Antoinette Spaak: celle qui a ouvert la voie aux autres femmes politiques

Antoinette Spaak (à gauche) et Joëlle Milquet (à droite)
Antoinette Spaak (à gauche) et Joëlle Milquet (à droite) - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Antoinette Spaak est décédée à l’âge de 92 ans. Elle a été la première femme à prendre la présidence d’un parti politique en Belgique. Lorsqu’elle a pris la présidence du FDF (qui s’appelle désormais DéFI), en 1977, le monde politique était encore largement dominé par les hommes qui le lui faisaient parfois comprendre.

Petite fille de Marie Janson, qui était la première femme élue en Belgique, et fille de Paul-Henri Spaak, ancien Premier ministre belge, Antoinette Spaak disait avoir reçu la politique en héritage.

Quel héritage laisse-t-elle aujourd’hui, en particulier pour les femmes politiques ? Les Grenades ont posé la question à celles qui l’ont côtoyée.


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Pour les femmes de ma génération, c’est vraiment un modèle, explique Laurette Onkelinx. Femme politique au parti socialiste, elle a été plusieurs fois vice-Première ministre et a quitté la politique en 2019. “A titre personnel, j’étais très proche d’elle. Quand je suis arrivée au Parlement comme députée en 1988, j’avais tout juste 30 ans et je découvrais cet univers-là. Je me souviens qu’elle est venue vers moi et qu’elle m’a accueillie dans tous les sens du terme. Elle m’a prévenue qu’il s’agissait d’un univers pas facile et que je risquais de tomber sur des hommes parfois désagréables".

"Elle m’a dit qu’elle serait toujours là pour moi, quoi qu’il arrive et même si nous n’avions pas les mêmes avis. C’était pour moi un accueil remarquable sur le plan de la sororité. Par la suite, nous avons eu l’occasion de discuter souvent ensemble, nous avons même déposé ensemble en 1993 une proposition de décret, qui est devenu un décret, sur la féminisation des noms de métiers et fonctions au sein de la Communauté française. Je retiens d’elle qu’elle était une femme libre et indépendante avec des convictions chevillées au corps. Elle ne s’en laissait pas compter”

“Je n’oublierai jamais son message”

“Il y a encore cette idée machiste selon laquelle les femmes n’aiment pas voir arriver d‘autres femmes, car cela leur fait de la concurrence. Elle est vraiment la preuve du contraire. Je n’oublierai jamais son message. J’ai été lui rendre visite il y a quelques jours. C’est une page de l’Histoire qui se tourne”, poursuit Laurette Onkelinx.

Elle m’a dit qu’elle serait toujours là pour moi, quoi qu’il arrive et même si nous n’avions pas les mêmes avis. C’était pour moi un accueil remarquable sur le plan de la sororité

Quand je suis entrée en politique, elle n’était plus en première ligne mais elle restait, bien sûr, une figure de référence, réagit Isabelle Durant (Ecolo). “Antoinette Spaak était très engagée sur les questions féminines et féministes et je ne crois pas qu’il s’agissait d’un féminisme tiède comme on pourrait le croire à l’époque de MeToo. Il faut remettre ses combats dans le contexte de son époque, elle était très en avance sur une série de questions concernant les droits des femmes. Elle incarnait une autorité naturelle, je ne l’ai jamais vu prendre une posture dominante, ce qui est souvent le cas chez les hommes chefs de partis ou les hommes de pouvoir en général. C’est ce que j’apprécie chez beaucoup de femmes politiques”.


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Aujourd’hui députée bruxelloise, Isabelle Durant a co-présidé son parti deux fois et a été vice-présidente du Parlement européen : “Je l’ai revue par après dans différents lieux pour des débats européens, elle avait un vrai engagement européen, et elle ne s’est jamais enfermée dans un discours technocratique, elle arrivait à rendre compréhensible des questions complexes. Lors de débats, elle n’avait pas besoin de casser la personne à laquelle elle s’adressait. Cela m’a beaucoup inspirée. Je constate qu’aujourd’hui, la bataille prend parfois le dessus sur le contenu”.

Je l’ai croisée un jour à la Gare du Midi, elle revenait de Londres avec Étienne Davignon, ils marchaient ensemble comme un couple de retraités tout à fait normal. On a discuté comme si on avait revu de vieux amis. Il y avait une complicité spontanée et naturelle avec elle. Elle n’a jamais perdu cette simplicité. Je suis triste de la voir partir mais elle a définitivement laissé son empreinte”.

Je ne l’ai jamais vu prendre une posture dominante, ce qui est souvent le cas chez les hommes chefs de partis ou les hommes de pouvoir en général. C’est ce que j’apprécie chez beaucoup de femmes politiques

“Jeter des ponts”

Joëlle Milquet est une ancienne parlementaire et vice-Première. Elle a également été présidente du cdH. Elle se souvient : “Je fais partie de la génération d’après et j’ai toujours eu de l’admiration pour elle. Cela va même au-delà, j’ai de l’affection pour elle. Elle était très combative et compétente mais sans agressivité, sans les codes masculins. Elle a toujours soutenu les droits des femmes et les jeunes femmes que nous étions en politique. Je me souviendrais toujours du message qu’elle m’a envoyé quand je suis devenue présidente du cdH. J’étais la deuxième femme présidente de parti en Belgique, même si c’était longtemps après elle. Elle m’a exprimé son affection à différents moments où des injustices me tombaient dessus. Tout le monde n’est pas là dans ces moments. Elle était présente.

“Elle faisait de la politique de la même manière que je souhaite la faire : en jetant des ponts et non en divisant. Elle avait beaucoup de modération, ce qu’on connait de moins en moins, le débat est fortement clivé. Je suis très attristée et aussi pour Étienne Davignon avec qui elle vivait une histoire d’amour très touchante et surtout intéressante intellectuellement”.

“Elle a ouvert la voie”

Une grande tristesse, c’est également ce qu’exprime Sophie Rohonyi (DéFI), députée fédérale. “Je suis émue car la dernière fois que je l’ai vue, c’était lorsque François De Smet est devenu président du parti, il y a quelques mois, et j’ai été marquée par son énergie, son bagou et son humour. A ce moment-là, on s’était dit qu’on allait se revoir pour partager un café et cela ne s’est pas fait. Je sais qu’elle était fière de me voir poursuivre ses combats, notamment sur la dépénalisation de l’avortement. J’ai reçu beaucoup d’encouragement et de bienveillance de sa part. C’était une grande dame d’Etat et elle a ouvert la voie à d’autres générations de femmes en politique. Aujourd’hui, on se lance en politique dans un milieu moins hostile aux femmes qu’il ne l’était pour Antoinette Spaak. Elle était un ovni, elle a dû faire sa place”.

Elle a toujours soutenu les droits des femmes et les jeunes femmes que nous étions en politique

Elle était une pionnière, tant dans sa position de présidente de parti que dans sa défense des francophones et de Bruxelles, elle avait la force et la volonté de se lancer dans des combats difficiles à cette époque, surtout pour une femme. Elle n’a jamais baissé les bras dans ce milieu masculin. Elle avait la volonté de soutenir et lancer les jeunes générations, elle a énormément soutenu Olivier Maingain au début de sa carrière. Elle était passionnée de politique et la transmettait à tout ceux qui avaient la chance de croiser sa route. J’ai envie de poursuivre ses combats en sa mémoire. Les jeunes générations de femmes en politique, dont je fais partie, connaissent son nom”, termine Sophie Rohonyi.

Jeune femme politique, la députée bruxelloise Marie Lecocq (Ecolo) le confirme : “Bien sûr que l’on connait le nom d’Antoinette Spaak dans ma génération de femmes politiques, même si on ne fait pas partie de la même tradition politique. C’est une femme importante qui a fait de la politique dans un monde qui lui était hostile”.


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“Elle pourrait inspirer les hommes politiques !”

Également députée bruxelloise, Latifa Aït-Baala (MR) est vice-présidente des femmes MR. Elle a été candidate à l’Europe en 2004 au moment où Antoinette Spaak était suppléante sur la liste MR. “Que de bons souvenirs ! Pour moi, elle est un monument de la politique belge, explique-t-elle. “C’est très honorable qu’elle soit arrivée à la fonction de présidente de parti mais je déplore qu’elle n’ait pas pu monter plus haut. Elle n’a jamais été ministre par exemple, c’est dommage. C’était une femme qui forçait le respect, elle faisait preuve d’autorité mais aussi d’empathie. Je pense que cette empathie manque aujourd’hui en politique, Antoinette Spaak pourrait également inspirer les hommes politiques ! Je l’ai rencontrée lors des réunions de conseil MR et je l’ai regrettée lorsque le MR et le FDF se sont scindés. Elle arrivait à créer du consensus autour d’elle. La liberté était au cœur de son projet. Elle m’a aussi soutenue en tant que femme dans ce milieu, elle disait qu’il fallait travailler 10 fois plus que les hommes. J’ai un parcours différent puisque je suis issue de la diversité, comme on dit, mais elle m‘a accueillie comme elle accueillait les autres. Elle donnait sa chance à tout le monde".

D'autres femmes politiques se sont exprimées sur les réseaux sociaux, dont la Première ministre Sophie Wilmès (MR).


Où sont les femmes présidentes de parti ?

Poser la question, c’est déjà y répondre. Si Antoinette Spaak a ouvert la voie en 1977, les acquis demeurent fragiles. En 2008-2009, néanmoins, 5 femmes sont présidentes de parti en même temps : Joëlle Milquet (cdH), Isabelle Durant (Ecolo), Caroline Gennez (sp.a), Marianne Thyssen (CD&V) et Mieke Vogels (Groen). On n’a plus jamais vécu ça.

Citons encore Marianne Thyssen (présidente du CD&V de 2008 à 2010), Emilie Hoyos (Ecolo, 2012-2015), Zakia Khattabi (Ecolo, 2015-2019) et Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open-Vld de 2012 à 2019.

Actuellement, aussi bien pour la partie francophone que néerlandophone du pays, il faut aller regarder du côté des écologistes. Rajae Maouane est co-présidente d’Ecolo (le parti impose une co-présidence femme-homme, wallon.ne-bruxellois.e depuis 2007) et Meyrem Almaci est présidente de Groen.


Antoinette Spaak : une femme de conviction - JT

 

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