Cécile Gonfroid, de première femme réalisatrice de matchs à Directrice générale des Technologies de la RTBF

Cécile Gonfroid, de première femme réalisatrice de matchs à Directrice générale des Technologies de la RTBF
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Cécile Gonfroid, de première femme réalisatrice de matchs à Directrice générale des Technologies de la RTBF - © Tous droits réservés

En 1984, Cécile Gonfroid est la première femme à réaliser des matchs de football en direct en Europe. Elle est aujourd’hui Directrice générale des Technologies de la RTBF et l’une des sept membres du Comité Exécutif. Femme de caractère et manager hors pair, elle a su faire sa place dans un milieu particulièrement masculin. Portrait.

Nous retrouvons Cécile Gonfroid dans le dédale du bâtiment RTBF. Au quatrième étage, dans son bureau, la vaste table invite à la réunion. Dans l’une des armoires, une collection de boules à neiges rapportées des quatre coins du monde par les membres de son équipe. Sur un meuble, des trophées et des prix, dont celui de CIO (Chief Information Officer) de l’année, en 2013. Des marques de reconnaissance qui illustrent son implication tout au long de ses presque 40 ans de carrière au sein de la maison.

Coup de cœur, spectacle et grande première

L’histoire de cette entrepreneure de 58 ans commence à Gosselies dans la région de Charleroi. "J’étudiais le latin et les maths chez les sœurs. En rhéto, on nous a parlé de l’UCL, je pensais faire médecine, j’ai pris un kot à Louvain-la-Neuve." Cet été-là, à la fin de ses humanités, la jeune Cécile participe au jeu "Gosselies pour le millénaire". "C’était un jeu de son et lumière, j’ai adoré observer les coulisses, je me suis rendu compte de toute la réalisation."

Terminé le projet de médecine, c’est le grand coup de cœur pour le monde du spectacle et de l’image. "J’en ai discuté avec ma maman. On est allées visiter l’IAD à Bruxelles, et la bonne nouvelle, c’était que l’école déménageait à Louvain-la-Neuve le premier septembre. Quand je suis revenue de l’examen d’entrée que j’avais réussi, mes parents m’ont demandé si j’avais bu tellement, j’étais contente."


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Elle suit le cursus de réalisation. Lors de sa dernière année d’étude, elle entre en stage au service divertissement de la RTBF, puis au sport et au JT. Diplômée en 1984, elle a 22 ans quand elle est officiellement employée au service des sports. "J’aimais bien le côté spectacle des matchs de foot, des courses de motos..."

Marc Jeuniau, directeur des sports de l’époque, lui propose alors de réaliser des matchs de foot en direct. Nous sommes dans les années 80, et voir une femme aux commandes dans le milieu du journalisme sportif, ce n’est (vraiment !) pas ce qu’il y a plus fréquent… Cécile Gonfroid devient la première femme réalisatrice de matchs en direct en Europe !

"Je ne me suis pas rendu compte, j’avais de l’ambition, j’ai vu un truc qui me plaisait et je voulais le faire", confie-t-elle en se plongeant dans ses souvenirs. "J’ai eu des accrochages, mais quand j’ai prouvé ce dont j’étais capable, ça s’inversait. Par exemple, au début, Roger Laboureur [NDLR, célèbre commentateur sportif à la RTBF des années 80] ne voulait pas que je fasse le montage de ses matchs. Mais après, j’ai travaillé comme assistante sur les Jeux olympiques de Los Angeles, il m’a trouvé géniale et du jour au lendemain j’ai été mise en avant. Ou encore, il y a ce jour, où Rik De Saedeleer, un journaliste de la VRT très connu des années 80 est venu dans le car-régie avant un match d’Anderlecht et m’a dit : ‘je voudrais parler au réalisateur’, je lui ai répondu : ‘c’est moi’ et j’ai vu sa tête changer. Ce soir-là, pendant le direct, j’ai bien réalisé, j’ai fait des bons plans caméras, de bonnes animations et finalement, il m’a félicitée à l'antenne… Si j’avais été un homme, il n’aurait pas fait ça."

Si aujourd’hui elle rit de ces anecdotes, elle ne peut s’empêcher de soupirer : "En tant que femme, on doit toujours prouver avant d’être reconnue, l’homme il arrive et il est reconnu."


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Maman solo, évolution professionnelle et CIO de l’année

Sa carrière de réalisatrice évolue année après année. Côté personnel, elle combine les horaires décalés du service des sports avec sa vie de maman solo de trois enfants. "Je faisais les allers-retours Bruxelles-Charleroi…" En 2000, à l’occasion du championnat d’Europe de foot, elle passe à la production pour les matchs en Belgique et aux Pays-Bas. Le Directeur de la TV lui propose un poste et Cécile Gonfroid devient son adjointe. Elle apprend une autre facette du métier. 

Nouvel emploi, nouveau rythme, nouvelle vie : elle déménage à Bruxelles avec ses enfants. Véritable éponge à connaissances, elle enchaîne les formations en management. En 2003, après un très gros audit de l’entreprise, elle accède au poste Directrice de la Production TV. Elle gère alors une équipe de 800 personnes et développe un réel intérêt pour les Technologies et la vision stratégique.

"À l’époque, il y avait trois Direction Technique. Une en TV, une autre en radio, et une troisième en IT. On a créé un groupe de travail, on a proposé de créer une seule direction des technologies de l’entreprise, le poste a été ouvert, j’ai postulé."

J’ai la volonté d’aller dans les écoles pour attirer les personnes dans les technologies. Il faut aller rencontrer les jeunes, leur présenter des parcours inspirants

En 2009, elle est nommée à la Direction des Technologies et Exploitation (rebaptisé en 2018, Direction générale des Technologies) et se lance donc dans la mission colossale de rassembler les ingénieurs broadcast TV, les ingénieurs radio et les ingénieurs IT. "Ils ne comprenaient pas pourquoi une femme arrivait et leur demandait ça. J’ai convergé toutes les forces de l’entreprise dans une seule vision technologique." Son exploit est salué et en 2013, elle est désignée CIO de l’année par Data News, spécialiste de l’IT. La reconnaissance ne s’arrête pas là, l’année suivante, elle est nommée dans le TOP 3 des CIO européen·nes et en 2020, elle est sélectionnée parmi les "Inspiring fifty", les 50 femmes les plus inspirantes de la Belgian TECH.

Aujourd’hui, d’autres défis colossaux, dont l’intelligence artificielle et la construction du media square, sont à relever.

"Osez !"

Cécile Gonfroid joue une fonction de "rôle modèle", et le milieu de la tech’ en a encore bien besoin. "Je suis la direction la moins diversifiée en termes de genre. Sur notre équipe de 320 personnes, on ne compte que 15% de femmes. Au niveau des origines, on est un peu plus diversifié·es. Je le dis et le répète : la diversité, c’est dès maintenant. S’il n’y a que des ‘mâles blancs’ pour encoder les machines de l’intelligence artificielle, ça ne fonctionne pas", déplore-t-elle. En effet, outre la question de l’accès à l’emploi, un monde technologique pensé uniquement par des hommes ne peut et ne pourra pas répondre aux besoins de l’ensemble de la population.

Quelles stratégies mettre en place pour lutter contre le plafond de verre ? Cécile Gonfroid se dit contre les quotas. "Je me bas pour qu’on soit là pour nos compétences et nos personnalités." Elle tempère néanmoins : "Pour avoir d’autres personnes que des ‘mâles blancs’, c’est peut-être un passage obligé, mais à terme, il faut que ça disparaisse.


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Elle pointe l’immense besoin de mise en place de nouveaux modèles dès la plus tendre enfance. "J’ai la volonté d’aller dans les écoles pour attirer les personnes dans les technologies. Il faut aller rencontrer les jeunes, leur présenter des parcours inspirants."

Ce travail de terrain doit être additionné d’une déconstruction du syndrome de l’imposteur·rice, qui est le résultat d’une domination systémique qui assène aux femmes et aux minorités qu’elles ne méritent pas le succès ! "En tant que femme, on doit toujours plus prouver notre valeur que les hommes quand on commence, et ça, il faut que ça cesse."

Point positif, en 37 ans de métier, elle a vu les choses évoluer grâce notamment à l’éducation. "J’ai une amie qui est très au fait des questions féministes, elle me partage des tas d’articles. Je continue de lire, d’apprendre. Que ce soit vous avec Les Grenades ou moi avec mon rôle, c’est important de convaincre les femmes qu’elles peuvent oser…"

Avant que l’on se quitte, Cécile Gonfroid nous glisse une confidence. Son récit se termine, là où il a commencé, à Gosselies chez les sœurs de la Providence. "Il n’y avait pas de mixité, on portait toutes un tablier bleu. Quand je suis arrivée en rhéto, la mixité a été introduite, mais les garçons ne devaient pas porter de tablier. Dès la première récréation, dans la cour, j’ai retiré le tablier. Je ne sais pas si c’est à cause de moi, mais le tablier a été supprimé pour tout le monde."

Loin d’être anecdotique, son souvenir est révélateur du moteur qui la guide depuis toujours : pas de place pour l’inégalité. Aujourd’hui, Cécile Gonfroid ne défend plus les tabliers, mais la parité salariale. "A compétence égale, salaire égal, je me battrai toujours pour ça." La liberté à chacun·e d’arriver là où il ou elle a envie d’être et d’être reconnu·e équitablement… Telle est la mission !

Les femmes et la tech, le nouvel eldorado - un podcast Les Grenades


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