Comment la Pologne cible les droits des femmes

Une femme se tient la tête dans les mains lors d'une manifestation contre la proposition de loi de limitant l'éducation sexuelle en Pologne
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Une femme se tient la tête dans les mains lors d'une manifestation contre la proposition de loi de limitant l'éducation sexuelle en Pologne - © Omar Marques - Getty Images

Le ministre polonais de la Justice, Zbigniew Ziobro, a affirmé ce 25 juillet que la Pologne devait sortir du traité européen contre les violences faites aux femmes, aussi appelé Convention d’Istanbul. Le parti Droit et justice (PiS), au pouvoir en Pologne, est proche de l’Église catholique et promeut une politique sociale-conservatrice.

La Convention d’Istanbul reconnaît que les femmes sont massivement victimes de violences structurelles parce qu’elles sont des femmes. Elle prévoit des mesures concrètes pour lutter contre ces violences, par exemple la formation du personnel de première ligne dont les policiers et policières, la collecte de donnes genrées, etc. Pour le ministre polonais de la Justice, le texte "contient des éléments de nature idéologique", considérés comme "nuisibles".

Les Grenades ont rencontré Kasia Szkuta, féministe polonaise qui vit à Bruxelles. Elle est active dans différentes associations dont “Elles sans Frontières”, qui organise chaque année une conférence, intitulée Congrès des Femmes, rassemblant des activistes, juristes et sociologues polonaises, belges et issues de la communauté européenne. “Notre dernière conférence a rassemblé des femmes polonaises et des échevines belges de l’égalité des chances. Elle a été inaugurée par Nawal Ben Hamou, secrétaire d’État bruxelloise en charge de l’Égalité des chances. Ce qui est important pour nous, c’est de sortir les femmes des bulles d’expatriées ou de migrantes et de créer des liens entre elles, de faire du réseau”, explique Kasia Szkuta.

L’association dont fait partie l’activiste a également monté un projet durant le confinement, Elles pour elles, visant à lutter contre les violences faites aux femmes en collaboration avec deux autres organisations de femmes polonaises installées à Bruxelles : Brukselski Klub Polek et l’asbl Trampolina. Un numéro de téléphone et une adresse mail permettent aux femmes de recevoir du soutien et des conseils en polonais (voir encadré ci-dessous).

Les femmes sont aussi victimes de violences conjugales dans un contexte de migration. Comme elles connaissent mal le français ou le néerlandais, cela peut être difficile pour elles de trouver des informations. D’autres ont fui les violences dans leur famille en Pologne et sont arrivées en Belgique pour cette raison. Des consultations psychologiques ou juridiques en polonais sont disponibles. Nous avons aussi lancé des cercles de soutien, qui sont pour l’instant uniquement virtuel à cause de la crise sanitaire. Notre projet s’est clairement accéléré car les violences ont augmenté suite à la pandémie. Nous avons déjà reçu des dizaines d’appels et certains cas sont encore suivis en ce moment”, poursuit Kasia Szkuta.


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Comment analysez-vous les récentes déclarations du ministre de la Justice concernant la Convention d’Istanbul ?

Cela arrive dans un contexte très chargé, juste après les élections présidentielles qui ont été très clivantes en Pologne. Le gouvernement au pouvoir et le président élu, Andrzej Duda, ont ciblé le genre et les LGTBQ comme des menaces pour la Pologne. On le constate à chaque campagne électorale de ce gouvernement, ils désignent un ennemi. D’abord, cela a été le genre, puis les réfugié.es et les LGTBQ. Les sujets sont maintenant épuisés, ils trouvent un nouvel ennemi et, comme souvent, ce sont les droits des femmes qui sont ciblés. C’est un sujet qui fonctionne bien au sein de leur public-cible, et en plus, cela va faire la Une des médias, ils le savent. C’est un sujet qui fait aussi l’impasse sur la situation générale des femmes dans le pays. Cela se voit en Belgique avec la nouvelle loi sur l’avortement, on sait que certains partis utilisent la réduction des droits des femmes car cela leur donne du poids au sein de leur électorat.

On le constate à chaque campagne électorale de ce gouvernement, ils désignent un ennemi. D’abord, cela a été le genre, puis les réfugié.es et les LGTBQ. Les sujets sont maintenant épuisés, ils trouvent un nouvel ennemi et, comme souvent, ce sont les droits des femmes qui sont ciblés

Pour moi, il est important aussi de parler de l’association polonaise fondamentaliste chrétienne Ordo Iuris, qui essaie de faire reculer les droits des femmes, notamment le droit à l’avortement ou au divorce, au nom du droit à la famille. Ils montent des projets citoyens qui nécessitent simplement d’avoir un certain nombre de soutiens pour que le projet passe à la Chambre. Et même si les projets sont parfois trop durs et donc votés négativement, ils existent désormais dans le débat public, c’est aussi une stratégie, cela tire le débat vers la droite. Ces projets permettent de tester la réaction de la population sur certains sujets. Ordo Iuris fait partie d'Agenda Europe, une organisation coupole européenne. Il y a cette influence des grandes associations internationales qui utilise la Pologne comme une cible et un champ de bataille pour tester certaines stratégies et pour essayer de gagner d’autres batailles conservatrices ailleurs. Cette association infiltre les ministères et les partis politiques dans le but clairement affiché de revenir à un ordre patriarcal avec comme chef, le “pater familias”, le père de famille.

Cette bataille est-elle aussi médiatique ? 

Tout à fait, la Convention d’Istanbul, c’est le sujet en ce moment dans tous les médias polonais, mais c’est un traité complexe, juridique et théorique, et donc beaucoup de fake news circulent à son sujet dans les médias. On a notamment pu lire que la Convention allait inciter les crèches à faire porter des robes aux petits garçons… Il y a une mauvaise compréhension de ce qu’est la Convention d’Istanbul, qui a été ratifiée en 2015 par la Pologne (en 2016 par la Belgique), sans vraiment devenir une réalité dans le pays, l’effet de la ratification a de toute façon été réduit. Pour l’instant, on n’est pas sûres que la Pologne va sortir du traité, peut-être qu’il s’agit juste d’un effet d’annonce et que le gouvernement va choisir d’apaiser les deux camps et se trouver un autre sujet clivant. Cette guerre idéologique est tout de même alarmante car de nombreuses associations féministes ont vu leurs fonds être coupés et l’argent a été redistribué a d’autres organisations qui s’occupent de la famille et des valeurs traditionnelles.

L'association Ordo Iuris infiltre les ministères et les partis politiques dans le but clairement affiché de revenir à un ordre patriarcal avec comme chef, le “pater familias”, le père de famille

Vous avez aussi dû vous mobiliser plus tôt cette année, en plein confinement ?

Oui, sur un autre projet citoyen qui s’attaquait cette fois à l’éducation sexuelle à l’école. Il proposait de faire de l’enseignement, ou même de la promotion, de l’éducation à la sexualité auprès de personnes âgées de moins de 18 ans une infraction passible d’une peine maximale de trois ans de prison. Ce projet mélangeait tout et jouait très fort, à nouveau, sur le droit de la famille : c’est à la famille d’éduquer les enfants sur ce sujet, pas à l’école. Historiquement, quand la restriction du droit à l’avortement est passée dans le pays en 1993, il y a eu une contrepartie, la création de cours d’éducation sexuelle à l’école. Concrètement, elle n’a jamais été vraiment accessible à tous les enfants, d’abord parce que les parents peuvent refuser que leurs enfants suivent ce cours, ensuite parce qu’il est donné par des religieux ou des personnes pas formées à ce sujet. A nouveau, on veut retirer des droits qui sont déjà réduits dans le pays.

Les organisations féministes ont donc protesté en Pologne pendant le confinement, plein de choses ont été faites sur internet, nous aussi, à Bruxelles, nous avons manifesté devant chez nous avec des calicots et des slogans, et nous avons posté les photos sur internet. C’étaient des manifestations très intéressantes et rusées. Certaines femmes ont manifesté dans les files devant les magasins, puisqu’on avait toujours le droit d’aller faire nos courses. Certaines d’entre elles ont été arrêtées et ont reçu des amendes administratives. Pour l’instant, ce projet de restreindre les cours d’éducation sexuelle est dans le réfrigérateur législatif, suite à la mobilisation, mais le pouvoir pourrait le ressortir à un moment qui lui convient politiquement.

Comment les Polonaises se mobilisent-elles dans le pays sur ce sujet ?

Les femmes reprennent leur voix, elles sont dans toutes les manifestations de masse, contre les restrictions sur le droit à l’avortement, contre les initiatives contre les droits des femmes mais elles sont aussi présentes dans les manifestations contre le président actuel. On sait que les jeunes femmes ont voté contre ce président, alors que les jeunes hommes ont voté pour lui, ils votent pour la droite conservatrice. Il y a un clivage dans la nouvelle génération. Les femmes veulent s’assurer de leurs droits et les hommes ont peur de leur faire de la place, ils se tournent vers des solutions faciles pour se protéger : des idéologies de néo-libéralisme et les valeurs traditionnelles. En Pologne, l’individualisme est très fort, à cause du passage rapide du communisme au capitalisme. On parle alors de droits individuels, on veut laisser la décision à la seule famille au lieu de parler de la société dans son ensemble et de certaines valeurs, comme des valeurs d’inclusion et d’égalité.


►►► A lire : Inquiétude à Varsovie : La Pologne rejette-t-elle les droits des femmes ?


Moi, je suis très confiante quand je vois ces femmes se mobiliser, elles ont beaucoup de force. Mais cela va tout de même demander du soutien international. C’est ce que nous essayons de faire depuis Bruxelles, on aide pour les collectes d’argent, on met les femmes en contact avec des parlementaires européen.nes pour organiser un réseau d’aide.

Les femmes reprennent leur voix, elles sont dans toutes les manifestations de masse

Les réponses internationales sont importantes, on l’a vu quand des villes et villages polonais, à l'est et au sud du pays, ont publié des manifestes anti-LGBTQ pour “protéger les valeurs chrétiennes” et que l’Union européenne a refusé de donner des fonds européens pour cette raison. Ça a fait beaucoup de bruits en Pologne, c’est une réponse qui est douloureuse dans le pays, il s’agit d’importantes sommes d’argent.


Pour contacter le projet Elles pour elles

  • Numéro de téléphone : +32 466 901 702
  • Adresse mail : epe.bruksela@gmail.com

Pologne: le gouvernement s'en prend aux droits des femmes - JT

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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