Beyrouth: la révolte des travailleuses domestiques

Beyrouth ou la bombe des travailleuses domestiques
Beyrouth ou la bombe des travailleuses domestiques - © Menka Belgal - Getty Images

Voilà un mois que la ville de Beyrouth a connu une double explosion laissant des dizaines de milliers de citoyen.nes beyrouthin.es faire face à un énorme chaos et un grand désarroi.

Au même titre que le coronavirus n’a pas à proprement parler créé de misère mais a révélé l’étendue préexistante de celle-ci, la catastrophe de Beyrouth a quant à elle mis en lumière les conditions de quasi esclavage moderne auxquelles les femmes employées de maison – majoritairement issues de pays africains – sont livrées depuis des décennies au Liban et dans plusieurs autre pays du Moyen-Orient.

Reléguées à l'arrière-plan

Il existe environ 250.000 travailleuses domestiques au Liban et le sort de ces résidentes a depuis longtemps été relégué à l’arrière-plan au sens propre comme au figuré. C’est également le cas dans une vidéo, devenue virale, dans laquelle une dame âgée joue du piano dans son appartement. Elle est qualifiée de "résiliente" sur les réseaux sociaux alors que son employée de maison s’affaire discrètement à remettre en état l’appartement dévasté à la suite de l’explosion.

Or, indubitablement, les travailleuses domestiques sont également durement touchées par les conséquences de cette catastrophe. Elles sont aussi particulièrement invisibilisées. Cette catastrophe chimique a livré nombre d’entre elles à la rue.

L’explosion a tué des domestiques nigérianes, d’autres ont été blessées, les maisons ont été détruites. J’ai eu tellement peur, je veux que l’on m’aide et que je puisse retourner dans mon pays. [...] Je veux que mon futur soit beau

Quitter le Liban

Des travailleuses domestiques demandent désormais à pouvoir quitter le Liban car la crise sanitaire du coronavirus, puis l’explosion du 4 août à Beyrouth a renforcé leur précarité : certaines travailleuses n’ont pas été payées depuis des mois. Une domestique nigériane appelée Oluwayemi, 30 ans, a confié au magazine axelle son "calvaire personnel". Après avoir "été traitée comme une esclave", elle raconte avoir été mise à la porte, sans argent et sans passeport. 

"Ils m’ont juste dit " Pars ". Avec la crise économique, tout est pire au Liban. Je pense qu’il est temps pour nous de partir. L’explosion a tué des domestiques nigérianes, d’autres ont été blessées, les maisons ont été détruites. J’ai eu tellement peur, je veux que l’on m’aide et que je puisse retourner dans mon pays. [...] Je veux que mon futur soit beau, je veux monter mon propre commerce. Je prie pour que l’on m’aide", explique-t-elle. 

Ces femmes racisées étaient déjà bien avant ces explosions réduites au statut de résidentes de troisième zone et ce dans l’indifférence générale. L’article d’axelle magazine évoque également le racisme présent dans la société libanaise.


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Cette déshumanisation est notamment facilitée par la kafala. La kafala est un système "d’adoption" qui facilite certaines pratiques envers les personnes étrangères qui viennent travailler au Liban. Il est notamment demandé à celles-ci de remettre leur passeport à un "kafil" ("celui qui garantit", en arabe), en échange de quoi elles obtiennent un visa pour travailler. Ce système est utilisé par les employeurs et employeuses de ces domestiques afin de les délester de leurs droits les plus fondamentaux.

On ne dénombre plus les cas de droit du travail bafoué, exploitation, maltraitance, harcèlement sexuel et moral, sévices physiques, de suicide et de jeunes filles, parfois mineures, vendues sur des marchés virtuels via des applications telles que "4Sale". Amnesty International a alerté sur ces discriminations et violences.

Le cas des domestiques dans des pays tels que le Liban exemplifie une nouvelle fois la triple marginalisation – entre les systèmes de domination de genre, de race et de classe – à laquelle les femmes racisées en général et noires plus particulièrement se trouvent confrontées, également sous nos latitudes.

A l’instar de cette employée de maison qui s’empresse de ranger les lieux pour que son employeuse puisse reprendre un semblant de vie normale, l’émancipation des femmes issues de classes socio-économiques privilégiées ne se fait que trop souvent sur le dos des femmes racisées


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Le plafond de verre... et le plancher collant

L’atteinte du plafond de verre de certaines femmes est structurellement assurée par le ferme maintien, pieds collés au plancher, des autres. En Belgique aussi, les travailleuses domestiques, souvent des femmes migrantes, s’organisent pour lutter pour leurs droits. Elles se rassemblent au sein de la Ligue des travailleuses domestiques et évoquent les violences qu’elles rencontrent. Un film sur leur lutte sera projeté à Bruxelles ce 26 septembre.

A l’instar de cette employée de maison qui s’empresse de ranger les lieux pour que son employeuse puisse reprendre un semblant de vie normale, l’émancipation des femmes issues de classes socio-économiques privilégiées ne se fait que trop souvent sur le dos des femmes racisées.

Le monde d’après coronavirus semble vouloir questionner ses pratiques, en sera-t-il de même pour les pays du Moyen-Orient qui détournent allégrement les yeux sur l’assujettissement des femmes employées de maison par la kafala ?

Mettre fin au "cycle de misère" 

La ministre libanaise du Travail Lamia Yammine a tout récemment affirmé avoir l’intention d’adopter un contrat type unique révisé permettant de gommer les inégalités inhérentes au système de la kafala.

"Cette initiative marquerait une avancée importante vers le démantèlement du système abusif de kafala. Nous invitons la ministre à saisir l’opportunité de mettre enfin un terme à ce système qui enferme des milliers d’employées de maison migrantes dans un cycle de misère", a réagi en juin dernier Lynn Maalouf, directrice des recherches pour le Moyen-Orient à Amnesty International.

Beyrouth: les ravages sont aussi psychologiques - archive JT

Stéphanie Ngalula Mukadi est une militante féministe intersectionnelle.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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