Cachez ces seins que l'on ne saurait voir

Cachez ces seins que l'on ne saurait voir
Cachez ces seins que l'on ne saurait voir - © Getty Images

Eté 2020, Bruxelles, Bois de la Cambre. Chaleur étouffante oblige, je me pose à l’ombre d’un arbre et m’adonne à l’une de mes grandes passions : observer les gens. Ça a l’air un peu flippant dit comme ça mais je ne peux pas m’en empêcher, j’adore ça.

Sans grande surprise, de nombreux hommes sont affalés torse nu sur l’herbe, d'une manière complètement décomplexée. Je baisse alors le regard sur mes propres seins, que j’ai enfermés pour la première fois depuis des mois dans un soutien-gorge couleur chair, et ne peux m’empêcher de penser : que se passerait-il si moi aussi, je me mettais torse nu ? Facile ! me direz-vous : on crierait à l'indécence, on s'insurgeait d’un tel outrage public aux bonnes mœurs et que sais-je, on m’arrêterait peut-être même sous ce dernier argument, sans même parler de la censure sur Facebook et d'autres réseaux sociaux.


►►► A lire : Quand les femmes se passent de soutien-gorge


Être torse nu : pour tout le monde, sauf les femmes

La définition sur Wikipédia donne le ton : être torse nu est “une forme de nudité partielle de l’homme ou de l’enfant (y compris une fille pré-pubère)”. Pour les femmes, il ne faudrait alors plus dire “torse nu” mais “seins nus”, étrange distinction quand on sait que les seins des hommes partagent en réalité beaucoup de caractéristiques communes avec ceux des femmes : glandes mammaires, canaux, lobules, graisse... Là réside la seule vraie différence visible : les seins de femmes étant considérablement - mais pas toujours - plus gros que ceux des hommes.

Je baisse alors le regard sur mes propres seins, que j’ai enfermés pour la première fois depuis des mois dans un soutien-gorge couleur chair, et ne peux m’empêcher de penser : que se passerait-il si moi aussi, je me mettais torse nu ?

L’obligation de cacher des seins, un contrôle patriarcal et politique

Alors qu’aujourd’hui la plupart des sociétés s’insurge à chaque révélation publique de seins des femmes, cela n’a pas toujours été le cas, leur perception ayant largement changé selon les normes culturelles et l’époque.

Nombres de cultures pré-chrétiennes et pré-musulmanes d’Afrique, d’Amérique du Nord ou d’Océanie considéraient par exemple la nudité des seins comme normale avant les grandes conquêtes et l’arrivée des missionnaires. Le colonialisme imposait aussi aux populations locales des codes vestimentaires occidentaux. Des vêtements “civilisés”, disaient-ils.


►►► A lire : Colonisation: aux origines de l'hypersexualisation des femmes noires


Le sein est alors politique, utilisé comme un outil de contrôle pour renvoyer les populations locales dans une position de dominées alors que le colonisateur domine. En Europe, même si le sein a très tôt été caché par les valeurs majoritairement judéo-chrétiennes, certaines époques furent plus propices à sa révélation : au Moyen-Âge, il était courant d’en voir l’un ou l’autre échappé d’une robe - comme chez la courtisane Agnès Sorel - et jusqu’au 19ème siècle, beaucoup de sociétés considèrent la nudité des jambes ou des chevilles comme plus osée que celles des seins.

Dans le célèbre tableau “La Liberté guidant le peuple” d’Eugène Delacroix peint en 1830, Marianne - incarnation même de la liberté - est d’ailleurs représentée seins nus. Ironique que “La liberté” soit représentée seins nus alors qu’à cette époque, le corset empêchait carrément les femmes de respirer convenablement.

Montrer des seins publiquement, un acte qui continue de choquer

Montrer ou révéler des seins publiquement reste un acte troublant, voire choquant, pour la société. Un acte qui fait couler beaucoup d’encre. En 1954, l’actrice britannique Simone Silva a par exemple choqué l’Amérique puritaine en posant seins nus pendant le festival de Cannes en compagnie de Robert Mitchum. Ces photos lui auront coûté sa carrière.

Ce que je pense, c’est qu’une femme qu’on verra nue pour vendre du shampoing ou du dentifrice, ça ne pose aucun problème. Une femme qui montre son corps en disant “Mon corps m’appartient, je suis libre et je vous emmerde”, ça pose un problème et il y a quelque chose de plus profond derrière tout ça

Depuis, peu de choses semblent avoir changé et une simple recherche internet “Cannes, Seins, Actrice” vous montrera une liste inimaginable d’articles et de photos sur ce sujet. Le sein le plus célèbre est probablement celui de Janet Jackson lors de la célèbre affaire Niplegate pendant le Superbowl de 2004 aux Etats-Unis.

Cet incident - controversé car suspecté d’être un acte de publicité - a même obtenu sa propre page Wikipédia et battu tous les records de recherches sur internet en une journée. Dernièrement, c’est l’humoriste Constance qui en a fait les frais après avoir montré ses seins pendant une de ses chroniques radio sur le sujet.

Les commentaires haineux s’étaient alors déversés sur elle, remettant souvent son talent et ses capacités intellectuelles en cause. Dans une émission de C à Vous, elle explique : “Ce que je pense, c’est qu’une femme qu’on verra nue pour vendre du shampoing ou du dentifrice, ça ne pose aucun problème. Une femme qui montre son corps en disant “Mon corps m’appartient, je suis libre et je vous emmerde”, ça pose un problème et il y a quelque chose de plus profond derrière tout ça”.

Naissance des mouvements militants

De l’autre côté de l’Atlantique, des mouvements militants pour la liberté des femmes de circuler seins nus sont nés. Au Canada, l’association Top Free Equal Rights Association considère que l’interdiction pour les femmes de montrer leurs seins est une discrimination sexuelle.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Une autre association GoTopless.org, organise quant à elle la journée mondiale des seins nus le même jour que la journée mondiale pour l’égalité des femmes. Elles y voient l’importance de désexualiser les seins féminins dans la vie courante car “Si les hommes peuvent être torse nu en public, les femmes devraient avoir le même droit. Sinon, les hommes devraient aussi se couvrir”.

Et en Belgique, que dit la loi ?

Le règlement de police ne stipule pas de code vestimentaire à adopter. Par contre, des seins nus pourraient récolter un PV sous l’article 385 :  “quiconque aura publiquement outragé les mœurs par des actions qui blessent la pudeur sera puni d’un emprisonnement de huit jours à un an et d’une amende de vingt-six à cinq cents euros”. La règle n’est donc pas genrée et surtout, loin d’être claire.

Comme l’écrit l’autrice Marilyn Yalom dans son livre “Le Sein : une histoire” : “Le sein de la femme a appartenu successivement à l'enfant, à l'homme, au politique, au psychanalyste, au pornographe, au chirurgien esthétique, avant que les féministes n'en reprennent le contrôle à la fin du siècle dernier”.

Nos seins nous ont-ils alors jamais appartenu ? Nous appartient-ils maintenant ? Une chose est sûre : le débat sur les règles culturelles et sociales qui discriminent le corps des femmes est loin d’être terminé...

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK