"Chambre 2806, l'affaire DSK": victimes et bourreaux

"Chambre 2806, l'affaire DSK": victimes et bourreaux
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"Chambre 2806, l'affaire DSK": victimes et bourreaux - © Tous droits réservés

Régulièrement, Les Grenades scrutent les écrans et dégoupillent les sorties, ciné ou séries. Cette semaine, à l’aune de ‘Chambre 2806’, le documentaire Netflix sur l’affaire DSK, Elli se questionne sur le sens du mot ‘victime’. Car vu France ou des USA, la victime du Sofitel n’était pas forcément du même côté…

Disponible depuis le 7 décembre sur Netflix, la série documentaire ‘Chambre 2806’ revient, 10 ans après, sur l’affaire DSK. Réalisés par le Français Jalil Lespert, les quatre épisodes retracent chronologiquement les événements, de l’hôtel Sofitel à la conclusion de la procédure judiciaire, le tout commenté par des témoins directs, enquêteurs de la police ou avocats des deux parties – mais aussi des personnalités politiques françaises comme Jack Lang ou Elisabeth Guigou. Mais pas Dominique Strauss-Kahn, qui n’a pas souhaité être interviewé.

Quatre épisodes pour essayer de répondre à la question que tout le monde s’est posée : que s’est-il passé le 14 mai 2011 dans la Chambre 2806 ? Agression sexuelle, complot ? Les deux ? Dans cette affaire se confrontent aussi la France et l’Amérique, deux approches différentes de la justice, mais aussi des rapports de genre.

Dans ‘Chambre 2806’, une voix a une place centrale : celle de Nafissatou Diallo. La victime. Celle par qui tout a commencé. Peu entendue à l’époque, beaucoup de choses, vraies ou fausses, avaient été racontées dans les médias sur sa vie privée. (Si le passé douteux de DSK a aussi fait les choux gras des médias, notamment avec la dénonciation de Tristane Banon, qui intervient dans la série, contrairement à Nafissatou Diallo, cela n’a pas été retenu contre lui). Ici, elle peut raconter sa version des faits, son ressenti. "J’ai dû dévoiler tous les détails de ma vie. Pas lui", dit-elle.


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La notion de "victime" (et comment on en devient une) est centrale dans le docu, et la façon dont ce mot est employé du côté américain et du côté français n’est pas la même. Derrière cette différence de sens, il y a des visions différentes de la société, et des injustices qui s’y produisent. Car pour qu’il y ait victime, il faut qu’il y ait coupable.

Victime en France

"Les origines de la victimologie occidentale s’enracinent dans la tradition chrétienne pour laquelle la première victime absolue était Jésus, qui s’est sacrifié pour le salut de l’humanité. Cet héritage chrétien a laissé à la culture occidentale la conviction qu’il faut être du côté du faible, qui est censé susciter la compassion et à qui on doit la réparation de ses souffrances", explique Yana Grinshpun

En Français, ‘victime’ apparaît dans les textes au tournant du XVIème siècle, pour désigner une créature vivante offerte en sacrifice à une divinité. C’est par la suite que le mot évoluera pour désigner ‘toute personne ayant subi un préjudice corporel, matériel ou moral’. Mais la victime en tant que catégorie sociale qui mérite l’empathie, mettra plus de temps à exister. 

"Pendant des siècles, résignés et impuissants, les hommes ont cohabité avec la douleur. Avec la démocratie, la souffrance est devenue à la fois insupportable et scandaleuse" (Guillaume Erner ‘La Société des Victimes’). Les tournants sociaux historiques que furent la Révolution française, les Guerres Mondiales ou encore Mai ‘68 ont participé à l’affirmation de l’individu et la reconnaissance de la victime comme statut.

Que ce soit dans des commentaires sur Facebook ou dans un débat dans les médias, il y a toujours une personne pour lâcher, d’un air parfois supérieur et exaspéré, que "à un moment donné il faut arrêter la victimisation"

C’est ainsi qu’on arrive à aujourd’hui, où son utilisation est tellement courante qu’on a pu le voir appliqué à différents cas très éloignés, des plus graves (génocide, guerre, viol) aux plus légers (dans l’argot de la mode ou du rap). "Il est défini de telle façon que toutes les victimes semblent appartenir à un même groupe", détaille Michela Marzano.

Dans la veine de ‘victime’, il y a un autre mot, qui est aussi prononcé dans ‘Chambre 2806’. Un mot que vous avez déjà entendu, et qui ces dernières années, me pose question. Un mot qui "vise le plus souvent les minorités luttant pour leurs droits – en particulier les descendants d’esclaves ou de colonisés – ou encore les féministes, mais s’applique aussi, par extension, à toutes les formes de plainte, de contestation ou de revendication", comme explique parfaitement Mona Chollet qui en 2007 se penchait déjà dessus.

Que ce soit dans des commentaires sur Facebook ou dans un débat dans les médias, il y a toujours une personne pour lâcher, d’un air parfois supérieur et exaspéré, que "à un moment donné il faut arrêter la victimisation".

Le mot est lâché. Vous connaissez peut-être aussi ses variantes, comme le "il faut arrêter de se victimiser" ou le super-remix "posture victimaire". Un argument apparemment infaillible, censé annihiler toute réplique possible. Une exhorte censée détruire la crédibilité de l’adversaire (qui de toute évidence n’y avait pas pensé). Mais que veut dire cette phrase ? Quelle vision du monde se cache derrière ?  

Être une victime apparaît comme quelque chose de négatif, un statut indésirable dont il faut se débarrasser. Être une victime, c’est être faible, et être faible, c’est pas bien. Cette vision ne trahirait-elle pas une société qui valorise la force (et la virilité) aux dépens de la faiblesse (associée souvent à la féminité) ? Une société hétéronormée, patriarcale et capitaliste, à tout hasard ?

Ensuite, la forme de l’énoncé sous-entend que le statut de victime est auto-infligé - comme dans l’emploi du pronom réfléchi ‘se’ dans ‘se victimiser’ – et qu’il peut être donc auto-dés infligé. Ça revient à dire : "Tu n’as pas de problème, tu as choisi de voir la situation comme un problème." Au fond, victime, c’est une vue de l’esprit…

Lâché dans un débat sur "les minorités luttant pour leurs droits" (racisme, sexisme, homophobie, etc), ce "arrêtez de vous victimiser" revient à dire au camp d’en face que ces oppressions sont, au mieux, fantasmées, au pire, le fait d’actes isolés, qu’il convient à chacun de résoudre de son côté. Et pas le fait d’un système social, qui reproduirait, consciemment ou non, des mécanismes d’oppression hérités des mentalités et cultures passées (sexisme, colonisation, capitalisme…), auquel il faut faire front collectivement.

Ces deux visions ont un nom : universalisme et différentialisme (et je t’en ai parlé ici avec des Trolls colorés). La première est dominante en France, la seconde aux USA. Et en gros, là où les uns (différentialistes) voient des mécaniques structurelles, les autres (universalistes) voient des accidents malencontreux et des brebis galeuses regrettables (et le système va très bien, merci).

Être une victime apparaît comme quelque chose de négatif, un statut indésirable dont il faut se débarrasser. Être une victime, c’est être faible, et être faible, c’est pas bien

Voilà comment, dans une vision universaliste de la société, où on aurait tous et toutes les mêmes opportunités de départ et les mêmes galères dans la vie, solliciter l’empathie des autres sur une injustice en particulier apparait comme indécent. Une façon de ne pas prendre de responsabilité sur ce qui nous arrive, car "c’est la faute au système".

Dans l’affaire DSK, il y a des bourreaux, et il y a des victimes, mais tout le monde n’est pas d’accord sur qui est qui. Il y a des rapports de genre, de classe, et de race. Il y a deux cultures, et deux visions du monde, qui se confrontent. Voilà comment le mot ‘victime’, en traversant l’Atlantique, va changer parfois de camp. En France, les défenseurs-euses de DSK diront que c’est lui, la victime : de ses pulsions, de la justice américaine, ou d’une machination… Dans leur bouche, ‘victime’ redevient alors un mot noble, un cri de désespoir bleu-blanc-rouge face à une " domestique " américaine bien trop puritaine. Lui, c’est une victime. Elle, fait de la victimisation.

Victime aux USA

Ce statut de victime, justement, Nafissatou Diallo va devoir se battre pour qu’il lui soit reconnu. Il est intéressant de se pencher sur le récit que les enquêteurs américains feront de sa déposition. Là aussi le terme ‘victimisation’ est utilisé, mais dans un autre sens : "La victimisation était si forte qu’elle empêchait Mme Diallo de s’exprimer manière cohérente". Pas de doute ici sur le fait que le processus qui ‘transforme’ Diallo en victime vient de l’extérieur. "Il m’a victimisée" dira Diallo de Dominique Strauss-Kahn. C’est lui qui a fait de moi une victime. (C’est ce que disent aussi les victimes de Jeffrey Epstein, dans une autre glaçante série documentaire : "He victimized me").

On voit bien l’idée derrière la formule : la victime n’a pas choisi d’être victime. Il y a une responsabilité extérieure. Une personne, un contexte, un rapport de force. Un système, parfois. Selon la vision différentialiste, majoritaire aux USA, on ne part pas tous avec les mêmes chances dans la vie dans un système structurellement inégalitaire. Pour pouvoir l’améliorer, il est nécessaire d’en nommer les rouages, et d’admettre qu’il est imparfait.

Bien sûr, les deux visions co-existent des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis on parlera de "victim mentality", "victimhood culture", ou de " snowflakes " (flocon de neige), un terme utilisé par les pro-Trump pour moquer la "fragilité" des (personnes luttant contre la discrimination des) minorités. (De nouveau avec l’idée que fragile = pas bien).

En France, des voix se sont élevées pour soutenir Nafissatou Diallo à l’époque, comme la Ligue du Droit des Femmes, et si la vision différentialiste n’est pas dominante, elle y a trouvé des représentant-es – comme Rokhaya Diallo, une des voix les plus importantes sur l’antiracisme en France (qu’on accuse régulièrement d’ "américaniser le débat").


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Au final, le système judiciaire américain ne poursuivra pas l’affaire. Nafissatou Diallo n’aura pas fourni un témoignage "assez cohérent". Elle n’aura pas été une assez "bonne" victime. Il n’y aura pas de procès. Peut-être est-elle donc aussi victime d’un système judiciaire imparfait, où, comme l'admet un des avocats : "Plus tu es riche, plus tu as des chances de gagner".

Une question de survie

Globalement, le mot ‘victime’ a quand même la vie dure. Comme il est souvent associé dans l’imaginaire à un pauvre être larmoyant gisant pieds nus dans la fange (ou crucifié, selon votre éducation), il est souvent rejeté en bloc. Comme si on ne pouvait pas être victime et forte, victime et fière. Aux Etats-Unis a émergé l’emploi du terme de ‘survivor’ (survivant.e), que certain.es préfèrent au mot ‘victim’.

Il sous-tend l’idée d’un dépassement, une image ‘empouvoirante’, plus proche de Destiny's Child que des pieds nus dans la boue. Mot-tabou pour les un-es, pour d’autres il est parfois une étape nécessaire à la reconstruction…


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Au final ‘Chambre 2806’ ne nous apprend pas grand-chose sur l’affaire qu’on ne savait pas déjà, des rouages iniques d’un système judiciaire à la solde du capital, à la culture du viol à peine voilée derrière la " liberté d’importuner " (ce malaise quand Jack Lang défend DSK…).

Mais en nous replongeant dans cette époque où #MeToo n’avait pas encore éclaté, la série nous rappelle que tout était déjà là, prêt à exploser – et nous renvoie à la personne qu’on était. Enfin, il remet le récit de la principale intéressée, Nafissatou Diallo, au centre du récit.

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