Clarisse Derruine : "Ce roman, c'est un peu une anomalie dans mon parcours"

Audrey Vanbrabant est journaliste indépendante depuis trois ans et fervente lectrice depuis qu’elle est en âge de déchiffrer les mots. Du plus loin qu’elle s’en souvienne, ce sont principalement des hommes qui ont constitué ses bibliothèques, les autrices étant souvent absentes des programmes scolaires et des remises de prix prestigieux. Elle a constaté qu’elle ne lisait pratiquement plus que des femmes. Tous les mois, elle propose de découvrir une autrice belge et sa dernière œuvre. Bonne lecture !

Il y a quelque chose qui me séduit particulièrement dans les premiers romans. Peut-être parce que les premières fois ont toujours une saveur particulière ? Le charme des premiers livres réside peut-être dans cette écriture quelque peu hésitante, qui se cherche, en fait trop ou pas assez. Décomposition de Clarisse Derruine correspond à la perfection à la définition. Lauréate du Prix Laure Nobels 2021, l’autrice de 25 ans propose un premier ouvrage dystopique sur fond de problématiques économiques et sociétales très actuelles.

Décomposition raconte l’histoire d’une société dans laquelle les champignons et autres végétaux font la loi. Partout dans les maisons et au plus profond de leurs fondations, la nature s’est installée au point d’obliger les habitant.es à quitter certains lieux, dépassé.es par cette végétation toujours plus envahissante.

Imaginez un monde où le physarum polycephalum, le trichoderma ressei et le cladosporium sont autant d’espèces connues des humain.es que le sont les différentes sortes d’arbres aujourd’hui. Dans cet univers où la nature devient menaçante pour les autres espèces vivantes (et non l’inverse !), les protagonistes doivent s’adapter, se reconstruire et continuer à vivre malgré tout.

Parfois angoissante par sa précision, mais toujours fine dans sa manière de raconter, Clarisse Derruine propose un premier roman imagé qui évite lourdeur et redondance. Si elle qualifie cet ouvrage "d’heureuse anomalie dans son parcours", celle qui est ingénieure et architecte de formation a déjà toutes les bases d’une écriture soignée aux figures de style bien choisies même si foisonnantes.

C’est vraiment un rêve d’enfant qui se réalise

Urbex et champignons

Si elle affirme qu’il n’y a pas forcément une réflexion sociétale consciente derrière son livre, elle touche néanmoins à des sujets qui traduisent des préoccupations d’actualité. Comment se loger quand on n’a pas les moyens de se payer un habitat décent ? Comment fuir cette végétation envahissante ? Quels rapports de domination se jouent entre la nature et les humain.es ? Tant de réflexions qui font de Décomposition, un premier texte intelligent et bien ficelé aux personnages correctement construits.

Il faut d’ailleurs souligner que ces interrogations habitent également son travail d’architecte. De l’importance d’imaginer et de bâtir des lieux où les gens se sentiront bien. "J’ai fait un stage d’architecture il y a quelques années où les professionnel.les nous expliquaient qu’ils et elles demandaient toujours à leurs client.es de leur raconter leur journée idéale avant de s’attaquer à l’élaboration des plans. C’est quelque chose que j’ai retenu et dont je m’inspire encore aujourd’hui."

Sa formation d’architecte se ressent aussi dans sa manière de décrire et relater la nature et les bâtiments. Cette expertise fait la force du roman comme sa faiblesse. En effet, Clarisse Derruine a tendance à se perdre dans quelques descriptions parfois lourdes. Comme le soulignait Lucile Poulain dans sa chronique, Décomposition se joue dans un paysage de type urbex. Grâce à cette habilité à décrire des lieux, l’autrice nourrit l’imagination de ses lecteurs et lectrices et les plonge dans un monde presque apocalyptique.


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Coup de maîtresse pour le coup d’essai

Comme pour Santana d’Ines Lamallem, ce livre a pu être édité grâce à une fondation importante, celle créée au nom de Laure Nobels, cette jeune fille assassinée par son compagnon il y a neuf ans, à une époque où le mot "féminicide" n’était pas encore lâché (à part dans les milieux féministes), mais qui en était pourtant bel et bien un. Pour permettre à d’autres jeunes d’écrire, ses parents ont monté cette fondation qui permet, chaque année, à un.e jeune écrivain.e d’être publié.e.

Clarisse Derruine ne sait pas si elle reprendra la plume un jour. Parce que ce n’était pas son métier, même si elle s’est prouvé qu’elle était capable de le faire. Une première fois payante en somme. Il était donc normal de sauter sur l’occasion de la rencontrer et donner la parole à cette jeune femme encore novice en matière d’interviews. Ah, ces premières fois…


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Alors, on se sent comment après avoir écrit et publié un premier roman ?

Clarisse Derruine : "C’est vraiment un rêve d’enfant qui se réalise en quelque sorte. Même si ça n’en était plus vraiment un depuis un moment. D’ailleurs, mes proches ont été aussi surpris que moi de la publication de Décomposition. Et puis c’est accomplissement pour la grande lectrice que j’ai toujours été. J’ai reçu quelques retours de lecteurs et lectrices qui ont chacun.e été frappé.e par un aspect du roman. J’ai vraiment adoré découvrir les mondes de l’écriture et de la publication. J’ai appris tellement de choses sur ces processus."

Vous n’êtes pas romancière à la base. Comment s’est passée la production de ce livre ?

"J’ai écrit ce roman pendant le premier confinement. C’était la première fois de ma vie où j’avais le temps de laisser cours à un projet si particulier. Je répète souvent que c’est un peu une anomalie de parcours, mais dans le bon sens du terme bien entendu. Je ne me sentais pas légitime d’écrire avant ça. Or, c’est passionnant d’être dans une position où je me sentais perméable au monde et à tout ce qui m’entoure, où je cherchais l’inspiration dans tout ce que je captais, lisais, regardais, etc. Je suis vraiment allée de découvertes en découvertes. Ça m’a permis de me rendre compte que j’aimais écrire, que je savais être très disciplinée."

Quelles ont été les lieux, les images et les histoires qui vous inspiré.es la vôtre ?

"Je ne sais pas s’il y en a certaines en particulier. Je pense que tout ça est finalement un processus très inconscient pour moi. C’est venu de ma manière d’être attentive à tout ce qu’il se passe autour de moi et de réussir à les intégrer dans mon récit. Il m’est arrivé de créer des scènes entières à partir d’un minuscule détail qui m’a particulièrement touché à un certain moment. Beaucoup de gens m’ont dit que Décomposition leur faisait penser à la pandémie, au réchauffement climatique et à la question environnementale dans son ensemble. Je n’y ai pas vraiment réfléchi en écrivant. Ou, encore une fois, pas consciemment. Le fond était présent dans ma tête avant le début de la crise sanitaire, le confinement a juste été le moment adéquat pour me mettre à l’écriture."

Vous n’avez pas eu de formation en écriture à proprement parler, d’où viennent ces qualités rédactionnelles ?

"Je pense que ma formation provient simplement des livres que je dévore depuis que je suis toute petite. J’ai toujours été passionnée par tous les types de fictions. Je crois d’ailleurs que celle-ci est présente partout. Dans un mouvement, un son que l’on entend, etc. J’imagine que tous les enfants qui lisent beaucoup ont tendance à imaginer des scènes entières. Je crois que c’est quelque chose que je fais également depuis toute petite et, de ces mécanismes, est né ce livre. Pour moi, l’écriture est un matériel qui sert à fabriquer un livre."


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Ce genre de réflexions fait écho à votre formation d’ingénieure et d’architecte, c’est quelque chose qu’on ressent tout au long du livre. Vous confirmez ?

"Oui, probablement qu’il y a un lien entre les deux. C’est surtout une question de représentations. Quand on crée de l’architecture, on crée des espaces de vie. Donc on pense forcément aux histoires qui se dérouleront dans ces lieux que l’on imagine. On réfléchit à ce que tout le monde se sente bien, c’est la même chose avec l’écriture. Je voulais créer un univers familier avec quelques paramètres modifiés. Ils s’y déroulent des évènements exceptionnels qui forcent les protagonistes à réagir, s’adapter, reconstruire et survivre. Certain.es lecteurs et lectrices ont surtout retenu le côté science-fiction, d’autres les réflexions sur l’architecture et le monde vivant ou simplement les champignons. Personnellement, je n’avais pas la volonté d’opposer humain.e et nature. Décomposition c’est plutôt l’histoire d’une évolution perçue comme un dérèglement avec laquelle il faut apprendre à vivre."

Beaucoup de gens m’ont dit que Décomposition leur faisait penser à la pandémie, au réchauffement climatique et à la question environnementale dans son ensemble

Le prix Laure Nobels a une symbolique très lourde. C’est particulier d’avoir bénéficié de ce prix-ci en particulier ?

"C’est clair que ce n’est pas neutre de recevoir un tel prix qui a une histoire aussi lourde. C’était d’ailleurs assez bouleversant de discuter avec Claude et Isabelle et de découvrir l’histoire de Laure. Ça m’a fait mesurer le privilège d’avoir eu le temps d’écrire. Sans leur fondation, je n’aurais jamais mis un point final à cette histoire et je n’aurais sûrement jamais été publiée."

Question qui est devenue une habitude lors de ces chroniques : à votre tour de visibiliser une autrice belge. À qui pensez-vous ?

"Je dois reconnaître que la nationalité n’est pas la première chose que je regarde quand je commence un livre. Mais comme ça, je pense directement à La vraie vie d’Adeline Dieudonné qui écrit vraiment très bien. Ensuite, il y a aussi évidemment Barbara Abel qui a la faculté d’écrire des histoires glaçantes et tellement réelles. Et si on a le droit de sortir de la Belgique, je dirais aussi que la littérature et l’univers graphique ça va vraiment ensemble pour moi. Donc j’ai été très inspirée par Marion Montaigne et Pénélope Bagieu et ses Culottées. Puis récemment, j’ai beaucoup apprécié l’écriture très délicate de Lola Lafon dans Chavirer. "

Décomposition de Clarisse Derruine aux éditions Ker, 12€, 132 pages.


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