Céline Sciamma : "Je veux donner du pouvoir politique aux mères"

On vous en parlait la semaine passée dans les sorties "female gaze" : 'Petite Maman', le nouveau film de Céline Sciamma, est une des sorties incontournables de l’été. Un film surprenant, à la fois fort d’un propos puissant et d’une désarmante simplicité. La réalisatrice étant de passage à Bruxelles, Les Grenades ont sauté sur l’occasion de la rencontrer.

Son premier film s’appelait ‘Naissance des Pieuvres’. Sorti en 2007, il était porté par une jeune comédienne qui débutait, comme elle : une certaine Adèle Haenel…  Quinze ans et 4 films plus tard, Céline Sciamma s’est imposée comme une des nouvelles réalisatrices puissantes - et un des "female gaze" le plus importants - du cinéma français.

En 2019, son ‘Portrait de la jeune fille en feu’, histoire d’amour passionnée entre deux femmes dans la France du 18ème siècle, concourait pour la Palme d’Or au Festival de Cannes. Un film fiévreux, dans lequel on retrouvait Adèle Haenel, dans un rôle-titre écrit pour elle.


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En 2020, son film est nommé aux Césars aux côtés de celui de Polanski. Quand le prix du Meilleur Réalisateur est remis à ce dernier, Céline Sciamma emboîtera le pas de son actrice quand Adèle, pleine de colère, décide de quitter la cérémonie – le fameux "on se lève et on se barre" que l'écrivaine Virginie Despentes écrira le lendemain dans la journal Libération.


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En 2021, une pandémie et deux confinements plus tard, Céline Sciamma est de retour avec un nouveau film. ‘Petite Maman’ raconte l’histoire de Nelly, 8 ans, dont la grand-mère vient de décéder. Avec Marion, sa maman, elles vident la maison familiale, et Marion partage ses souvenirs d’enfance avec Nelly. Et puis un matin, alors que sa mère a dû s’absenter, Nelly rencontre dans les bois une petite fille qui a le même style et le même âge qu’elle… et qui s’appelle Marion. Avec ses tons automnaux et son pitch teinté de science-fiction, ce nouveau film de la cinéaste peut surprendre par son changement de direction : on est clairement loin de la love-story en corsets.

Mais au fond, la cinéaste nous confie explorer les mêmes obsessions : des personnages à égalité, et une dramaturgie où la bienveillance l’emporte sur la manipulation. Un choix assumé, pour inonder notre imaginaire de nouveaux récits, d’autres façons de nous raconter – et de relationner.

Céline Sciamma, pour les spectatrices et spectateurs, ce nouveau film, plutôt intimiste et enfantin, peut sembler a première vue très différent de ‘Portrait de la jeune fille en feu’, qui était si flamboyant et fiévreux. Mais peut-être n’avez-vous pas le même regard ? Comment voyez-vous ces deux films ?

Céline Sciamma : "Ce sont des films différents, y compris dans leur façon d’être faits, mais la question des contrastes, si ‘Petite Maman’ est un film plus petit ou plus grand, ce n’est pas vraiment à moi de le dire. Pour moi, en tout cas, c'est le film d'après ‘Portrait’ : il est complètement dans la lignée des nouveaux plaisirs que j'ai eus sur ‘Portrait’, comme le réalisme magique. Et il est plein du courage et de la confiance que m'ont donnés ‘Portrait’ : la confiance en mon travail, et la croyance dans les outils du cinéma, pour justement, faire cet objet-là. Y compris dans l’assurance de dire : "Ben ouais, c'est un film d’1h10, qui s'adresse tant aux adultes qu’aux enfants" (sourire).

Pour moi, c'est le même type d'expérience cinématographique que ‘Portrait’, mais encore plus démocratique, c’est-à-dire qui s'adresse à encore plus de gens. Je lie vraiment les deux films, ils se tiennent la main, en fait - et tous. J'ai toujours l'impression d'aller plus loin dans mes idées, c'est pour ça que je n'arrive pas à créer d'hiérarchie. Mais en tout cas, il y a dans ‘Petite Maman’ une volonté tout aussi révolutionnaire que celle qu’il y avait dans ‘Portrait’. Révolutionnaire, dans le sens des révolutions intérieures chez les spectatrices et spectateurs : partir d’une nouvelle idée, mais toujours faire des films qui regardent le spectateur, où il se sent regardé, où il se sent vu."

Des personnages à égalité, une dramaturgie sans conflit

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© Cinéart

Si vos films diffèrent dans leur fabrication, y a-t-il un thème, une obsession que vous creusez en tant qu’autrice, et qu’on retrouverait dans toute votre œuvre ?

"Une idée que je pousse de plus en plus à chaque film, c’est celle de personnages à égalité. Dans ‘Portrait’ c'était appliqué au dialogue amoureux. Ici, il y a l'idée d'abolir la hiérarchie généalogique grâce au cinéma. On met nos généalogies à l'horizontale. Même le casting est une idée de mise en scène, pour travailler cette égalité : caster des sœurs, qui en plus sont nées le même jour..."

Les deux héroïnes du film ? Elles ne sont pas jumelles ?

"Si, elles le sont. Mais je ne les ai pas filmées comme des jumelles, et elles ne se vivent pas comme des jumelles. C'est pour ça que j'ai dit ça comme ça (sourire). C'était moins pour travailler sur leur caractère identique, que sur l'égalité entre elles : pour le spectateur, il suffit qu'une ait 5 centimètres de plus que l'autre, et déjà, c'est une autre gosse. Là, il y a vraiment l'idée qu'elles se rencontrent exactement au même moment de leur vie. Cette question de l'égalité entre les personnages, et aussi celle d'une dramaturgie sans conflit, de personnages dans la bonne foi, qui essayent de se comprendre, qui ne sont pas dans la manipulation, c'est vrai que c’est quelque chose que je pousse de film en film. Et ici aussi, sous forme de conte philosophique."

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Un conte où l’on voyage dans le temps, et où l’on rencontre ses parents dans leur jeunesse : on pense à Retour vers le Futur, forcément… !

"J’adore ce film, c'est un de mes préférés ! Mais pour le coup il est marqué par son époque. C'est un film qui a un rapport au capital, c'est pour ça que c'est 100% un film d'Hollywood des années 80 : c'est l’histoire d’un adolescent dans la précarité, son frère est en prison, sa mère est alcoolique, son père est un écrivain raté, plus personne ne s'aime... Et quand il revient, le bénéfice, c'est : il y a de l'argent. Il y a une rentabilité du voyage dans le temps (rires) ! Dans ‘Petite Maman’ aussi pour le coup il y en a une, mais c’est la compréhension, les retrouvailles. C'est vraiment l'idée d'un temps partagé à égalité. La machine à voyager dans le temps est l'opportunité de passer du temps ensemble."

On peut proposer d’autres rapports affectifs que le mythe d’Œdipe

Le film brouille les pistes entre rêve et réalité…

"On ne sait pas si ça a été vécu, oui, mais le bénéfice est réel. Les conséquences, elles sont réelles. Et c'est pour ça que je fais le film. Et pour nous aussi, les conséquences peuvent être réelles : mon rêve, au fond, c'est que chacun puisse ensuite avoir un nouvel outil de fiction pour se consoler, dialoguer avec les gens qui ne sont plus là, qui sont loin, avec qui on n'arrive pas à dialoguer... Une amie m'a dit : "maintenant quand j'ai un conflit avec mon père, je nous imagine faire une cabane tous les deux, et ça va mieux". Voilà, le bénéfice de comment on peut dialoguer dans nos imaginaires, il est réel. Toute nos psychothérapies se font sur des fictions de rivalités affectives ! Prenez le mythe d’Œdipe : c'est une fiction qui structure à la fois nos lectures de nous-mêmes, et le soin qu'on prend de nous. C'est quand même fou. Donc on peut proposer d'autres fictions, avec d'autres types de rapports affectifs. Et qui peuvent être tout aussi puissantes que celles qui sont canoniques depuis... pas si longtemps que ça, en plus !"

Le film milite pour qu’on regarde tout le sérieux des enfants

Quelle dimension politique voyez-vous dans ‘Petite Maman’, partant du principe que tout film en a une ?

"Celle-là, justement, des politiques de nos mythologies affectives. Et puis aussi, surtout, les enfants ! Le film milite pour que les enfants soient regardés avec sérieux, et qu'on regarde tout le sérieux des enfants. On sort d’une pandémie dans laquelle les enfants n'ont absolument pas été respectés. On dit toujours que les enfants sont les citoyens du futur, or ce sont les citoyens du présent. On fait comme s'ils n'étaient pas au courant des politiques morbides autour d'eux, mais ils vivent ces politiques dans leur chair, et ils entendent bien, à la radio, qu'on ne s'adresse pas à eux.


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En Nouvelle-Zélande, Jacinda Adern s'est adressée aux enfants : donc c'est possible ! S'il y a une idée (politique NDLR) derrière ‘Petite Maman’, c'est de vraiment les respecter davantage. Ils sont instrumentalisés tout le temps : "Il faut protéger les enfants de", on voit bien que ça produit des politiques morbides - qui ne les protègent pas ! En voulant les protéger des inconnus dans la rue, on ne les protège pas des agresseurs chez eux. Cette mascarade, ça commence à se voir : qui a le droit de faire des enfants, qui n'a pas le droit d'en faire… Je vis dans un pays où je n'ai pas le droit de faire d'enfants, quand même. C'est une génération entière de femmes qui n'en auront pas… Par contre, les enfants qui défilent à la Manif Pour Tous, ça c’est OK… ? Tout ça participe à l'instrumentalisation des enfants.

Quel est votre rapport à la maternité ? Est-ce qu’il a nourri aussi le film ?

"Ce que je veux surtout, c'est donner du pouvoir politique aux mères. Restaurer la place des mères et des enfants dans la cité. Moi, il se trouve que je n’en ai pas, donc ma façon de participer, disons, c'est celle-là : donner des histoires, des images, célébrer... C'est vrai que la plupart des messages que je reçois sur le film, pour le coup c'est nouveau, mais oui, c'est des mères de famille."


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‘Petite Maman’ de Céline Sciamma. En salles ce mercredi 30 juin.

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