Comment le coronavirus affecte les avortements

Comment le coronavirus affecte les avortements
Comment le coronavirus affecte les avortements - © Belga

La pandémie de coronavirus pourrait affecter les avortements. En France, le Sénat a demandé une augmentation de deux semaines du délai légal pour avorter. Le gouvernement français l’a refusé. Aux États-Unis, le Texas et l’Ohio ont interdit les IVG parce qu’il ne s’agirait "pas d’interventions essentielles".

En Belgique, l'avortement reste complètement accessible. Les centres de planning familiaux ont concentré toutes leurs activités sur les consultations gynécologiques urgentes et les avortements. "Mine de rien, c’est un exercice périlleux", explique Karim Majoros, directeur de la Fédération Laïque de Centres de Planning familiaux qui soutient 42 centres affiliés, dont 22 pratiquent des interruptions volontaires de grossesse en Fédération Wallonie-Bruxelles.

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Personnel réduit

"Notre personnel est touché par le coronavirus de la même manière que le reste de la société. Toute une série de personnes restent à la maison pour l’instant, soit parce qu’elles sont contaminées par le coronavirus ou n’importe quelle autre maladie, soit parce que c’est compliqué de faire garder les enfants. On commence aussi à rencontrer des problèmes au niveau des barrages de police, où il faut une attestation pour pouvoir venir travailler, c’est un gros défi logistique", continue-t-il. 

Selon lui, l’âge des médecins qui pratiquent les IVG a également son importance : "Ils sont assez âgés, environ un quart d’entre eux a plus de 55 ans. Ils sont donc dans la population à risque. Aujourd’hui, certains sont déjà malades ou restent chez eux par prudence. C’est tout l’enjeu de réussir à attirer des médecins plus jeunes pour pratiquer les avortements".

Notre personnel est touché par le coronavirus de la même manière que le reste de la société

"L’avortement est un droit"

Résultat sur le terrain : les médecins "plus vaillants" dédoublent leur plage de travail pour assurer les tâches des ceux et celles qui ne travaillent plus. Il est aussi question d’envoyer certains d’entre eux travailler dans les centres moins fournis en personnel pour garantir un accès le plus large possible géographiquement. "Nous arrivons, sur l’ensemble du territoire, à tenir le coup et à pratiquer tous les avortements prévus. Pour nous, c’est très clair, l’avortement est un droit et nous devons concentrer nos efforts pour continuer à les pratiquer", résume Karim Majoros.

Jusqu’il y a peu, le personnel déjà réduit des plannings familiaux travaillait sans protection et se débrouillait avec les moyens du bord, en faisant appel à la solidarité. Des couturières leur avait notamment confectionné des masques en tissu. Après plusieurs interpellations auprès des différents gouvernements régionaux, le matériel a commencé à arriver ces derniers jours dans les centres de la Fédération Laïque.

"Il faut trouver des solutions"

Frédéric Brichau, assistant social et coordinateur au centre de planning familial "Willy Peers", situé à Namur, attend quant à lui toujours les masques et les protections : "Nous avons peur de perdre des forces vives et de ne plus pouvoir recevoir les demandes des femmes. Nous devons adopter les bons gestes et comportements pour ne pas nous contaminer et ne pas contaminer les femmes. Nous devons rationner nos masques et notre gel hydroalcoolique. Avant, la mécanique roulait. Aujourd’hui, nous fonctionnons au jour le jour. Ce qui est sûr, c’est que dès l’annonce du confinement, toute l’équipe s’est dit qu’elle ne pouvait pas être mise au chômage technique. La question de toutes ces femmes qui ne voulaient pas poursuivre leur grossesse s’est tout de suite posée. Il faut maintenir l’accès à l’avortement. Il faut trouver des solutions".

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Dans notre pays, environ 8000 avortements sont pratiqués chaque année pour la partie francophone, dont 1000 dans les hôpitaux. La plupart des hôpitaux ont fermé leurs cliniques de jour et ne pratiquent donc plus les avortements pour se concentrer sur le traitement des patient.e.s atteint.e.s par le Covid-19. "On le comprend mais cela nous rajoute une charge de travail du jour au lendemain qui est impressionnante. On sera en tout cas solidaires et nous allons bien sûr recevoir ces femmes qui ne peuvent plus avorter dans les hôpitaux", précise Karim Majoros de la Fédération Laïque.

Nous arrivons, sur l’ensemble du territoire, à tenir le coup et à pratiquer tous les avortements prévus

"Les limites de la loi"

Même s’il existe une volonté de changer la loi sur l’interruption de grossesse dans le chef de 8 partis, la nouvelle loi n’a pas encore été votée, qui allonge le délai pour avorter de 12 semaines de grossesse à 18 semaines. Dans la pratique, en ce moment de crise, c’est donc toujours l’ancienne loi qui prévaut. "Nous constatons les limites de cette loi. Par exemple, cette loi prévoit un délai de réflexion d’une semaine entre le moment où la femme fait la demande d’une IVG et le moment où on peut la pratiquer. Certaines femmes ont besoin de ce délai, d’autres pas du tout. En pleine crise du coronavirus, cela nous oblige à avoir deux fois plus de contacts, deux rendez-vous", explique-t-il.

Ce délai met aussi en péril les possibilités d’avortement pour les femmes : que faire, en effet, si une patiente déclare les symptômes entre les deux rendez-vous ? "Cela reporte l’échéance de l’avortement et la rapproche du délai maximum légal pour pouvoir avorter" fait remarquer Frédéric Brichau, du centre "Willy Peers".

Autre conséquence de la pandémie, les femmes qui décident d’avorter ne peuvent plus être accompagnées de la personne de leur choix, car les centres réduisent au maximum le nombre de personnes qui y circulent pour éviter les contaminations. Les femmes prennent aussi rendez-vous par téléphone et ne peuvent venir au centre qu’à un moment défini, pour ne pas rencontrer d’autres personnes dans la salle d’attente.

En pleine crise du coronavirus, la loi nous oblige à avoir deux fois plus de contacts, deux rendez-vous

Plus d’obstacles et des avortements plus tardifs

Pour Frédéric Brichau, l’interruption de grossesse est déjà souvent un moment stressant pour les femmes. Le contexte actuel leur rajoute des obstacles. "Nous recevons des femmes qui n’habitent pas à Namur. Comment vont-elles faire pour pouvoir se déplacer ? Il y a des questions par rapport aux trains et aux bus. Nous essayons aussi de délivrer des documents qui attestent du rendez-vous et qui précisent bien que la présence des femmes est nécessaire".

"Dans ce contexte anxiogène, on sait que les avortements risquent d’être plus tardifs que d’habitude. Les femmes s’y prennent assez tôt en temps normal. En ce moment, elles doivent d’abord vérifier que le centre près de chez elles est ouvert, sous quelles conditions etc. Puis vérifier comment s’y rendre. Et elles doivent venir seule, car les accompagnant.e.s restent dehors. On essaie au maximum de gérer ce stress avec elles", souligne-t-il.

Quelles méthodes ?

Les centres se posent des questions quant à la méthode d’avortement à privilégier. Deux méthodes existent : l’avortement médicamenteux ou l’avortement par aspiration, aussi appelé "avortement chirurgical".  "En général, nous pratiquons la méthode médicamenteuse jusqu’à 7 semaines dans les centres. La femme reçoit un médicament et peut le prendre à la maison. Nous avons reçu, notamment de l’hôpital d’Erasme, un nouveau protocole qui privilégierait cette méthode jusqu’à 10 semaines de grossesse, du fait de la crise actuelle. Chaque centre de planning va choisir son approche. Il faut savoir que plus on est avancée dans la grossesse, plus cette méthode est difficile psychologiquement pour les femmes. Certaines femmes, peu importe où elles en sont dans leur grossesse, vont de toute façon préférer la méthode par aspiration", précise Caroline Watillon, chargée de mission à la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial.

"C’est une vraie question, nous craignons que les femmes qui choisissent la méthode médicamenteuse paniquent et se rendent aux urgences, ce que nous devons à tout prix éviter. Il y a en effet des pertes de sang et des maux de ventre, complètement normaux, avec cette méthode", explique Frédéric Brichau. "C’est pour cela que des médecins se rendent disponibles pour répondre aux questions des femmes, en donnant par exemple leur numéro de téléphone personnel", réagit Caroline Watillon. La méthode par aspiration ne permet pas toujours de respecter les principes de distanciation sociale. Le manque de masques et de matériel de protection n’en est que plus criant.

Explosion des demandes d’avortement

Les équipes s’attendent par ailleurs à une explosion des demandes d’avortement dans plusieurs semaines. "Les femmes n’ont pas toujours de contraception à la maison ou bien elles n’ont pas de renouvellement de leur prescription. Il faut garantir l’accès à cette contraception, à la contraception d’urgence aussi : la pilule du lendemain est accessible en pharmacie, elle l’est aussi gratuitement dans les centres de plannings familiaux", indique Caroline Watillon.

"Cela s’est vu dans d’autres crises à travers le monde. On sait que le confinement donne plus d’occasion aux gens d’avoir des relations sexuelles. Mais ce contexte les déstabilise aussi. Il y aura des relations consenties sans contraception ou sans contraception efficiente. Il y aura aussi plus de viols, on s’attend à une augmentation des violences faites aux femmes. Et forcer une femme à continuer une grossesse qu’elle ne souhaite pas, c’est également une violence", indique encore Karim Majoros.


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