Care, soin et sollicitude: des mots au féminin?

Care, soin et sollicitude: des mots au féminin ?
Care, soin et sollicitude: des mots au féminin ? - © Getty Images/iStockphoto

Cette chronique a été écrite pour l'émission radio "Les Grenades, série d'été", à retrouver chaque samedi de l'été sur La Première, de 9h à 10h.

Épisode 5 : Les infirmières, qui prend soin d’elles ?

On a vu pendant la crise du Covid une célébration du personnel soignant comme "Des hommes et des femmes en première ligne"… même si le personnel soignant est majoritairement féminin.

On a beaucoup parlé de "métiers du care". Le care est un terme utilisé depuis les années 80 pour désigner l’étude de l’ensemble des pratiques liées au soin et à l’attention portée à l’autre dans leurs rapports à l’éthique :

On pourrait traduire “care” par sollicitude en français, bien que ce mot anglais regroupe plusieurs notions : celles de la bienveillance, du souci, du soin, de la proximité et de certaines dispositions morales qu’elles impliquent

Dès lors, pourquoi la sollicitude serait-elle spécifiquement féminine ? Dans le dictionnaire, on parle de sollicitude paternelle, de celle de la providence ou des églises, rien apparemment de lié à la femme. Mais la sollicitude est au départ une anxiété, une inquiétude à l’égard de l’autre : une charge mentale ? Entre prévenance et tourment, la sollicitude s’accompagne du toucher (on connait l’expression gestes de sollicitude).

Cette attitude a dans l’imaginaire social un correspondant féminin : la mère qui prend soin de ses enfants. "Il existe, dans l’imaginaire social, une figure paradigmatique de la sollicitude la "sollicitude maternelle" qui manifeste à la fois le soin et le souci porté par la mère à l’égard de ses enfants : c’est la mère ordinairement dévouée".

Le correspondant professionnel de cette figure sera… l’infirmière ! L’essentialisation du care lié à la femme est une construction historique et sociale. La dégenrisation des soins infirmiers contribuerait-elle " à ouvrir une irrémédiable et essentielle brèche dans le mur du sexisme " ? Dans son ouvrage Le sexe de la sollicitude paru en 2014, Fabienne Brugère se demande comment rendre moins féminine la sollicitude.

Où sont les infirmiers ?

Il est évident que des infirmiers ont existé. Au XVIIIe siècle, le médecin et homme politique Cabanis affirme que "les hommes ne sont nullement propres à servir les malades ; la nature semble avoir réservé aux femmes seules cette honorable fonction… " . Il y avait donc bien des hommes qui soignaient à l'époque, auxquels l'homme politique répondait.


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A l’origine du mot, on trouve d’abord le mot "enfermier" (1398) qui se prononcerait aujourd’hui "infirmier". Ce mot dérivant d’enfermerie (1288) lui-même découlant de l’adjectif  "infirme" apparu en 1247 et qui signifiait la faiblesse, le manque de force ou, tout simplement, qui est atteint d’une infirmité.

Plus tard apparaitra le mot "enfermière" dans les statuts des maisons des ordres nés des croisades. L’infirmière désignant ici la moniale ayant la responsabilité de soigner ses consœurs malades. Cette appellation deviendra courante à la fin du XVe siècle.

Quand un homme se présente à un.e patient.e, ce. cette dernier.ère l’appellera plus naturellement docteur, alors qu’une femme médecin sera nommée plus immédiatement "infirmière"

Il y a d’un côté le mythe de la nature féminine du prendre soin, de l’autre un travail peu valorisé jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, particulièrement en France, exercé indifféremment par les hommes et les femmes.

Dégenrer la langue du care

Du point de vue de la langue, il est assez interpellant de voir que l’Académie française, rétive de façon caricaturale à la féminisation jusqu’il y a peu, avait adopté sans problème les termes de "maïeuticien" et d’ "accoucheur" depuis l’ouverture en 1982 de la profession aux hommes (et de sa revalorisation attenante).

On discuta un peu de la possibilité de "masculiniser" la sage-femme en arguant de l’usage du terme pour désigner la profession. Mais l’expression concernerait, en fait, la patiente : l'adjectif "sage" caractériserait la connaissance et l’habileté, dès lors un homme occupant cette fonction serait "un sage-femme", "qui connait les femmes".

Et notre infirmière ? En anglais le personnel soignant se dit nursing staff, le nursing et la nurse étant au départ ancrés dans le féminin encore (de l’adjectif latin norrice… "qui allaite"). Quand un homme se présente à un.e patient.e, ce. cette dernier.ère l’appellera plus naturellement docteur, alors qu’une femme médecin sera nommée plus immédiatement "infirmière"…

La langue reflète le monde : en 2019, un rapport sur le leadership des infirmier.es montrait la conjonction négative de la position sociale et genrée dans l’accession à des postes de décision pour ces personnes du terrain.

Annette Kennedy, la Présidente du Conseil International des Infirmières, a martelé :

Établissez les mêmes règles pour tout le monde, brisez le plafond de verre et abandonnez toute notion de "travail de femmes" et les infirmiers changeront le monde !

Les infirmières, qui prend soin d’elles ?

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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