Betty, Mary et Dora: quand les héroïnes des dessins animés interrogent les clichés

Betty, Mary et Dora: quand les héroïnes des dessins animés interrogent les clichés
Betty, Mary et Dora: quand les héroïnes des dessins animés interrogent les clichés - © Tous droits réservés

Une chronique d'Estelle Spoto

Betty Boop, l'émancipée

Betty Boop est l'une des premières femmes à avoir été mise en avant dans un dessin animé sonorisé. Elle voit officiellement le jour, il y a presque 90 ans, le 9 août 1930. Moins de deux ans plus tôt, 18 novembre 1928, une souris en culotte à boutons se dandinant et sifflotant au gouvernail d'un bateau à vapeur faisait sensation : Mickey Mouse, accompagné dès sa naissance par Minnie. A l'origine, Betty Boop est elle aussi un animal anthropomorphisé pour sa première apparition, dans le court métrage Dizzy Dishes des Studios Fleischer, dessin-animé dont le chien Bimbo est la star officielle.

Son visage prend ensuite une forme plus humaine, à peine née, Betty lance déjà un "poupoupidou". Ou plutôt, comme l'écrivent les Américain.e.s, un "Boop-Oop-a-Doop" qui lui vaut son nom. Ce sera d'ailleurs le titre d'un de ses films, en 1932, où elle est annoncée au générique en plus grand et avant les deux autres héros de Fleischer: Bimbo et Koko le clown. Désormais, la star, c'est elle.

Elle s'y illustre en tant qu'artiste de cirque, aussi bien écuyère que dompteuse de lions et funambule. Et dans le même épisode, plus de 80 ans avant l'affaire Weinstein, on la voit se débattre dans sa loge, en larmes, pour résister aux avances pressantes de Monsieur Loyal.

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Toute une génération

Le modèle des studio Fleischer pour créer ce personnage féminin est clairement identifié : c'est la chanteuse américaine Helen Kane. Mêmes boucles courtes revenant sur le front, mêmes sourcils expressifs, et surtout même voix et mêmes poo-poo-pee-doo : on ne peut s'y tromper. Mais plus largement, Betty Boop est la synthèse de toute une génération d'Américaines libérées : les flappers, qu'on appellera dans leur version française, les "garçonnes", et qui vont faire parler d'elles pendant toutes les années 20.

Le 18 août 1920 est entré en vigueur le 19e amendement de la Constitution des USA qui accorde le droit de vote aux femmes (blanches uniquement, jusqu'au Voting Rights Act de 1965) sur tout le territoire. Avides d'indépendance au sortir de la Première Guerre mondiale, les femmes se détachent de tous les carcans, inspirées par des stars comme Louise Brook et Joséphine Baker. Elles portent des cheveux et des robes courtes, s'affichent comme des séductrices. Elles roulent à vélo, celles qui en ont les moyens conduisent une voiture, elles boivent de l'alcool et fument des cigarettes en public. Autant de choses inimaginables pour leurs aînées. Les flappers écoutent du jazz et dansent le charleston.

Plus court ou plus long, ceux qui décident, au final, ce sont toujours les hommes

C'est l'un des motifs récurrents des dessins animés de Betty Boop : les personnages masculins qui profitent du moindre bout de robe qui se relève pour se rincer l’œil. En 1930, dans Mysterious Mose (où le chien Bimbo est encore la star), Betty vit seule dans une maison visiblement hantée et c'est carrément sa chemise de nuit qui joue au fantôme et vole dans les airs en la laissant nue sous les draps. Tout cela bien avant que la robe blanche de Marilyn Monroe ne s'envole dans la fameuse scène de Sept ans de réflexion, emportée par le vent sortant d'une bouche d'aération du métro. Marylin, encore d'autres poo-poo-pee-doo... son mythique I Wanna be Loved by You était au départ chanté par... Helen Kane, encore elle, en 1928.

Mais Betty Boop n'est pas qu'une pin-up de papier qui ondule en petite tenue. Elle est une femme émancipée. Dans plusieurs épisodes, on la voit vivre en célibataire, seule avec son chien, dans sa maison. Dans She Wronged Him Right (en 1934, en pleine Grande Dépression), elle joue une fermière incapable de rembourser son prêt hypothécaire et qui doit repousser à coups de poings son créancier proposant de l'épouser. A l'autre bout de la pression masculine qui pèse sur l'héroïne, il y a la censure qui condamne son indécence. Établi en 1930 et appliqué à partir de 1934, le code Hays concernant la production de film modifiera drastiquement l'apparence de l'actuelle nonagénaire, lui imposant de couvrir plus son torse et d'allonger ses robes. Plus court ou plus long, ceux qui décident, au final, ce sont toujours les hommes.

 

Mary Poppins, les femmes et le "care"

"Supercalifragilisticexpialidocious !" En 1964 sortait le fameux film de Disney mêlant animation et prises de vues réelles. Ce n'était pas le premier des studios dans le genre, ni le dernier, mais c'est probablement celui qui a le plus marqué les esprits, décoré en prime d'un Oscar pour ses effets visuels. Et si Mary Poppins mélange le vrai -filmé- et le faux -dessiné ou truqué-, cette association formelle correspond à une hybridation inédite chez Disney de réel et d'irréel. Alors que jusque-là ses longs métrages s'inscrivaient soit dans un univers réaliste (La Belle et le Clochard, Les 101 Dalmatiens), soit dans le merveilleux (Cendrillon, La Belle au bois dormant, Alice au pays des merveilles), Mary Poppins orchestre autour de son personnage principal la rencontre improbable entre la magie et la reconstitution historique.

C'est le cas dès les premières secondes du film. Le générique déroule une vue de Londres telle que la ville se présentait vers 1910. On reconnaît tout de suite Big Ben, la Tamise, la cathédrale Saint-Paul... Le paysage défile, en travelling, et dans les nuages, on distingue bientôt une forme humaine. C'est elle, Mary Poppins. Avec son chapeau fleuri et son écharpe, son sac et son parapluie. Mary Poppins vit dans le ciel et elle sait voler. C'est une lettre écrite par deux enfants, déchirée et jetée dans la cheminée, qui va la pousser à descendre sur terre. "C'est peut-être une sorcière", s'exclame le petit Michael quand, par la fenêtre, il la voit arriver des cieux avec son parapluie ouvert. "Mais les sorcières ont un balai !", lui répond sa sœur Jane.

L'existence des nourrices est très ancienne, elle remonte au moins à l'antiquité

Vivre avec

Comme souvent, Walt Disney a puisé la matière de son film dans une œuvre existante. Et comme souvent, son long métrage a quasiment éclipsé ce qu'il adaptait. En l'occurrence, les romans de Pamela L. Travers mettant en scène les aventures de cette nurse pas comme les autres. Le premier est sorti en 1934. Il y en aura huit, jusqu'en 1988. Il semblerait que ce soit par ses filles, fans de l'héroïne, que Disney aurait découvert ces livres, y voyant tout de suite un bon sujet pour une transposition au cinéma.

Mais il lui faudra une vingtaine d'années pour convaincre Pamela L. Travers de lâcher son personnage pour qu'il prenne vie sur le grand écran. Née en 1899 en Australie dans une famille d'origine irlandaise, Pamela L. Travers perd son père à l'âge de 7 ans et arrive en Angleterre en 1924. Elle ne s'est jamais mariée, a vécu longtemps avec une femme et a adopté un petit garçon quand elle avait 40 ans.

Walt Disney et Pamela L. Travers ont correspondu par lettre entre 1940 et 1960 et quand l'écrivaine a donné son accord pour l'adaptation, elle a enregistré la totalité des séances de travail (presque 40 heures de bandes) pour éviter les trahisons. Au final, elle n'a pas apprécié que l'on édulcore son personnage, était opposée aux séquences animées et s'est sentie dépossédée. Dans une interview en 1977, à la question de savoir ce qu'elle pensait du film, elle a déclaré, amère : "J'ai appris à vivre avec". Les échanges orageux entre Disney et Travers ont même donné lieu à un film, Dans l'ombre de Mary, sorti en 2013, avec Tom Hanks et Emma Thompson dans les rôles principaux.

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Signe extérieur de richesse

Ni vraiment fée, ni vraiment sorcière, Mary Poppins est en tout cas une nounou, une nurse, une nourrice, venue à la rescousse de la famille Banks. L'existence des nourrices est très ancienne, elle remonte au moins à l'antiquité. Plusieurs raisons expliquent cette tradition de mère de substitution. Dans certains cas, la nourrice était une question de survie pour l'enfant : si la mère s'avérait incapable d'allaiter, en cas de naissance multiple ou encore de décès de la mère en couches. Pour la classe ouvrière, c'était une façon de permettre à la mère de reprendre le travail. Et dans les classes les plus aisées, on a estimé pendant toute une période que l'allaitement était "une fonction trop animale pour une dame de qualité" (Louis de Bonald, 1859).

Mais il y a sans doute une autre raison moins directement avouable : la mise en nourrice permettait de contourner l'incompatibilité taboue entre l'allaitement et les rapports sexuels. Finie l'abstinence : une fois le bébé nourri par une autre, la mère pouvait recommencer à assurer au lit ses devoirs d'épouse. Et accessoirement, retomber rapidement enceinte, pour assurer une descendance, des héritiers.

Entraînant de fait un taux de natalité élevé, la pratique de la mise en nourrice a causé une surmortalité infantile elle aussi très importante. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, on a cité le chiffre de 71% d'enfants mis en nourrice morts dans leur première année. Pour assurer un contrôle sur elles, les classes privilégiées ont adopté la "nourrice sur-lieu", logée à la maison et ainsi facilement surveillable, mais plus coûteuse. Et la nourrice est ainsi devenue un signe extérieur de richesse. Comme c'est le cas chez les Banks, qui en plus de la nounou, disposent aussi de deux autres domestiques.

Dans le film, que font les parents s'ils ne s'occupent pas des enfants ? Le père, George, travaille, bien entendu. A la banque, comme son nom l'indique. Et la mère ? Winifred est une suffragette. En 1910, elle se bat avec ses Sisters pour que le droit de vote soit accordé aux femmes. Il le sera en Grande-Bretagne en 1918, pour les femmes âgées de plus de 30 ans. Et dix ans plus tard pour les femmes à partir de 21 ans, soit au même âge que les hommes. Mary Poppins, pendant les quelques jours où elle sera restée comme employée au 17 allée des Cerisiers, aura appris à ces deux parents qu'il est important de passer du temps avec ses enfants. Dans la chanson finale, dans le parc, les quatre Banks font ensemble du cerf-volant, raccommodé par le père et décoré par la mère de son écharpe de suffragette en guise de queue. Tout est bien qui finit bien.

C'est un sujet de réflexion féministe, celle du "care", du fait de prendre soin. Car ce sont massivement les femmes qui prennent soin dans nos sociétés. Or, l’autonomisation de certaines femmes par le travail ou la militance a été rendu possible non pas par le partage des tâches avec les hommes mais parce que d'autres femmes (souvent plus pauvres) ont été mises au service de la famille. Certaines penseuses invitent donc à réfléchir à la notion de "care" en faisant attention au lien entre service et servitude (Geneviève Fraisse, 2009).

 

Dora et les femmes exploratrices

Si on en croit les clichés, il semblerait que l'exploration ne soit pas une tendance très féminine. Dans les manuels d'Histoire, on a beau chercher, entre les Vasco de Gama et les Christophe Colomb, entre Jacques Cartier et James Cook, entre Amundsen et Magellan, il n'y a guère d'exploratrices. Pourtant, elles ont existé.

Alexandra David-Neel fut, en 1924, la première femme d’origine européenne à séjourner à Lhassa au Tibet (ce qui était interdit). A l'époque, les journaux se firent l’écho de cet exploit. Elle est aussi la première femme à figurer dans la série "Il était une fois… les Explorateurs".

Quelques années avant, la journaliste américaine Nellie Bly avait réalisé seule un tour du monde en 72 jours entre 1889 et 1890. Elle a ensuite raconté son expérience dans un livre.

Une autre exploratrice est bien connue des plus petit.e.s : Dora Marquez. Dora est née en l'an 2000. Elle a vu le jour sur la chaîne de télévision américaine Nickelodeon, spécialisée dans les programmes pour les ados et les enfants et qui diffuse notamment Bob l'éponge. Entre 2000 et 2013, Dora l'exploratrice aura connu huit saisons pour un total de 178 épisodes s'étalant chacun sur une vingtaine de minutes (à l'exception des épisodes spéciaux, qui en font le double). La série a été traduite en une trentaine de langues. Par ailleurs, la petite héroïne en t-shirt rose et short orange a été déclinée sur toute une série de produits dérivés, vêtements, poupées, objets de déco, trousse de toilettes, jeux... Pour donner une idée de son succès, l'éditeur français Albin Michel a vendu environ 12 millions de livres consacrés à Dora.

Proche de la nature et audacieuse, Dora l'exploratrice aura servi de modèle d'empowerment à toute une génération à travers le monde

Flux exploratoires

Il faut dire que ses créateurs ont eu une idée de génie : non seulement cette exploratrice est une fille, mais en plus, c'est une latina. Un modèle rare vu le manque de représentation des populations latino-américaines dans les médias. Dora a aussi la mission d'initier les petits anglophones à quelques mots d'espagnol comme "vamonos amigos", "abuela", "la ola", (dans la version francophone, c'est en professeure d'anglais qu'elle s'affiche).

De façon presque ironique, cette fillette renverse les flux exploratoires. Pendant des siècles depuis la "découverte" de Colomb en 1492, les explorations de l'Amérique ont été considérées d'un point de vue européocentriste, depuis l'Europe "vers l'infini et au-delà". Avec Dora, l'exploration est menée par une Sud-Américaine, depuis sa maison. Elle ne va pas très loin, juste un peu plus loin que le fond du jardin, mais cette inversion des points de vue est lourde symboliquement.

Le pitch de chaque épisode est par ailleurs assez semblable : il s'agit toujours d'une quête dans laquelle Dora doit traverser trois épreuves successives dans trois lieux. Un schéma qui rapproche la série animée des contes traditionnels (on pense ainsi au Petit chaperon rouge, qui s'aventure seule dans la forêt). L'aspect merveilleux, féerique, se glisse aussi dans les accessoires magiques de Dora : son sac à dos remplis d'objets divers et diversement utiles et sa carte interactive, tous deux vivants et doués de parole. La petite fille converse également avec les animaux : son compagnon le singe Babouche (peut-être inspiré de Fulang-Chang, le singe animal de compagnie de la peintre mexicaine Frida Khalo), Totor le taureau, Véra le varan, Tico l'écureuil, ou encore le renard voleur Chipeur.

Proche de la nature et audacieuse, Dora l'exploratrice aura servi de modèle d'empowerment à toute une génération à travers le monde. Puisque évidemment chaque quête se termine par une victoire. "We did it ! Yeah !", s'exclame alors Dora. "Yes, we can, yes, we did", dira plus tard, dans son dernier discours, le premier président noir des USA.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.