Confinement: les femmes sont plus touchées par la fracture numérique

Confinement: les femmes sont plus touchées par la fracture numérique
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Confinement: les femmes sont plus touchées par la fracture numérique - © Getty Images

Début avril, une dizaine d’associations de terrain bruxelloises ont signé une lettre ouverte sur la fracture numérique et ses effets spécifiques sur les femmes. Cette lettre a été adressée à trois ministres de la Région Bruxelles-Capitale : Barbara Trachte, ministre-présidente de la Cocof, chargée de la Promotion de la Santé, de la Famille, du Budget et de la Fonction publique, Nawal Ben Hamou, secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité des Chances et Alain Maron, ministre chargé de l'Action sociale et de la Santé.

Les associations signataires, d’ancrages très diversifiés (alphabétisation, droits des femmes, école de promotion sociale, insertion socioprofessionnelle), pointent les difficultés que rencontrent les femmes les plus précarisées dans l'accès au numérique dans ce contexte de confinement. Elles parlent à ce sujet de “précarité numérique”.

Avec le boum du numérique et de la digitalisation depuis quelques années, le rapport à la maîtrise et à l’investissement dans ce domaine montre clairement à quel point les femmes sont impactées par une fracture numérique déjà bien présente, fracture que le confinement rend encore plus visible et prégnante. La question de la fracture numérique dans notre région existe depuis longtemps et touche les femmes à différents niveaux. Dans notre travail, nous l’observions déjà dans différents secteurs. Toutefois, la situation actuelle de confinement et du "tout numérique" nous interpelle”, écrivent les signataires.


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Elle nous interpelle dans une optique d’égalité des chances, mais surtout et avant tout sous l’angle des femmes dans leurs propres réalités de vie et d’accès à leurs droits. En ces temps de confinement, les difficultés liées à la condition féminine sont plus que visibles, car elles s’imbriquent et se complexifient avec les barrières liées au genre et aux rôles sociaux, et questionnent aujourd’hui sans détour la situation socio-économique”, poursuivent les associations.

Les Grenades ont discuté avec Nayé Bathily, responsable régionale chez Vie Féminine Bruxelles, une des associations signataires de la lettre.

Comment êtes-vous arrivée à ce constat ?

C’est la réalité de notre travail d’éducation permanente à Vie Féminine, où nous sommes au plus proche de la réalité des femmes. Dès le début du confinement, nous avons mis des choses en place pour rester en contact avec les femmes de notre réseau, pour nous entretenir avec elles. Et certaines d’entre elles ont vraiment du mal à s’y retrouver. D’autres sont très démunies parce qu’elles n’ont pas accès à toutes les informations dont elles ont besoin dans cette période de crise. Nous en avons discuté avec d’autres associations et elles font le même constat : les femmes des milieux précarisés, les femmes âgées ou les femmes à la tête de familles monoparentales sont impactées de manière négative par “le tout au numérique”. Nous avons donc amorcé une réflexion pour mettre des choses en place afin de les soutenir.

Pourquoi les femmes sont-elles impactées spécifiquement ?

Il y a des choix de société qui datent d’avant le confinement. Les filles ne sont pas orientées vers les métiers de l’informatique ou vers les métiers techniques. On préfère qu’elles étudient la littérature ou qu’elles s’orientent dans les métiers du soin. Il y a une vraie inégalité par rapport à l’accès au numérique. Ensuite, il y a la précarité. Les femmes sont plus pauvres que les hommes, elles sont majoritaires dans les emplois à mi-temps. Plus tard, elles reçoivent des petites pensions. Cela signifie qu’elles ont peu accès aux outils informatiques, à l’achat d’un ordinateur ou d’une tablette. Les femmes migrantes quant à elles cumulent ces deux aspects, l’aspect éducatif et financier, auxquels se rajoute bien souvent la barrière de la langue. Il faut maitriser le français ou l’anglais pour avoir accès aux outils numériques en Belgique.

Certaines femmes sont très démunies parce qu’elles n’ont pas accès à toutes les informations dont elles ont besoin dans cette période de crise

Comment est-ce que cela les impacte ?

D’une manière très importante. Le monde est littéralement devenu virtuel. Pour les opérations bancaires, nous sommes orientées vers nos smartphones, il y a de moins en moins de personnes aux guichets des banques. Pour avoir accès au chômage ou à la mutuelle, il faut se rendre sur des plateformes en ligne. C’est évidemment encore plus le cas en cette période de confinement, pour les mamans notamment. Si elles n’arrivent pas à suivre les cours des enfants et les devoirs en ligne, c’est très difficile pour elles. Cela génère une vraie inquiétude. D’habitude, certaines peuvent compter sur la solidarité de la famille ou du quartier et trouver de l’aide. Ce n’est plus le cas et elles sont fort isolées.


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Qu’avez-vous mis en place pour les soutenir ?

Certaines d’entre nous peuvent se déplacer, nous avons mis des ordinateurs à disposition. Nous essayons aussi de les aider via whatsapp, nous transmettons les informations. Sur la question des violences faites aux femmes qui augmentent en période de confinement, beaucoup d’information passe sur les réseaux sociaux mais toutes les femmes n’y sont pas ! Avec la commune de Koekelberg, nous avons imprimé des affiches et nous souhaitons qu’elles soient mises dans les boites aux lettres des habitant.e.s de la commune. Nous avons également écrit à Schaerbeek et à Jette. Il faut trouver les moyens d’atteindre celles qui ne sont pas sur les réseaux sociaux, pourquoi pas par les journaux communaux s’ils sont encore publiés ? Ce sont des solutions à court et à moyen terme. A plus long terme, il faut que les politiques prennent en compte cette situation spécifique des femmes et mettent à disposition des ordinateurs à des prix compétitifs. Il faut aussi mettre en place des formations pour donner accès au numérique. Je pense aussi à la cybercriminalité. Les anti-virus coûtent chers ! Il faut permettre d’utiliser un ordinateur de manière sécurisée.

D’habitude, certaines peuvent compter sur la solidarité de la famille ou du quartier et trouver de l’aide. Ce n’est plus le cas et elles sont fort isolées

La fracture numérique, aussi combattue par les Nations Unies

Dans le monde, cette fracture numérique révèle également les fractures de la société. Plusieurs exemples sont cités par l'UIT, l'institution spécialisée des Nations Unies pour les technologies de l'information et de la communication (TIC), qui précise: "les hommes, les citadins et les jeunes ont plus de chances d'avoir accès à l'Internet que les femmes, les habitantes des zones rurales et les personnes âgées".

En Afrique et dans la région Asie-Pacifique, des initiatives ont été prises afin d'offrir au public un accès financièrement abordable à l'Internet dans les zones mal desservies, au moyen de technologies fixes, mobiles ou satellitaires.​

Le Gouvernement colombien a mis en place un "Programme de subventions pour les ménages à faibles revenus", qui comprend un mécanisme de subventions pour permettre aux ménages à faibles revenus de bénéficier d'un accès à l'Internet fixe.

Pour améliorer les compétences numériques tout en garantissant simultanément une éducation de qualité pour tous, le Kenya a mis en place un programme d'apprentissage numérique destiné à faire progresser l'enseignement primaire.

En Inde enfin, un iPad low-cost a été lancé pour combler la fracture numérique. De plus, "L’Inde a récemment lancé une initiative publique pour orienter le pays vers une économie plus numérique, y compris en réduisant la dépendance aux espèces. Si les filles et les femmes n’acquièrent pas d’habileté numérique, elles risquent d’être encore plus marginalisées dans la société et chez elles", écrit l'Unicef.

 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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