Bientôt une femme Première ministre en Belgique ?

Bientôt une femme Première ministre en Belgique ?
Bientôt une femme Première ministre en Belgique ? - © Tous droits réservés

Si ces dernières années ont vu le nombre de femmes en politique augmenter dans le monde, la parité n’est pas encore atteinte. Au niveau mondial, les femmes parlementaires n’étaient que 24,3% en 2018 selon l’Union interparlementaire. En Europe, en 2019, seules 4 chefs d'État et 3 chefs de gouvernement sont des femmes. En Belgique, aucune femme n’a encore accédé au poste de Première ministre… «Si l’obtention du droit de vote (1948) a constitué une étape décisive dans l’accès des femmes à la citoyenneté politique, elles n’ont pendant longtemps pas bénéficié des mêmes possibilités que les hommes de prendre activement part au processus de décision politique», analyse l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes sur son site. Dans notre pays, un système de quotas a donc été mis en place qui impose la parité hommes-femmes sur les listes électorales. Selon les chiffres de l’Institut pour Égalité des Femmes et des Hommes, on voit bien une augmentation de femmes élues à la suite de l’adoption de ce dispositif, sauf pour certains postes, comme bourgmestres ou au sein du gouvernement fédéral par exemple.

Outre le nombre de femmes politiques élues, leur médiatisation pose également problème. Une étude du Conseil de l’Europe en 2017 montre ainsi la surmédiatisation des hommes politiques partout en Europe et le fait que de nombreux sujets journalistiques qui s’intéressent aux femmes politiques médiatisent «une féminité typique caractérisée par la subordination et l’impuissance, y compris lorsqu’elle exerce une fonction publique de premier plan».       

L’étude montre également que les femmes politiques qui se montreraient trop masculines sont critiquées dans les médias.            

«Il en résulte que les femmes politiques sont généralement représentées en fonction d’un certain nombre de stéréotypes sans aucun rapport avec les fonctions auxquelles elles prétendent.  Ces stéréotypes ne peuvent que sortir renforcés de la montée de l’infodivertissement, les  programmes politiques passant au second plan au profit d’une personnalisation de la politique», conclut le Conseil de l’Europe.

A la veille des élections fédérale, régionales et européennes du 26 mai, Les Grenades ont interviewé la politologue Petra Meier à propos de certains enjeux féministes de la campagne.

Est-ce que les femmes ont été bien présentes durant cette campagne politique ?

«Je crois qu’il faut distinguer la campagne dans la rue et la campagne sur les réseaux sociaux. Dans la rue, j’ai vu de plus en plus de visages de femmes politiques et cela est sûrement dû aux quotas. Sur les réseaux sociaux, on les voit beaucoup moins, et il y a d’ailleurs eu des articles sur le cyberharcèlement des femmes politiques. Sur les réseaux sociaux, elles reçoivent plus que les hommes des commentaires dénigrants, et parfois carrément sexistes. Ce sont des espaces plus démocratiques mais en même on sait que plus d’hommes que de femmes y sont actifs. On peut y réagir anonymement et donc laisser parler son sexisme et son racisme. Les femmes en souffrent plus que les hommes, les candidat.e.s d’origine étrangère en souffrent plus que les candidat.e.s d’origine belge. Il y a aussi le tractage en rue, il n’y a pas d’étude sur le harcèlement des femmes politiques qui tractent mais il y a un sentiment d’impunité quand un homme harcèle une femme, il a l’impression que c’est normal de le faire, je ne vois pas pourquoi ils se priveraient avec les femmes politiques. A l’intérieur des partis et des espaces politiques, j’ai néanmoins l’impression que c’est en train de bouger et qu’on trouve moins de sexisme. On se rappelle notamment de la remarque de Sigfried Bracke en 2010 à une jeune femme tout juste élue à la Chambre et qui était venue en mini-short. Il lui avait dit que cela ne se faisait pas et que cela était trop sexy. On entend moins ce genre de remarques. Du côté des électeurs et du public masculin par contre, il y a des hommes qui n’acceptent pas que la société évolue. On a vu le rôle que cela a joué dans les élections américaines, où un groupe d’hommes frustrés se sont sentis oubliés et menacés par rapport aux femmes et aux personnes d’origine étrangère. Ils n’ont pas apprécié d’avoir perdu le statut qu’ils avaient, qui n’étaient pas un statut de super privilégiés, mais ils avaient, jusqu’à présent, encore quelqu’un.e.s en dessous d’eux. Je pense que cette résistance explique en partie la violence gratuite vis-à-vis des femmes candidates aux élections»

En Belgique d’ailleurs, nous n’avons pas encore connu de Première ministre ?

«Nous sommes effectivement retardataire sur cette question. Je pense que ça ne peut être que la suite logique des choses. Grâce aux quotas, nous avons une certaine masse de femmes qui sont entrées en politique. C’est important parce qu’on sait que les élu.e.s qui se représentent ont davantage de chance d’être reconduite.s. Les femmes quittent plus tôt la politique que les hommes mais comme leur nombre augmente, certaines ont le temps de faire carrière, de rester. Nous avons désormais un certain nombre de femmes qui sont sur le devant de la scène politique. Sur les listes de la plupart des partis politiques, il y a des femmes haut placées. Néanmoins, à ma connaissance, il n’y que Laurette Onkelinx qui ait accédé au poste de ministre-présidente (de la Communauté française). C’est la seule à une fonction élevée (NDLR : Marie Arena a également occupé ce poste, de 2004 à 2008). « Même dans un pays plus conservateur comme l’Espagne, où le système électoral et les partis sont moins favorables à la diversité qu’en Belgique, le premier gouvernement complètement paritaire est arrivé en 2004 et dès 2008, une première femme est nommée ministre de la Défense»

Cette présence des femmes peut-elle se tranformer en un argument de campagne ?

 «Il y a bien sûr des partis qui jouent là-dessus, comme la N-VA ou l’Open VLD, un parti qui a notamment laissé entendre que Gwendoline Rutten pourrait devenir ministre-présidente ou Première ministre. S’ils jouent cette carte, c’est pour avoir l’attention de la presse et se montrer comme novateur. C’est une manière de se différencier des autres partis».

 

►►► Retrouvez tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe

 

Les femmes politiques ont également été les grandes absentes des médias, on a vu de nombreux débats politiques se faire sans elles. Qu’en pensez-vous ?

«C’est vrai, je me suis également fait cette réflexion. Elles sont très minoritaires. Il y a plusieurs hypothèses pour expliquer ça. Peut-être que les journalistes ont leur carnet d’adresse et que quand ils préparent une émission, c’est plus simple de contacter les gens qu’ils ont dans leur carnet et auxquels ils ont l’habitude de parler. C’est pareil pour les politologues, même si aujourd’hui les quelques rares femmes politologues sont harcelées par les journalistes parce qu’ils veulent quelqu’un d’autre que les experts masculins habituels. Il faut quand même savoir que les femmes sont plus réticentes à se prêter au jeu médiatique, c’est sûrement le cas pour les femmes politiques aussi, notamment à cause de la manière dont elles sont sociabilisées».

Les femmes n’accèderaient-elles pas aux plus hautes fonctions de la politique par manque de modèles ?

«Pour moi, il est impossible de ne pas se rendre compte que les femmes peuvent avoir accès aux plus hautes fonctions politiques. Il y a tellement d’exemples proches de nous, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Ce ne sont pas des petits pays européens. Nous avons des modèles de femmes politiques qui dirigent des pays. Je pense plutôt que ce qui joue, c’est que les hommes politiques ont du mal à lâcher quand il s’agit d’un poste unique. Premier ministre, chef de parti, vice-premier, ce sont des fonctions uniques. On plusieurs ministres dans un gouvernement mais un seul Premier ministre. Je pense que ce dernier bastion va bientôt s’écrouler».

Beaucoup de voix féministes ont appelé à ne pas voter uniquement pour des femmes mais de regarder aussi leur programme. Qu’en pensez-vous ?

«Je trouve ça très bien, on a longtemps tenu ce discours que les femmes devaient obligatoirement voter pour d’autres femmes. Ce n’est pas parce que c’est une femme politique qu’elle aura forcément un meilleur programme. Thatcher en est le meilleur exemple. Dans notre pays, Liesbeth Homans (N-VA) est la ministre flamande de la Pauvreté et elle ne tient pas une position que l’on pourrait qualifier de féministe progressiste. Pareil pour pour Zuhal Demir (N-VA), qui est souvent mise en avant comme une personne d’origine étrangère, mais il ne faut pas penser qu’elle va défendre une politique plus tendre ou douce que son parti en matière d’immigration. Maggie De Block est aussi avant tout libérale. Il n’empêche qu’il ne faut pas exiger des femmes politiques qu’elles fassent de la politique «mieux» que les hommes. La diversité est importante en politique : plus elle est élevée, plus les choses sont remises en question. Si vous n’avez qu’un segment de la population qui entre en politique, un groupe homogène, il aura plus tendance à rester sur ses évidences. Il faut des gens qui n’ont pas les mêmes expériences et le même background. Les femmes politiques ne m’intéressent pas parce qu’elles pourraient être femmes avant d’être libérales mais parce qu’elles ont peut-être un avis différent».

Oui, ces dernières années, les partis conservateurs, nationalistes et de droite ont mis en avant des femmes pour adoucir leur image. C’est une stratégie consciente de leur part.

Au niveau de l’Europe, avez-vous remarqué quelque chose en particulier ?

Oui, ces dernières années, les partis conservateurs, nationalistes et de droite ont mis en avant des femmes pour adoucir leur image. C’est une stratégie consciente de leur part. Face à cela, on peut prendre deux positions. On peut se dire que tout le monde a le droit de prendre sa place en politique, que les femmes politiques ne sont pas obligées d’être plus progressistes que les hommes. D’un autre côté cependant, pour la défense de certains droits importants pour les femmes comme l’avortement, cela représente beaucoup de risques. En tant que femme progressiste, je me fais du souci, je me rends compte que des droits chèrement acquis sont remis en question et je ne pensais jamais voir ça de ma vie. En Espagne, l’avortement est remis en question, en Belgique aussi cette tendance existe en politique. Cette montée des femmes dans les partis conservateurs est un peu comme un grand cheval de Troie. Au niveau des organes politiques de l’Europe, c’est quelque chose que l’on sent fortement. Quand on regarde la Commission Droits des Femmes du Parlement européen, il y a pas mal de gens dedans qui ont des tendances conservatrices».

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK