COP26 : focus sur les enjeux genrés du changement climatique

La COP26 s’est ouverte ce 1er novembre 2021 à Glasgow, en Écosse, entre espoirs mobilisateurs et critiques de greenwashing. Au cœur de ce processus d'envergure se trouvent des énormes enjeux. Pas moins de 196 pays s’y rassemblent pour tenter de mieux lutter contre le changement climatique.

La COP ne réunit pas que les décideurs politiques, diplomates et fonctionnaires. Des expert·es, des ONG, des jeunes se retrouvent pour des discussions "de couloir" et des discours qui donnent le ton. "Toute personne qui s’occupe de la politique climatique au niveau mondial se retrouve là", rappelle à la RTBF Peter Wittoeck, responsable de la délégation belge à la COP26. Cette année, plus de 20.000 personnes sont attendues à Glasgow.

Une analyse a montré que 65 % d’hommes et 35 % de femmes étaient enregistré·es à la COP26. "On ne peut pas parler de l’humanité, et de son futur, sans parler des relations de pouvoir qui sévissent entre les humains", souligne Alba Saray Pérez Terán, experte sur les questions genrées et chargée de plaidoyer chez Oxfam Belgique - qui fait partie de la Coalition Climat. Elle nous répond depuis Glasgow, d’où elle suit cette COP26 de très près.


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"Il n’existe pas de manière neutre ou objective de parler du réchauffement climatique, le fait d’être un être humain, de vivre certaines choses ou pas, influence nos positions en permanence. Ce que l’on constate, c’est que la plupart des personnes enregistrées à la COP, et qui y parlent, sont des hommes. Et si on affine encore un peu plus, on peut penser que ce sont en majorité des hommes blancs, riches, qui viennent des pays du nord. Ce sont des représentants d’entreprises ou de gouvernement qui ont des raisons d’être présents. Cela crée des soucis, par exemple pourquoi ne comprennent-ils pas que le marché carbone, tel que discuté actuellement, ne fonctionnera pas ? Parce que les rapports de pouvoir sont inégaux entre les pays. Comme ils ne vivent pas ces rapports de pouvoir et ne connaissent pas ces oppressions, cela fait partie de leurs angles morts", continue-t-elle.

Les femmes en première ligne

La question de la présence des femmes à la COP26 n’est pas anodine : tout indique que les femmes sont en première ligne du changement climatique. "Dans de nombreux pays, les femmes sont en charge de l’agriculture, qui va être sérieusement impactée par le changement climatique. Cela va affecter leur moyen de subsistance mais aussi leur corps en lui-même. Quand il y a des vagues de chaleur, ce sont les femmes qui doivent parcourir des kilomètres en plus, se lever plus tôt, etc., pour trouver de l’eau...", explique Alba Saray Pérez Terán.

On ne peut pas parler de l’humanité, et de son futur, sans parler des relations de pouvoir qui sévissent entre les humains

Il a également été démontré que les filles et les femmes sont plus à risque en cas de catastrophes climatiques. L’Unicef a rapporté qu’en 2010, au Pakistan, les inondations ont touché 70 % des femmes et enfants parmi les 18 millions d’habitants affectés. Parmi les multiples causes citées, le manque d’accès aux informations pour les femmes est un élément notable, ainsi que le fait de devoir plus s’occuper des enfants quand la catastrophe survient. Après le tremblement de terre et la catastrophe nucléaire de Fukushima, Greenpeace a tiré sonnette d’alarme face à la recrudescence de violences conjugales et domestiques mais aussi parce que les compensations financières étaient confiées en majorité aux hommes, considérés comme les chefs du ménage. D’après les chiffres des Nations Unies, 80 % des réfugié·es climatiques sont des femmes. Or, les femmes en situation de migration subissent des violences spécifiques.

"Après, le travail du care, celui de réparation les dégâts de ces catastrophes, repose encore sur les femmes. Pourtant, on a beaucoup d’exemple où l’aide financière internationale a été donnée aux gouvernements sans aucun regard sur la manière dont elle allait être distribuée. On sait que les femmes dans les communautés qui subissent les conséquences du changement climatique ne reçoivent quasi rien. C’est ce qui arrive quand on n’intègre pas l’aspect du genre à la lutte contre le changement climatique", observe Alba Saray Pérez Terán. "Quasi rien" est le bon terme : selon la plateforme Women and Genre Constituency, 0,01 % des financements internationaux sont distribués à des projets qui s’occupent en même temps des changements climatiques et des droits des femmes.

Des femmes plus précaires

"Ça, ce sont les politiques d’adaptation. Si on s’intéresse aux politiques d’atténuation du changement climatique, le genre devrait là aussi être pris en compte. On va dire à la population qu’il faut améliorer l’isolation de son logement ou modifier ses sources d’énergie, sans prendre en compte que les femmes sont bien plus précaires que les hommes, notamment dans les foyers monoparentaux et ne sont pas en mesure de faire tous ces changements", affirme l’experte. Certaines rencontrent d’ailleurs déjà des risques environnementaux en raison de leur précarité. Dans le rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté en 2014 publié par l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, on peut lire : "À l’intérieur de la Région bruxelloise, la proportion de femmes vivant dans un ménage exposé à une nuisance environnementale diminue graduellement avec l’augmentation des revenus. Près d’un ménage sur deux parmi les ménages avec les revenus les plus bas vit dans un logement présentant au moins une nuisance environnementale". Des femmes témoignent dans le rapport, dont cette maman : "Là où j’étais, c’est le même problème d’humidité […]. À cause des problèmes d’humidité, ma fille, à l’âge d’un mois, elle a déjà été hospitalisée. Jusqu’à maintenant, je fais encore l’aérosol à cause de ça."

Selon un rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), les femmes, dans les pays occidentaux, représentent à peine 20 à 25% des personnes actives dans le secteur des énergies renouvelables. "Les hommes vont plus facilement étudier l’ingénierie ou les mathématiques, ils vont, à cause des normes sociales, être plus incités à faire ces études que les femmes. En conséquence, ils se retrouvent à des posts mieux rémunérés dans ce secteur, et on va trouver des femmes au niveau du recyclage par exemple, à des posts moins bien payés. Il y a une différence genrée qui se perpétue, même dans le secteur des énergies renouvelables", commente Alba Saray Pérez Terán.


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Une justice climatique genrée et féministe

Pour toutes ces raisons, l’experte préconise une justice climatique genrée. Le 1er novembre, la Coalition Climat a rencontré le Premier ministre Alexandez De Croo avec plusieurs revendications, parmi lesquelles deux concernaient la justice climatique genrée. "Nous lui avons demandé que la Belgique signe la déclaration du gouvernement écossais et d’UN Women qui stipule que les femmes et les filles sont plus affectées par le changement climatique et qu’il faut lutter pour leurs droits. Des pays comme le Bangladesh l’ont déjà signée mais pas la Belgique..."

Deuxième demande : que la Belgique rejoigne le Forum Génération Égalité qui soutient des actions spécifiques en vue d’une justice climatique féministe. "On n’est plus dans les déclarations, les pays s’engagent vraiment dans des actions concrètes, il faut préciser quel type d’action on va mener, avec quel financement, etc. Le 9 novembre à Glasgow, cela va être un moment important parce qu’un panel de discussion sera organisé dans lequel les pays vont pouvoir présenter leurs engagements concrets en matière de justice climatique féministe. On aimerait que la Belgique y participe. Car nous ne sommes pas exempts de tout reproche en matière de justice climatique genrée !", soutient Alba Saray Pérez Terán.

Les lois et les différents plans climat ne prennent pas du tout en compte le genre en Belgique, à l’exception notable du plan climat wallon

Elle prend pour exemple les biocarburants : "La Belgique importe des agrocarburants de 67 pays, pour contribuer à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Cela a bien évidemment des conséquences dans ces pays. Oxfam s’est penché sur le Pérou. Dans les plantations pour agrocarburants, les femmes sont harcelées sexuellement et violées. Ces plantations posent aussi question en termes de sécurité alimentaire, on sait que les femmes y sont plus vulnérables parce qu’elles vont laisser les hommes manger d’abord. Un grand pourcentage de femmes n’ont pas accès à la terre. Il y a des engagements à prendre pour lutter contre ces violences genrées."


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"Les lois et les différents plans climat ne prennent pas du tout en compte le genre en Belgique, à l’exception notable du plan climat wallon. Nous avons rencontré les quatre cabinets politiques à ce sujet et des engagements ont été pris. La deadline a été fixée par l’Union Européenne en 2023 ; d’ici là, il devrait y avoir des consultations citoyennes. Ce serait vraiment important que des associations féministes se retrouvent autour de la table", poursuit Alba Saray Pérez Terán qui dit "espérer beaucoup de choses" de cette COP : "Il y a des évolutions depuis la toute première COP ! Je pense par exemple aux points focaux genre dans les délégations, même s’ils ne sont pas obligatoires et si les missions sont encore peu claires, ils sont une réalité depuis la COP de Madrid. Un groupe Genre et femmes a aussi été récemment créé".

Depuis la première décision, prise en 2001 à la COP7, à propos de l’importance de la représentation des femmes au sein de cet événement mondial, les revendications se sont affinées pour une meilleure prise en compte des violences subies par les femmes racisées, en situation de handicap ou originaires de pays dits vulnérables. Plusieurs actions féministes ont d’ailleurs eu lieu à Glasgow en ce sens.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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