Cinquante nuances de cinquantenaires

"Objection your honor, that’s irrelevant!", scande l'avocate Annalise Keating, le personnage joué par l'actrice Viola Davis dans un épisode de la dernière saison de la série "How to get away with murder" (juste "Murder" dans le version française), actuellement sur Netflix. Et elle va la gagner cette affaire.

Alors qu’on produit et qu’on consomme plus de fictions que jamais auparavant, force est de constater qu’il y a une absence flagrante de femmes d’un certain âge: plus exactement les femmes de plus de 50 ans. Plus assez jeunes pour jouer les "jeunes premières", trop matures pour être des jeunes mamans, et trop vieilles pour être la compagne du héros (surtout quand le héros a le même âge).

Le tunnel de la comédienne de 50 ans

Selon l’institut de genre dans les médias fondé par l’actrice Geena Davis, les actrices de 50 ans et plus ont eu zéro premiers rôles dans les 30 plus gros succès de 2019. Ce phénomène porte même un nom: le tunnel de la comédienne de 50 ans.


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Pour exemple, en France, une femme majeure sur deux a plus de 50 ans : 52 % de la population féminine française est majeure. Pourtant, sur l’ensemble des films français de 2015, seuls 8 % des rôles sont attribués à des comédiennes de plus de 50 ans. Les personnages féminins ne vieillissent pas… elles disparaissent des écrans.

Que nous dit une société qui se raconte en évinçant de ses histoires les femmes de plus de 50 ans, à un âge pourtant crucial, fortes de leur puissance et de leur maturité ?

S’il est vrai que Viola Davis (56 ans) et quelques actrices arrivent à sortir du lot, et à décrocher des premiers rôles à Hollywood à l’instar de Nicole Kidman (52 ans), l’héroïne de la série HBO "The Undoing" en 2020, Jennifer Aniston (50 ans), héroïne du "Morning Show", ou Renée Zellweger (50 ans) qui a brillé en 2020 dans "Judy", c’est une goutte d’eau comparée aux 800 films produits aux États-Unis chaque année.

On retrouve parfois des actrices dans des seconds rôles comme récemment Laura Linney (56 ans) dans "Ozark", Ming Na Wen (57 ans) dans "The Mandalorian" ou encore Helena Bonham Carter (51 ans) et Gillian Anderson (52 ans) récemment dans la série historique "The Crown".

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Gillian Anderson qui joue le rôle de Margaret Tatcher dans la saison 4 de "The Crown". © Tous droits réservés

Peu de représentativité

Il apparaît qu’en France, les 8% des rôles des 50 et plus sont majoritairement interprétés par des comédiennes issues d’un club très fermé composé de : Catherine Deneuve, Isabelle Huppert et Juliette Binoche… En Belgique, à part Yolande Moreau (68 ans), les actrices de 50 ans et plus sont encore plus rares.

Il faut noter qu’outre le peu de représentativité de ces personnages féminins, elles n’échappent pas aux standards de beauté de la société : la plupart des actrices citées sont minces, blanches et "font" plus jeunes que leur âge.


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Juliette Binoche (57 ans) et Yolande Moreau (68 ans) dans "La bonne épouse" en 2020. © Tous droits réservés

Toutes les nuances de la réalité

Que nous dit une société qui se raconte en évinçant de ses histoires les femmes de plus de 50 ans, à un âge pourtant crucial, fortes de leur puissance et de leur maturité ? Qui continue de ne percevoir les femmes comme visible, et donc valable, qu’à travers un prisme de jeunesse, de fécondité, et de carcans de beauté, qui ne représente au final qu’une minorité d’entre elles ? Bien qu’elle soit intériorisée par des femmes, il s’agit d’une conception sexiste de la beauté et du désir pensée par des cinéastes masculins, la plupart du temps aux manettes des histoires qui nous sont racontées.

En Belgique, une étude de 2020 du CSA rapporte qu’en 2015, 89,86 % des professionnel·les enregistré·es comme réalisateurs et réalisatrices auprès de la Sabam étaient des hommes, alors qu’il y a généralement une parité dans les écoles de cinéma. Compliqué d’avoir des récits diversifiés, quand la parité n’est même pas atteinte…

À l’inverse de leurs partenaires masculins, et malgré de légères évolutions ces dernières années, les femmes continuent de disparaître des écrans après 50 ans. Et disparaître, c’est ne plus exister. Or des femmes de 50 et plus, il en existe pourtant dans toutes les nuances dans la réalité…

Diane Ntahimpera est une scénariste qui écrit des chroniques sur le cinéma et les thématiques de diversité.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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