Cardi B, une "Bitch" féministe ?

Cet article est le résumé d'un mémoire, ce travail de recherche universitaire est publié en partenariat avec le master Genre.

Il y a quelques mois, le nouveau hit des rappeuses Cardi B et Megan Thee Stallion, intitulé WAP (Wet-Ass Pussy), faisait scandale aux États-Unis. Tantôt perçues comme vulgaires et grossières, tantôt comme libres et puissantes, les deux artistes atteignaient pourtant 26 millions de vues en 24 heures pour leur titre.

Il faut dire que parler et exprimer ouvertement son plaisir et ses ébats dans un vocabulaire cru, représente tout ce qu’une société patriarcale teintée de racisme n’attend pas d’une femme. Ce discours à contre-courant a ainsi largement fait plus réagir que n’importe quel autre son masculin des dernières années.

En attendant, beaucoup s’interrogent encore, Cardi B est-elle le porte-drapeau d’une génération émancipée de femmes afro-américaines ou dessert-elle la cause féministe ? Ce débat sur l’hypersexualisation des corps divise depuis des décennies au sein même des courants féministes.


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S’il n’y a pas de réponse évidente, cette figure trash que l’on nomme la Bitch pourrait bien subvertir à la fois les normes de genre et de race, en réponse à un passé oppressif, représentant ainsi une figure contemporaine d’émancipation.

Bitch, de l’insulte à l’arme de combat

Si le terme Bitch est ancien, ce sont les années 90 qui marquent un véritable tournant dans la signification du mot. En effet, le monde du rap alors éminemment masculin, s’empare du mot au travers d’un discours sexiste et misogyne, considérant les femmes comme des bitches (chiennes) dans leurs textes.

C’est à partir de ce moment que des groupes de gangsta rap (sous-branche du rap) féminins décident de se réapproprier cette injure en s’autoproclamant Bitch. Elles s’emparent ainsi du terme comme arme contre le sexisme produit et assumé par les hommes. Ce sera le cas du groupe d’Afro-Américaines Bytches With Problems. Leur discours rare et novateur sur l’égalité des sexes se forgera en réaction aux offenses de rappeurs comme Tupac, Dr.Dre ou Snoop Dog. Une porte entrouverte pour les futures générations.

30 ans plus tard, la Bitch afro-américaine s’incarne toujours dans ses paroles, mais surtout au travers de son attitude et de son corps. Elle renvoie à une femme indépendante et puissante qui règne en maîtresse au royaume du hip-hop américain. En s’intéressant aux paroles, on retrouve presque toujours des références à l’argent et à la sexualité, avec en toile de fond, une ode aux formes généreuses et cette idée de revanche sur la vie. Le terme bitch apparaît très régulièrement soit comme qualificatif positif soit comme insulte au second degré. Plus qu’un titre honorifique, c’est une véritable revendication identitaire !

Forte, sexy, "provocatrice", matérialiste, riche, elle se suffit à elle-même et n’hésite pas à faire de l’homme son objet. En effet, dans les clips ou ailleurs, il apparaît souvent simplement pour faire de la figuration. Perruques, bijoux, strass, liasses de billets, latex, fourrures, bas résille, sous-vêtements ou encore couronnes, cet univers qui renvoie à l’ancien monde de Cardi B, celui du strip-tease, laisse place à une vision qui conçoit la possibilité pour les femmes de s’émanciper et d’utiliser son corps par choix. Qu’elle s’incarne en la personne de Cardi B, Nicki Minaj ou encore Rihanna, la Bitch se crée une image hypersexualisée et stéréotypée de la femme noire pour se jouer des normes genrées et raciales. Elle renverse ainsi les codes patriarcaux et déconstruit l’objectification des femmes.

Un phénomène ancré dans le Black Feminism et la pensée intersectionnelle

Ce phénomène s’inscrit pleinement dans la pensée du Black Feminism américain des années 60, qui se distingue par sa volonté de traiter ensemble la question de la race et du genre. Ce courant mettra en lumière ce qu’on appellera plus tard l’intersectionnalité et qui renvoie à l’imbrication de différents systèmes d’oppression comme le sexe, la race ou encore la classe. Ce concept dont s’emparent de nombreuses féministes, rendra compte de différentes réalités.

En effet, au-delà de cette double oppression raciste et sexiste, les femmes noires furent longtemps doublement exclues. Tout d’abord, écartées des mouvements féministes blancs ne prenant pas en compte leur vécu spécifique en tant que femmes racisées et entretenant un racisme subtil qui perpétua les stéréotypes. Ensuite, exclues des mouvements antiracistes ne prenant pas en compte leur vécu en tant que femmes.


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Beaucoup furent donc forcées de choisir la lutte antiraciste, les rendant donc invisibles dans l’Histoire des luttes féministes. Enfin, le processus de dévalorisation de la féminité noire (en opposition à la norme de blancheur) datant du contexte esclavagiste américain du 17e siècle, aura des répercussions jusqu’à nos jours avec des stigmates toujours intacts. Parmi eux, l’image de la femme noire hypersexualisée, sauvage et bestiale. Ce sont ces stigmates poussés à l’extrême que la Bitch décide d’utiliser à des fins émancipatrices en redéfinissant les normes de beautés et en magnifiant la femme noire. Elle se définit ainsi par et pour elle-même et n’est plus définie de l’extérieur.

Si la Bitch prend place au cœur d’une pensée intersectionnelle, c’est parce qu’elle n’est jamais caractérisée uniquement par la race, le genre ou la classe, mais à l’intersection des trois, comme les trois thèmes récurrents de ses chansons. Au carrefour d’une lutte féministe et raciale, elle célèbre la victoire contre cette triple oppression qu’elle refuse de subir et se crée un espace dans un lieu masculin, où peuvent coexister plusieurs luttes.


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La Bitch peut donc représenter une figure féministe à laquelle celles qui ne peuvent être entendues peuvent s’identifier. Pour autant, cette figure à contre-courant a tout de même ses limites. Elle concentre en effet ses efforts sur sa capacité à se réaliser elle-même et n’engage pas un processus collectif visant à transformer des inégalités structurelles, enjeu même du féminisme. Mais en a-t-elle l’ambition ? Par ailleurs, elle peut à travers son image, paraître contre-productive en renforçant et en pérennisant des représentations raciales déjà trop présentes et persistantes à travers les époques.

Alors la Bitch en fait-elle trop ou au contraire pas assez ? En tout cas, à l’instar de Cardi B, elle incarne à sa manière, la réussite et l’émancipation d’une femme racisée qui ne doit sa couronne de salope qu’à elle-même !

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Elena Diouf, d’origine belgo-sénégalaise, grandit au Gabon. Journaliste de formation suite à ses études à l’Université de Liège, elle se spécialisera ensuite en études de genre grâce à un master interuniversitaire. Aujourd’hui chargée de missions à la Fédération des Centres de Planning Familial des FPS, elle travaille tout particulièrement sur l’EVRAS et les violences faites aux femmes. Elle s’intéresse en outre aux questions liées à l’intersectionnalité et aux droits des femmes.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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