"Birth of a nation", la naissance d'une Amérique raciste au cinéma

"Birth of a nation", la naissance d'une Amérique raciste au cinéma
"Birth of a nation", la naissance d'une Amérique raciste au cinéma - © Tous droits réservés

1915. "Birth of a nation" (Naissance d'une nation, en français), première superproduction de l’histoire, triomphe dans les salles. C’est le premier film en 12 bobines : 3 heures de projection (avec entracte). Moitié fiction, moitié histoire, le film raconte la Guerre de Sécession, la reconstruction du Sud, la réconciliation avec le Nord.

Le réalisateur D-W Griffith invente tout : gros plans, fondus enchaînés, scène avec des milliers de figurants, montage dynamique, support musical. Il fonde le réalisme cinématographique. Du jamais vu. C'est néanmoins un film négrophobe, agressif, paranoïaque, névrotique.

Un film raciste

En effet, ce film, le plus regardé d’avant-guerre, consacre le mythe raciste de la femme blanche victime de la frénésie supposée de l’homme noir. La scène centrale est tristement connue : le "héros", membre du Ku Klux Klan, sauve une Blanche d’un viol par un métis (joué par un Blanc grimé en blackface).

Le cinéma porte la marque de l’inconscient esclavagiste et sexiste des USA

Autre scène, un Noir (encore un acteur Blanc qui utilise du cirage) poursuit une Blanche, pour la violer ; elle se jettera dans le vide. Les Klansmen puniront les auteurs par lynchage. Le message du film est clair : les Afro-américains sont dangereux – violents, voleurs, violeurs - la ségrégation est justifiée.

Dans le film, les couples "mixtes" (Blanches sudistes mariés à des Blancs nordistes) sont utilisés comme métaphore de la réconciliation Nord / Sud pour défendre la suprématie blanche contre la sauvagerie noire. La seule place dévolue aux afro-américains est celle de subalternes au travail.

Le plus succès du cinéma américain d’avant-guerre est une apologie du suprématisme. Et ça marche auprès du public car le piège de "Birth of Nation" est son pacifisme. Les scènes de la guerre civile ne montrent pas la gloire mais l’affreux coût humain des combats. Le film refuse de cautionner le soulèvement contre le Nord. Cet unanimisme blanc lui sert de caution pour déchaîner la haine contre les Noirs.


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Un film plébiscité jusqu'au sommet de l'Etat

"Birth of a Nation" est l’adaptation du livre "The Clansman" de Thomas Dixon, camarade de classe du président des USA de l'époque, Woodrow Wilson. Dixon voulait "créer chez les femmes blanches, un sentiment de répulsion pour les hommes de couleur et empêcher le mélange des races". Il avait une obsession morbide dans ses romans : décrire les lynchages des hommes noirs.

"Naissance d'une nation" sera présenté à la Maison Blanche au président démocrate Wilson, partisan de la ségrégation raciale (le parti démocrate est alors le parti raciste du Sud, nous sommes avant le retournement progressiste Roosvelt-Kennedy). Le film est projeté devant son cabinet et les pontes du parti. Dixon, l'écrivain et Griffiths, le réalisateur, sont présents. C’est un triomphe.

Dixon voulait "créer chez les femmes blanches, un sentiment de répulsion pour les hommes de couleur et empêcher le mélange des races"

Une citation tirée du livre "History of the American People" du président Wilson est même inclue dans les intertitres du film. Elle fait l’apologie du Ku Klux Klan (un groupe terroriste suprémaciste blanc aux Etats-Unis), en "défenseur de la civilisation" et insulte les personnes racisées du Sud, des "rétifs et insolents". Des millions de spectateurs américains pourront donc lire les insultes du Président des USA pour ses concitoyens afro-américains.

Une projection du film est aussi organisée devant les juges de la Cour suprême avec les représentants du corps diplomatique, 38 sénateurs, 50 députés. Ces spectateurs de l’establishment applaudissent à tout rompre. Un film encourageant la haine raciale est plébiscité au plus haut sommet de l’état.

Des millions de spectateurs américains pourront donc lire les insultes du Président des USA pour ses concitoyens afro-américains

"Birth of a nation" a un succès colossal. Il restera le film le plus rentable avant d'être dépassé par "Gone with the Wind" (Autant en emporte le vent, 1939), guimauve navrante de Victor Fleming et autre film sur la guerre civile où les Noirs et d’abord les femmes noires, sont ridiculisé.e.s, infantilisé.e.s, infériorisé.e.s, autre film qui fait l’apologie du Klan.

Renaissance du Ku Klux Klan

Oui, les plus grands succès du cinéma US d’avant-guerre sont des films racistes. Car "Birth of a nation" devient un film culte. Le premier. On fabrique des chapeaux et des tabliers de cuisine à effigie du Ku-Klux Klan. À New York et Chicago, on organise des bals sur le thème du Klan. Dans les cinémas, un public convaincu vient voir le film plusieurs fois et applaudit à chaque scène de lynchage.

Dans une salle, un spectateur épouvanté par la scène où une jeune blanche fuit un homme noir pour éviter le viol, sort son pistolet et tire sur l'écran. Le succès du film est tel que Griffith tournera "La Chute d'une Nation", toute première suite de l'histoire du cinéma.

C’était fatal : le film devient une cause de la renaissance du Ku Klux Klan, relancé à Atlanta (Géorgie), par une croix en feu allumée à Stone Mountain. Il y a plus grave. Selon de nombreux historiens, le parti démocrate, très implanté au Sud, soutenait le film pour conquérir le cœur des électeurs républicains du Nord. Nous sommes au début de la grande migration qui va mener six millions de Noirs du Sud vers le Midwest, le Nord-Est et l'Ouest.

Lorsque la Première Guerre mobilise des millions d'américains blancs en Europe, des millions d'américains noirs viennent les remplacer dans les usines. Le drame du racisme américain se noue dans son éternelle renaissance. Les politiciens encouragent le racisme électoraliste que le cinéma alimente.

Dans les cinémas, un public convaincu vient voir le film plusieurs fois et applaudit à chaque scène de lynchage

50 ans de stéréotypes racistes au cinéma

Ces images de Noirs violeurs de Blanches inaugurent 50 ans de stéréotypes racistes au cinéma. Même un divertissement (sublime) comme "King Kong" (1933), est une métaphore ultime de la peur des Blancs de perdre leurs femmes aux mains de "créatures" venues en Amérique enchaînées dans un bateau. Le cinéma porte la marque de l’inconscient esclavagiste et sexiste des USA : si la femme noire était l’objet honteux mais admis du désir des hommes blancs, la femme blanche reste l’interdit suprême pour l’homme noir. Le répugnant Dixon avait gagné son ignoble pari.


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La communauté noire américaine a réagi avec force. La NAACP, National Association for the Advancement of Colored People, fondée par W.E.B DUBOIS en 1909, a tenté de faire interdire "Birth of a Nation". Sans succès.

La NAACP a mené une campagne de sensibilisation du public avec des pétitions. Le "New York Post" s’est scandalisé, à sa une, des préjugés racistes de Griffith. Le grand rabbin Stephen Samuel Wise a déclaré que "Birth of a nation" n’était qu’une "une diffamation répugnante pour les êtres humains de couleur".

Manifestation et interdictions

Les journaux de Boston ont organisé un boycott. Devant le Tremont Theatre de New-York, des manifestants noirs et blancs ont été réprimés par 260 policiers. Une mêlée générale s'ensuit. Scène identique au Faneuil Hall à Washington DC. Des émeutes éclatent à Philadelphie, à Chicago. Des maires de ville réagissent courageusement : le maire de Cedar Rapids dans l’Iowa est le premier des 12 maires à interdire le film parce qu'il favorise la haine raciale.

Le film est même interdit dans trois États. Griffith le réalisateur fera d’ailleurs marche arrière par crainte de ruiner sa carrière. Il tentera de se racheter dans "Broken Blossoms", un film qui raconte la première histoire d'amour "interraciale" du cinéma (entre une américaine et un chinois). Film intéressant, adulé des cinéphiles … Mais le mal est fait.


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Réaction ultra-féministe

Bien plus passionnante est la réaction artistique ultra-féministe de la communauté noire. En 1920, réalisateur afro-américain Oscar Micheaux filme "Within Our Gates", destiné à faire pièce à "Birth of a nation". L’histoire d’une professeure afro-américaine qui réunit des fonds pour son école d’enfants noirs.

Son histoire d'amour avec un médecin noir la conduit à des révélations sur son passé : elle est issue d’un viol d’une femme noire par un homme blanc, pratique si courante sous l’esclavage (dont la chanteuse Billie Holiday est le fruit).

"Within Our Gates" dépeint la violence raciale dont le lynchage d'un homme noir innocent. Film novateur, film militant, film courageux, film sans budget … Le rôle principale est interprétée par une militante adulée de la renaissance noire d’Harlem : Evelyn Preer-Jarvis, chanteuse de jazz et de blues, actrice du théâtre d’avant-garde (de l’Ethiopian Art Theatre de Chigaco qui osait jouer des pièces du répertoire réservées aux blancs et refusait la ségrégation du public).

Au cinéma, Evelyn Preer refusait les rôles qui avilissait les femmes noires. Elle sera l’actrice fétiche d’Oscar Micheaux. Mais "Within Our Gates" est victime de la censure (car le cinéma noir était censuré ) : les scènes de viol et de lynchage sont coupées. Qui plus est, excepté à Chicago, le film n’est distribué que dans les salles des quartiers noirs de New-York et d’Atlanta. "Within Our Gates" tomba dans l’oubli. (on le croyait d’ailleurs perdu jusqu’à ce que une copie soit retrouvée à la cinémathèque de Madrid en 1993).

Des images racistes durables

On pourrait multiplier les exemples de films d’auteurs, noirs ou blancs, des années 1920, 1930, 1940 qui ont tenté de critiquer la propagande raciste de " Birth of a Nation ". Il faut convenir que, malheureusement, le cinéma d’auteur n’est parvenu à effacer les images racistes durables que Griffith a instillées dans l’inconscient américain blanc.

Il faudra attendre l’après-guerre et certains films de série B des années 1969-1970. Il n’est pas inutile de rappeler que les réalisateurs Spike Lee et Quentin Tarentino ont déclaré avoir fait du cinéma pour détruire l’héritage maudit de "Naissance d’une nation"… raciste.

L’Amérique et le monde ne connaissent toujours pas la véritable histoire de la communauté noire

History.com a écrit qu’il ne faisait aucun doute que "Naissance d'une nation" avait joué un rôle majeur dans le développement du racisme américain. Dans un article du "The Atlantic", le critique Ty Burr l’a considéré comme le film le plus influent de l'histoire dans sa représentation des Noirs. Avec Birth of a nation, l’inconscient collectif américain non seulement ne s’est pas soigné mais est même devenu de plus en plus malade de son crime fondateur, l’esclavage, cette abomination contre l’humanité.

Le racisme structurel s’est appuyé sur une névrose transgénérationnelle. Nous sommes en 2020. La névrose n’est toujours pas soignée … Et elle n’est pas soignée parce que l’Amérique et le monde ne connaissent toujours pas la véritable histoire de la communauté noire.

Jean-Paul Mahoux est historien et écrivain.

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