Au Qatar, des employées domestiques témoignent de violences physiques et sexuelles

Au Qatar, des employées domestiques témoignent de violences physiques et sexuelles
Au Qatar, des employées domestiques témoignent de violences physiques et sexuelles - © Tous droits réservés

105 employées domestiques qui travaillent au Qatar témoignent dans le nouveau rapport d’Amnesty International. L’organisation suit ce dossier depuis longtemps et avait déjà alerté sur la situation des ouvriers embauchés pour travailler sur les stades de la prochaine Coupe du Monde, prévue pour 2022.

Conditions de travail déplorables, non-paiement des salaires et multiples discriminations sont le quotidien de ces travailleurs, souvent issus d’Asie du Sud-Est et d'Afrique. Ces travailleurs sont entassés dans des camps de travail, ce qui les rend particulièrement vulnérables au coronavirus. Des centaines d'entre eux auraient déjà été contaminés. “Il y a un vrai problème avec la manière dont sont traités les travailleurs migrants dans le pays”, souligne Amnesty.

"Depuis 2010, lorsque le Qatar s’est vu accorder le droit d’accueillir la Coupe du monde de la FIFA 2022, la population des travailleuses et travailleurs migrants au Qatar a rapidement augmenté. Venant des pays les plus pauvres du monde et travaillant dans des secteurs comme la construction, l’hôtellerie et les employé·es de maison, ils représentent 95 % de la main d’œuvre du pays", explique l'organisation.

Des travailleuses "invisibles" et surchargées

Cette fois, l’organisation braque le projecteur sur les réalités des travailleuses migrantes. Il y a environ 173.000 travailleuses domestiques au Qatar. "Ce sont des travailleuses invisibles, qui n'ont pas les moyens d'échanger avec les autres et de s'organiser car elles vivent chez leur employeur et ne peuvent que rarement en sortir, c'est la plus grande différence avec les travailleurs qui sont en charge des stades. On ne pense pas à elles", précise aux Grenades Philippe Hensmans, directeur de la section francophone d'Amnesty International Belgique.

"Nous avons plus de moyens de pression avec les ouvriers, même via des entreprises de construction belges, pour modifier leurs conditions de vie et de travail et prendre les mesures qui s'imposent sur les chantiers. C'est plus compliqué pour ces travailleuses, également parce que les Philippines, d'où nombre d'entre elles sont originaires, ne sont pas vraiment une démocratie en ce moment et se fichent de leur sort. Sans comparer, on peut aussi dire que les femmes sans-papiers qui travaillent au noir en Belgique sont invisibles, elles le sont partout. Cela met du temps de les visibiliser."

Amnesty International révèle que ces travailleuses sont poussées à bout par “la surcharge extrême de travail, le manque de repos et les traitements abusifs et dégradants”. Certaines affirment avoir également été victimes de violences sexuelles.

Au moins 23 femmes interrogées ne recevaient pas suffisamment de nourriture et avaient faim pendant leur période d’emploi au Qatar. Certaines dormaient dans des chambres exigües, parfois par terre ou sans air conditionné.

Ils m'ont dit "si le travail est terminé, tu peux aller dormir", mais le travail ne s'arrête jamais

112 heures de travail par semaine

Selon l’organisation, ces femmes travaillent 16 heures par jour en moyenne, généralement sans jour de repos, soit 112 heures par semaine, sans rémunération pour leurs heures supplémentaires alors que leur contrat stipule qu’elles devraient travailler 10 heures par jour et six jours par semaine, “ce qui dépasse déjà les normes établies par l’Organisation internationale du travail (OIT)”, soutient Amnesty.

C’est le cas de Reina*, 45 ans, qui explique : “Je suis allée me coucher à 1 heure du matin et à 3 heures, la fille de la famille, âgée de 17 ans, m’a réveillée pour que je sorte lui acheter une cannette de Red Bull. Puis, à 5h30, j’ai commencé ma journée habituelle de travail, lavant la voiture et me préparant pour conduire les enfants à l’école… À 22 heures, j’ai embouti la voiture dans un mur”.


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"Je dors dans la chambre du bébé et je dois me réveiller la nuit pour le nourrir et le changer toutes les deux heures, donc je ne peux pas dormir correctement", indique Joanne*. Jemma témoigne : "Ils m'ont dit "si le travail est terminé, tu peux aller dormir", mais le travail ne s'arrête jamais".

Parmi les femmes interrogées, 40 ont déclaré avoir subi des violences verbales et physiques, notamment des traitements dégradants, des cris et des insultes. Emily* raconte : “Madame dit :  “[Tu es] un monstre, je vais te couper la langue". Je suis terrifiée. Elle me dit : "Je vais te tuer", sans cesse des mots méchants. Je ne suis qu’une [servante] et je ne peux rien faire.”

“Elle s’est mise à nous cracher dessus”

Quinze femmes ont raconté avoir subi des violences physiques entre les mains de leurs employeurs ou de membres de leur famille. Elles se font notamment cracher dessus, frapper, rouer de coups de pied et de poing, et tirer par les cheveux”, indique Amnesty. “Madame a commencé à crier sur toutes [les servantes]... Elle s’est mise à nous cracher dessus et m’a de nouveau giflée. Avant cela, elle m’avait déjà donné des coups de pied dans le dos”, témoigne Joy*.

Madame dit :  “[Tu es] un monstre, je vais te couper la langue". Je suis terrifiée

Cinq femmes ont déclaré avoir été victimes d’agressions sexuelles de la part de leurs employeurs ou de proches qui leur rendaient visite. Ces violences sexuelles vont du harcèlement au viol. La plupart n’ont pas osé porter plainte auprès des services de police par crainte des représailles de leurs employeurs.


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Et si elles décident de quitter leur emploi, elles peuvent être la cible de représailles de la part de leurs employeurs et être inculpées de “fuite” ou d’autres infractions, passibles de sanctions pénales. Au moins 10 femmes interviewées ont été accusées de vol et 13 autres de “fuite” par leurs employeurs. Toutes ont nié ces accusations et sont convaincues que ces plaintes ont été déposées parce qu’elles ont tenté d’échapper à des situations abusives.

Des réformes

Ces dernières années, le Qatar a lancé une série de réformes et d’initiatives pour améliorer les conditions des travailleurs et travailleuses migrant.es. Récemment, le pays a instauré un salaire minimum et aboli l’obligation pour les employé.es d’obtenir la permission de leur employeur pour changer d’emploi ou quitter le pays.

Le Qatar manque à son devoir d’amener les employeurs et employeuses abusifs à rendre des comptes et peu d’éléments permettent donc de prévenir de futurs abus

En 2017, le Qatar a adopté la loi sur les travailleurs domestiques, qui fixe la durée maximale de la journée de travail, prévoit des pauses quotidiennes obligatoires, un jour de repos hebdomadaire et des congés payés.

Pendant longtemps également, les travailleuses domestiques n’ont pas eu accès aux mécanismes de plainte. Lorsque le Qatar a mis en place les commissions pour le règlement des conflits du travail, elles ont enfin pu déposer plainte devant ces tribunaux. Plus de la moitié des femmes interrogées par Amnesty International ont évoqué le report, le retard ou le non-versement des salaires, mais les rares qui se sont senties capables de porter plainte auprès de ces commissions ont trouvé le processus lent et stressant.


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Ces réformes sont donc insuffisantes pour Amnesty International qui déplore qu’elles soient si peu respectées : “[Ces réformes] demeurent insuffisantes pour faire une réelle différence au niveau des abus ou des conditions de travail et doivent s’accompagner de mesures supplémentaires afin de renforcer les protections et de garantir l’obligation de rendre des comptes […]"

"Le Qatar manque à son devoir d’amener les employeurs et employeuses abusifs à rendre des comptes et peu d’éléments permettent donc de prévenir de futurs abus. Des pratiques comme la confiscation des passeports et le non-paiement des salaires, preuves d’un travail forcé, ne font pas systématiquement l’objet d’investigations et les responsables n’ont pas grand-chose à craindre, même lorsqu’ils refusent de restituer les passeports ou de verser les salaires dus”.

Amnesty exhorte les autorités qatariennes à respecter l’application de la loi. "Nous allons faire remonter cette information à Sophie Wilmès, ministre des Affaires Étrangères", explique Philippe Hensmans.

Le gouvernement du Qatar a réagi au rapport d'Amnesty : "Si elles s'avèrent exactes, les allégations des personnes interrogées dans le rapport d'Amnesty International constituent de graves violations du droit qatari et doivent être traitées en conséquence. Le ministère du développement administratif, du travail et des affaires sociales est prêt à travailler avec Amnesty pour enquêter sur ces allégations et veiller à ce que tous les coupables aient à rendre des comptes".

"Les recommandations formulées dans le rapport d'Amnesty International comprennent plusieurs initiatives déjà mises en œuvre ou en voie de l'être. Des discussions sont en cours, par exemple, pour établir un mécanisme similaire au système de protection des salaires pour les travailleurs domestiques, et lorsqu'il sera introduit en mars 2021, le nouveau salaire minimum s'appliquera à tous les travailleurs, y compris les travailleurs domestiques", est-il encore écrit dans le communiqué.

Des questions à garder en tête alors que le pays sera bientôt sous les lumières de la plus prestigieuse compétition de football, un moment crucial pour rendre visibles les invisibles.

*Tous les prénoms ont été modifiés

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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