Au cinéma, le regard féminin est "révolutionnaire"

Au cinéma, le regard féminin est "révolutionnaire"
2 images
Au cinéma, le regard féminin est "révolutionnaire" - © Tous droits réservés

Alors que le producteur de cinéma Harvey Weinstein, dont le nom est irrémédiablement associé aux hashtags MeToo et BalanceTonPorc, a été reconnu coupable de viol et d’agression sexuelle, l’universitaire Iris Brey nous propose une analyse fouillée du regard féminin au cinéma, ou female gaze. Dans son ouvrage "Le regard féminin. Une révolution à l’écran", elle étudie ce regard féminin qu’elle définit comme celui qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience, contrairement au male gaze qui est lui un processus d’objectification des femmes dans le but d’exciter celui ou celle qui les regarde.

Elle affirme que "nous vivons dans une culture où le male gaze est dominant et où la triangulation du regard (entre le spectateur, le héros et la femme-objet) est devenu le fondement de notre plaisir visuel". Grâce à cette étude d’œuvres cinématographiques du passé et du présent et des liens qu’elle tisse, les lecteur·trices réalisent que même si le terme female gaze s’est popularisé dernièrement, parallèlement à diverses mobilisations du milieu culturel, il ne s’agit pas d’une nouveauté post-MeToo.

Avec le female gaze, on peut ouvrir un nouvel imaginaire, créer des images inédites, faire exploser le désir féminin

 

Un regard basé sur l’idée d’égalité et le partage

Cette forme de regard qui se porte sur les corps féminins tend à faire vivre aux spectateur.trices une expérience spécifique. Celle d’une participation au film en traversant l’expérience des personnages, en ressentant ce qu’iels vivent dans notre chair. Selon ses détracteur·trices, le female gaze empêcherait de jouir de l’art dans une sorte de "chasse aux sorcières" que mèneraient les féministes pour censurer des chefs d’œuvres en posant un regard moralisateur sur les œuvres artistiques. Iris Brey s’en défend : "Une totale confusion. Interroger le male gaze d’un film, c’est réfléchir à la manière dont un ou une cinéaste met en scène le corps féminin et l’imaginaire lié aux femmes. Ce n’est donc pas s’opposer au désir d’un cinéaste de filmer des femmes comme des culs, mais interroger la façon dont ces culs sont filmés et ce qui résulte du regard que porte le ou la cinéaste sur les êtres. L’utilisation de ce terme sert avant tout à questionner l’esthétique du film, non pas de le censurer".

 

 La puissance sismique de ce nouveau regard pourrait même tomber le patriarcat

Et ce female gaze n’est pas l’apanage des réalisatrices. Il n’est ainsi pas lié à l’identité du créateur ou de la créatrice, il est inclusif et n’exclut personne dans la mesure où il dépend du regard généré par le film. Pour théoriser le female gaze, ce qu’elle fait de manière accessible et compréhensible, Iris Brey pose quelques critères d’analyse spécifiques : il faut narrativement que le personnage principal s’identifie en tant que femme ; que l’histoire soit racontée de son point de vue et que son histoire remette en question l’ordre patriarcal. Au niveau formel, il faut que le spectateur ou la spectatrice ressente l’expérience féministe grâce à la mise en scène ; si les corps sont érotisés, il faut que le geste soit conscientisé et que le plaisir des spectateur.trices ne découle pas du fait qu'iels prendraient du plaisir en regardant le personnage comme un.e voyeur.euse, en l’objectifiant. Nul besoin non plus d’être une femme cisgenre (dont le genre ressenti correspond au sexe biologique) pour produire ce genre de film.

►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe.

Pour illustrer son propos théorique, Iris Brey nous emmène dans l’histoire du cinéma, de "Thelma et Louise" à "Baise-moi" en passant par les œuvres de Céline Sciamma, Paul Verhoeven ou encore Agnès Varda. Elle concentre son analyse sur quatre thématiques : le viol, l’esthétique du désir, les corps en mouvement et la jouissante à l’écran. Elle revisite pour nous l’histoire du cinéma au travers de ce regard féminin, en réfléchissant à ce qui se passe au sein du film, à la façon dont le personnage est mis en scène et en se focalisant sur le ressenti : comment ressent-on l’expérience spécifiquement féminine du personnage en tant que spectateur.trice.

Le female gaze est un geste conscient et de ce fait, il produit des images conscientisées, politisées

Le viol est, par exemple, un acte régulièrement mis en scène à l’écran. "Un viol vu à travers un male gaze est un spectacle, un viol vu à travers un female gaze est une expérience qui marque la chair. Le viol est un acte de déshumanisation mais si la mise en scène adopte le point de vue du violeur, nous n’avons pas accès à l’expérience corporelle vécue par la femme, qui la fait passer en quelques minutes de sujet à objet". Pas à pas et par des exemples concrets tirés de séries et de films connus ou totalement tombés dans l’oubli car considérés comme trop radicaux tels ceux de Germaine Dulac ou de Maya Deren, Iris Brey nous explique comment ne pas regarder le viol comme un spectacle mais comme une expérience incarnée, et comment les cinéastes peuvent s’assurer d’une circulation des regards, celui de la caméra, celui du violeur et celui de la femme violée pour permettre de neutraliser toute érotisation et ainsi échapper au male gaze.

►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici

Dans cet ouvrage, précieux pour tout qui souhaite interroger ou réinterroger sa manière de visionner un film ou une série, on apprend également que "Madame à des envies", le premier film female gaze, que l’autrice qualifie comme tel car il place l’expérience féminine en son centre, a été réalisé en 1906 par Alice Guy ... plus de cent ans avant MeToo.

"Le female gaze est un geste conscient et de ce fait, il produit des images conscientisées, politisées. (...) L’objectivation de la femme par des gros plans qui morcèlent le corps stylisé, ainsi que par un système de champs/contrechamps entretenant voyeurisme sadique ou fascination fétichiste constitue, en dernière instance, une réponse à la menace qu’elle représente pour l’ordre patriarcal. (...) Avec le female gaze, on peut ouvrir un nouvel imaginaire, créer des images inédites, faire exploser le désir féminin. On apprend à désirer différemment, parfois même sans phallus. La puissance sismique de ce nouveau regard pourrait même tomber le patriarcat", conclut Iris Brey.

 

Le regard féminin. Une révolution à l’écran – Iris Brey – De L’olivier Eds – février 2020

July Robert, traductrice et autrice

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à les grenades@rtbf.be

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK