Confinement et grossophobie : "Il y a eu beaucoup de violences envers les personnes grosses"

La grossophobie reste prégnante dans notre société, et entraine de nombreuses discriminations et conséquences pour les personnes grosses. La dernière personne a en avoir fait les frais publiquement est la chanteuse Louane, insultée après son passage dans la version française de l’émission The Voice. Avec l’été qui arrive, de nombreuses publicités et articles nous rappellent également que nous devons perdre des kilos avant que les beaux jour ne s’installent…

Durant le confinement d’ailleurs, en pleine pandémie, on a vu fleurir les injonctions à ne surtout pas prendre du poids (et tout particulièrement dans les magazines féminins), les corps gros servant de repoussoirs, notamment dans des images qui ont abondamment circulé en ligne


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On a fait de nos corps, des corps gros, quelque chose d’horrible, à éviter à tout prix

C’est de cette expérience qu’est née l’initiative Fat Friendly, créée par Pelphine, activiste grosse à l’origine de la page instagram Corps Cools, accompagnée de deux comparses, Sarah et Caroline : “Cela fait un petit temps maintenant que je milite contre la grossophobie, même dans l’ombre, avant la création de Corps Cools. J’avais vraiment envie de passer du virtuel au réel, de faire des choses concrètes, explique Pelphine.

Le déclencheur, cela a été le premier confinement. Il y a eu beaucoup de violences envers les personnes grosses, avec cette peur que la population allait grossir. On a fait de nos corps, des corps gros, quelque chose d’horrible, à éviter à tout prix. Il y avait aussi des informations alarmantes qui circulaient, comme le fait que les personnes grosses mouraient plus du coronavirus, c’était très dur ça, ou encore que les hôpitaux devraient faire le tri entre les patients. C’était encore une fois des généralités concernant les gros·ses et leur santé. Toutes les personnes grosses n’étaient pas hospitalisées. Par contre, il y avait beaucoup plus de personnes précaires hospitalisées et parmi les personnes précaires, il y a de nombreuses personnes grosses. La précarité, pas uniquement le poids des gens, est une piste à prendre en compte.”


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Accessibilité

Dans ce climat, l’activiste s’intéresse à la question de l’accessibilité. ”J’en avais assez de faire de la pédagogie, ce que je fais sur ma page, surtout pour les personnes non-concernées tant elles nous ont envoyé de la violence pendant le confinement, raconte-t-elle. Je voulais faire quelque chose directement pour les personnes concernées.”  Fat Friendly est une association qui comporte plusieurs aspects : un annuaire et une cartographie des espaces accessibles et bienveillants pour les personnes grosses, ainsi que l’attribution d’un label d’accessibilité. Mais ce n’est pas tout. Les créatrices penchent sur une formation pour une juste prise en charge des personnes grosses dans le milieu médical. A plus long terme, la création d’une maison médicale autogérée par et pour les concerné·es est mentionnée. Un groupe de travail s’intéresse également à mener une étude sur la représentation des gros·ses à l’écran.


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La question de l’accessibilité me trotte vraiment dans la tête. Pendant le confinement, on a vu beaucoup de gens dire qu’on vivait une grande expérience collective, souligne-t-elle. C’est très loin de la réalité selon moi. Les terrasses, les restaurants, les cinémas, qui semblaient manquer à tout le monde, sont en fait autant de lieux qui ne sont pas du tout accessibles à tout le monde, ce n’est accessible qu’aux plus privilégié·es, aux moins précaires. Et c’est pareil dans le milieu militant, combien d’activité sont accessibles aux personnes moins valides, à mobilité réduite ? Il y a une prise de conscience qui n’est pas encore là.”

Les personnes grosses représentent environ 1/6e de la population. Pourtant l’espace public n’est jamais pensé pour nous et nos corps. Les sièges trop petits, leurs accoudoirs, les allées serrées, les tourniquets, les wc étroits, les escaliers, le mobilier inadapté nous excluent des cinémas, des restaurants, des transports en commun, des avions, des trains, des cafés, des magasins, des théâtres, des salles de sport, des salles d’attente, des cabinets médicaux, des hôpitaux… du monde. Plus on grossit, plus notre univers se rétrécit”, est-il écrit sur la page de crowdfunding de l’association.

Face à cela, de nombreuses personnes grosses témoignent éviter de sortir de chez elles. Elles témoignent donc être confinées toute l’année.

Représentations

Pelphine continue : “Moi, je me rappelle clairement ce que ça fait de détester mon corps, de détester ce que je suis, mon premier souvenir de ce sentiment remonte à mes 5 ans. Mon corps n’était représenté nulle part, ou alors dans des situations horribles, repoussantes.

C’est quelque chose qui est commun à de nombreuses personnes grosses. Il y a aussi la difficulté de se sentir légitime pour militer contre la grossophobie car la société renvoie beaucoup les gros·ses à leur responsabilité individuelle. Elles pensent que c’est de leur propre faute si elles n’arrivent pas à rentrer dans une chaise. Ces violences grossophobes sont intériorisées. J’ai lu une étude intéressante de la sociologue française Solenn Carof sur la représentation des personnes grosses et les conséquences de ce déni de reconnaissance. Quand on dit à une personne depuis toujours qu’elle ne devrait pas exister, cela laisse des marques très profonde dans sa construction.

Même la définition de grossophobie est peu adaptée à la réalité, d’après l’activiste. “Quand on lit la définition, c’est “l'ensemble des attitudes et des comportements hostiles qui stigmatisent et discriminent les personnes grosses”. Mais ce n’est pas uniquement ça. Il y a de nombreuses couches à la grossophobie, ce n’est pas uniquement l’attitude du médecin qui te fait des remarques. Il y a aussi le fait que les études sur les effets secondaires des médicaments ne prennent pas en compte les corps gros, par exemple."

Quand on dit à une personne depuis toujours qu’elle ne devrait pas exister, cela laisse des marques très profonde dans sa construction

"Du coup, pour moi, la lutte contre la grossophobie, c'est comprendre à quelle point la discrimination est insidieuse et c’est lutter pour avoir les mêmes droits, les mêmes chances et la même bienveillance que les autres dans nos vies, mais c’est aussi lutter contre le validisme (c’est-à-dire les discriminations d’une société pensée uniquement pour les personnes valides, ndlr) et le capitalisme de la société qui ne considèrent que les corps productifs, ce qui crée une hiérarchisation entre les corps. Il y a une injonction à être en bonne santé pour être productif, et on considère tous les corps gros comme des corps malades”, précise-t-elle.

"Paternalisme médical"

C’est ce que la sociologue Solenn Carof nomme “le paternalisme médical” envers les personnes grosses. Les médecins vont par exemple avoir tendance à attribuer la cause de toutes sortes de maladies uniquement au poids des patient·es.

C’est une autre question obsédante pour moi, reprend Pelphine. Je pense qu’une grande part des discriminations que nous vivons vient de cette pathologisation systématique de nos corps. Quand je milite contre la grossophobie, on me reproche souvent de faire la promotion des corps gros, sous-entendu des corps malades. On l’a bien vu avec cette pandémie, il y a plusieurs éléments déterminants dans un état de santé. Il n’y a pas que le poids ou l’IMC (l’indice de masse corporelle) des personnes. Se concentrer sur le poids ne suffit pas, notamment parce que cela ne dit rien de l’état mental de la personne. Ça ne dit pas non plus que les personnes grosses ont plus de mal à sociabiliser, à faire du sport car les machines ne sont pas adaptées, qu’elles ont un moins bon suivi médical, etc."

Plus on grossit, plus notre univers se rétrécit

"Ce n’est pas de la seule responsabilité individuelle. Il faudrait aussi dire qu’un corps gros n’est pas forcément malade. Il y a des chercheurs et des chercheuses qui le disent. Les préjugés sont tellement coriaces que des personnes grosses sont félicitées parce qu’elles perdent du poids alors qu’elles sont en dépression !”


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Pelphine explique également qu’être à l’intersection de plusieurs discriminations complexifie encore les choses : “Le marché du travail est compliqué pour les femmes, c’est encore pire pour les femmes grosses. L’espace public n’est pas simple pour les femmes, elles y vivent des violences, c’est pire si on est une femme grosse et racisée. Les femmes grosses sont aussi particulièrement mal informées sur la contraception et la pilule du lendemain, la contraception d’urgence, semble moins bien fonctionner sur nos corps”.

Autant d’enjeux à ne pas perdre de vue pour une société inclusive. Ou, comme l’indique le slogan de l’association Fat Friendly, “Pour une inclusivité radicale”.

Corps d'été, corps parfaits ? - Un podcast Grenades

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