Cécile Djunga, sa bataille contre le racisme continue : procès en vue

Racisme contre Cécile Djunga: le procès va s’ouvrir, avec quels enjeux?
Racisme contre Cécile Djunga: le procès va s’ouvrir, avec quels enjeux? - © Tous droits réservés

Un procès pour incitation à la haine raciale va s’ouvrir au tribunal correctionnel de Bruxelles ce 5 janvier 2021 avec, sur le banc des accusés, un homme qui a écrit sur internet des insultes à caractère raciste et des menaces de mort envers l’animatrice de la RTBF Cécile Djunga.

Rétroactes

Les faits remontent à plusieurs années. Le 1er juin 2017, Cécile Djunga commence à présenter la météo sur RTBF. Avant même cette date, des remarques à caractère raciste apparaissent sur internet. Accaparée par sa formation à ce métier, elle décide de ne pas réagir. Un an et demi plus tard, en septembre 2018, les attaques racistes sur internet n’ont jamais cessé et prennent une nouvelle dimension quand une femme appelle le service météo de la RTBF pour se plaindre que Cécile Djunga est “trop noire pour passer à la télé”.

Là, j’ai craqué”, explique Cécile Djunga aux Grenades. “Un craquage” qui prend la forme d’une vidéo postée sur les réseaux sociaux. Cécile Djunga dénonce la manière dont les personnes noires sont traitées à la télévision et le racisme qu’elle subit depuis qu’elle travaille à la télévision publique. “Je l’ai posté d’une manière très innocente, je ne me suis pas rendu compte tout de suite de la portée de ce message”, précise-t-elle.

Car son message, très partagé, fait réagir de nombreuses personnes et sa portée dépasse les frontières de la Belgique. Ce sont surtout des messages de soutien, même si de nouveaux messages problématiques sont écrits suite à la publication de la vidéo. “J’en parlais récemment avec Rokhaya Diallo, une militante française, et elle me disait qu’à l’époque personne n’avait encore parlé comme ça de ce type de racisme”, souligne-t-elle.

"Garder toutes les preuves”

Elle poursuit : “Forte de ce soutien, j’ai décidé de porter plainte, d’aller jusqu’au bout”. La RTBF propose l’aide d’une avocate, Maître Audrey Adam, et parallèlement le parquet de Bruxelles, de sa propre initiative, ouvre une information judiciaire. “Il a fallu chercher des preuves et cela n’a pas été simple, d’abord parce que je ne voulais pas voir ces messages donc je n’avais pas pris de capture d’écran”.

Deuxième obstacle : la modération des sites d’information qui relayaient notamment la vidéo. C’est tout le dilemme de la modération sur les réseaux sociaux : faire la balance entre la demande importante et légitime de modérer les commentaires haineux et la question des preuves. D’après moi, ils suppriment des messages problématiques mais sans faire de suivi. Ça efface des preuves et cela n’empêche personne de recommencer”, indique Cécile Djunga qui a pu finalement porter une dizaine de plaintes.

Mais une fois les messages trouvés, il faut prouver qu’ils comportent de la haine raciale et c’est compliqué”, soutient-elle. Ainsi, la femme qui a appelé directement la RTBF, et malgré le fait que ses propos aient été entendus par deux témoins, n’a pas été poursuivie. “Même si ce n’est pas évident, je vous conseille donc tout de même de garder toutes les preuves”, insiste Cécile Djunga.


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C’est également le conseil de Maître Audrey Adam : “Chaque personne dans cette situation devrait avoir le réflexe de garder des preuves. Même si vous ne souhaitez pas d’un procès tout de suite, cela peut venir plus tard. Pour l’incitation à la haine raciale, l’enquête va se concentrer sur deux éléments : est-ce que le message a été écrit publiquement et est-ce qu’il s’agit de haine raciale, d’appel à la violence ? Le type de message et son contenu doivent être analysés”.

“La haine en ligne ne peut plus être tolérée”

Au terme de toutes les procédures, une seule personne est accusée d’incitation à la haine raciale après une enquête de deux ans et demi dans le procès qui s’ouvrira le 5 janvier prochain. Cécile Djunga, la RTBF et UNIA, le service public indépendant de lutte contre la discrimination, sont parties civiles dans cette affaire.

C’est très rare que des affaires aillent jusque-là, cela montre que ce ne sont pas des actes anodins, que c’est un problème public même quand on écrit des phrases racistes anonymement derrière un écran

Contacté par Les Grenades, Denis Bouwen, le porte-parole d’Unia, explique : “Unia veut donner le signal que la haine en ligne ne peut plus être tolérée. Il faut que des faits de ce genre soient sanctionnés. D’ailleurs, Cécile Djunga travaille pour une chaîne publique et symbolise, elle aussi, l’idée d’une société inclusive. Unia veut soutenir la société inclusive et la diversité à l’écran”.

Le racisme, une réalité structurelle

Chaque année, le racisme est le premier critère pour lequel Unia est saisi. En 2019, 951 dossiers ont été ouverts dans notre pays, un record. “La persistance de ces chiffres illustre le caractère systémique et structurel des discriminations raciales”, explique Patrick Charlier, directeur d’Unia, sur leur site.


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C’est pour cela que je suis très heureuse que la procédure ait abouti et d’avoir été entendue, exprime Cécile Djunga. C’est un travail d’équipe et je veux remercier la RTBF, les enquêteurs mais aussi les auditeurs et téléspectateurs qui m’ont soutenue, il y a beaucoup de gens qui sont contre ces propos”.

Elle précise : “C’est la première fois que j’entre dans un tribunal. J’appréhende de croiser l’accusé, c’est quelqu’un qui a beaucoup de haine en lui si on en croit ses propos. Je me prépare aussi à un jugement négatif, c’est possible, mais ce sera tout de même une victoire. C’est très rare que des affaires aillent jusque-là, cela montre que ce ne sont pas des actes anodins, que c’est un problème public même quand on écrit des phrases racistes anonymement derrière un écran. C’est la fin de cette impunité. J’ai beaucoup de chance parce que je suis bien entourée, il y a des gens qui en sortent complètement détruits”.

Parce que je suis non seulement noire mais je suis aussi une femme et cela s’additionne

Maître Audrey Adam souligne : “Je suis très respectueuse de la liberté d’expression mais dans ce cas-là, on arrive à une limite. L’enjeu de ce procès, c’est vraiment de montrer la fin de l’impunité. Même si le processus est long et laborieux, il y a moyen d’arriver à un procès”.


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Un travail collectif

Pour cette raison, Cécile Djunga explique avoir décidé de reverser la somme éventuelle qu’elle pourrait recevoir au collectif Mémoire Coloniale et lutte contre les discriminations, une association qui lutte sur le terrain contre le racisme : “Je leur reverserais même un euro symbolique. Je suis impliquée dans la question de l’enseignement de l’histoire coloniale, j’ai notamment interpellé la ministre Caroline Désir à ce sujet. Mémoire coloniale fait un très bon travail là-dessus, et un aspect spécifique de leur travail porte sur les femmes racisées. Parce que je suis non seulement noire mais je suis aussi une femme et cela s’additionne”.

Les chiffres d’Amnesty International le confirment : les femmes noires sont le plus touchées par le harcèlement en ligne (elles ont 84% de risque en plus que les femmes blanches), un tweet sur dix reçu étant problématique, contre un sur quinze pour les femmes blanches.

Pour l’animatrice, c’est un travail collectif qui est nécessaire sur cette question. “On le voit encore avec les attaques antisémites contre Miss Provence et les attaques contre Rokhaya Diallo en France. Il faut que chacun sache qu’il peut s’impliquer, qu’on peut ne plus laisser passer ça. Il faut créer de la solidarité”.

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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