Chers hommes, seriez-vous des futurs alliés ?

Chers hommes, seriez-vous de futurs alliés des féministes??
Chers hommes, seriez-vous de futurs alliés des féministes?? - © Tous droits réservés

Chers hommes,

Voici une scène de vie virtuelle parmi d'autres. Je viens de subir une agression sexiste et je décide de la partager sur un réseau social bien connu. D'une part pour évacuer la colère, d'une autre pour démontrer que ces "incidents", comme certain-e-s les appellent, s'ils continuent d'écorcher à vif celles qui les encaissent, prennent finalement une allure gravement banale dans notre quotidien. Au-delà de ça, je dois bien admettre que je cherche une sorte de soutien, une main douce sur l'épaule qui dit " on est là, t'inquiètes pas, tout ira bien ". Et la plupart du temps, c'est ce qu'il en résulte : des commentaires et des émojis cœur s'ajoutent à la suite de mes griefs, et parfois même des likes en forme de petits bonhommes furieux s'accumulent au compteur. Bien que ces quelques témoignages de sympathie me réchauffent, il ne faut généralement pas longtemps pour que tout ceci s'évapore, quelques minutes seulement pour que je constate que les réactions à mes écrits sont majoritairement celles de femmes. Qu'elles soient mes sœurs de lutte ou non, elles m'étreignent, comme elles le peuvent, dans leur sororité, qui parfois faiblit mais jamais ne se rompt, sans se douter un instant qu'elles m'apportent aussi ce sentiment las, celui de passer ma vie à prêcher des converties.

Hashtag pas tous les hommes, non, mais la plupart d'entre vous, oui.

Mais il s'avère que vous êtes bien là, en véritables spectateurs, avec des " Quoi mais c'est pas vrai ?! " surpris et éhontés qui ont la capacité de remettre en question les agressions, légitimement sexistes, que je subis, ou encore avec des messages de désolidarisation masculine parce que ah non, tous les hommes ne se comportent pas comme ça, et certainement pas vous ! Il serait malhonnête de ma part d'affirmer qu'aucun de vous n'a jamais la réaction juste, mais bien souvent, trop souvent, la paire de lunettes que vous portez pour interpréter mon vécu semble bien embuée par votre propre vision, plus ou moins éclairée, des problématiques féministes. Entre nous, si ce qui vous intéresse le plus, quand je vous relate l'agression sexiste dont j'ai été victime, est de savoir si, oui ou non, vous appartenez à la catégorie sociale que je décris, plutôt que de vous enquérir de mon état, ne feriez-vous pas un peu partie du  problème ?

Masculinités

Mais qu'est-ce qu'elle veut à la fin ? Elle demande où on est mais quand on est là elle veut plus de nous. Franchement faudrait savoir !

Je vois la mine déconfite sur vos visages à travers les écrans de nos appareils interposés. " Mais qu'est-ce qu'elle veut à la fin ? Elle demande où on est mais quand on est là elle veut plus de nous. Franchement faudrait savoir ! ". Vous n'avez pas tort : ma complainte vit au creux d'un curieux paradoxe. Ai-je plus envie de vous voir prendre position dans la lutte féministe que de vous voir vous taire à jamais sur le sujet ? Pour être tout à fait honnête, j'oscille entre ces deux extrêmes constamment. Et pourtant, il est des initiatives masculines qui ne me donne pas envie de dépaver la chaussée pour m'en servir de projectiles par la suite. Il est des hommes dont je trouve la démarche enrichissante et dont je salue, avec enthousiasme et intérêt, l'engagement ainsi que la bienveillance dont ils font preuve. Aux Etats-Unis, l'acteur Justin Baldoni, notamment connu pour son rôle de Rafaël dans la série télévisée Jane The Virgin, a lancé " Man Enough ", une plateforme internationale qui ouvre de nouvelles conversations sur le concept de masculinité et propose de redéfinir celui-ci collectivement. En France, c'est l'écrivain Martin Page qui, dans son ouvrage " Au-delà de la pénétration " s'est demandé pourquoi on glorifiait autant cet acte sexuel en particulier et comment la hiérarchisation des pratiques sexuelles perpétue les normes viriles. Toujours en France, c'est aussi le journaliste Thomas Messias qui questionne, à l'aide de références pop culture notamment, les différents types de masculinités et leurs conséquences dans son podcast " Mansplaining ".

Si ces hommes ne sont pas assez nombreux que pour constituer des troupes entières, ils sont au moins quelques éclaireurs à ouvrir avec sérieux et compassion des discussions sur les privilèges d'homme, parfois blanc et la plupart du temps hétéro, dont ils bénéficient. Ils profitent de cette plateforme, dont ils ne doivent même pas questionner leur accès et la légitimité, pour s'adresser à leurs pairs et discuter avec eux, pour déconstruire la raison et les conséquences de leurs privilèges, mais aussi celles des stéréotypes de genre qui ont un impact inévitable sur la manière dont s'agence et se vit notre environnement. Ils puisent dans leur vulnérabilité pour construire une société plus juste, plus égalitaire et progressiste, sans pour autant prêcher la perfection au masculin. Parce que même dans les meilleures intentions se logent parfois des dérapages ou des virages mal anticipés, des savoirs que l'on pensait acquis et d'autres qui tardent encore à s'ancrer, mais aussi des réalisations personnelles dont il faudra, tôt ou tard, faire amende honorable. Ils appellent ça : prendre leurs responsabilités.

Hashtag et maintenant quoi ?

Certes, les initiatives citées plus tôt font peut-être peur de par leur envergure et je comprendrais que l'angoisse de mal faire prenne le dessus sur toute tentative d'imputabilité personnelle. Alors que vous savez quoi ? Prendre votre part de responsabilité n'implique même pas d'en faire autant. Même pas le quart à vrai dire. On ne vous demande pas de mener des débats internationaux, on ne vous demande pas d'animer une chaîne YouTube, on ne vous demande pas d'être sur la balle et ses rebonds à chaque instant. La chercheuse américaine Pamela Clark a d'ailleurs publié (en anglais), en 2014, 35 idées que les hommes peuvent mettre en action pour entamer leur processus de déconstruction féministe et prendre leur part de responsabilité. Une liste qui, au-delà des démarches qu'elle propose, dresse aussi un état des lieux des différents pans de la vie où une conscientisation masculine est nécessaire. Peut-être pourriez-vous utilisez cette liste comme un petit baromètre personnel, comme un outil d'exploration de vous et des actions qu'il vous reste à mettre en œuvre. Parce que si la déconstruction du patriarcat se fera de manière collective, elle commence aussi par une prise de conscience individuelle et par la réalisation de son empreinte virile au sein de la société. Face au miroir, posez-vous des questions. " Quelle est ma première réaction lorsqu'une femme me relate une expérience qu'elle qualifie de sexiste ? A quelle fréquence est-ce que je prends les devants quant à l'organisation du quotidien dans mon foyer ? Est-ce que j'ai déjà critiqué une femme sur la seule base de son sexe ? Est-ce que je prends mes responsabilités contraceptives au sein de ma ou mes relations sexuelles ? Est-ce que mon comportement change lorsque je m'adresse à une femme qui m'attire physiquement ? " ... alors, résultat insuffisant, passable, ou tout juste satisfaisant ?

Maintenant c'est à vous. Armez-vous de cette liste et allez-y. Lancez-vous seul ou avec quelques amis. Faites-le pour toutes les femmes du monde mais faites-le pour vous aussi. Délaissez pour le moment ceux qui font semblant de ne pas comprendre. Et puis, quand les premiers fruits de votre travail seront récoltés, choisissez d'autres sujets d'exploration. Ensuite, répétez, à l'infini. Il y a d'ailleurs fort à parier qu'une fois la machine enclenchée, on ne pourra plus vous arrêter.

Axelle Minne, contributrice,  travaille à l’intersection de l’alimentation, du design et des médias. C’est à travers une démarche créative et hédoniste qu’elle cherche à ouvrir ses yeux et ceux des autres sur les systèmes d’oppression qui les enserrent.

 

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