Anaïs Jeanneret : "Ce qu'il y a de commun à mes livres, c'est la solitude"

Anaïs Jeanneret : "Ce qu'il y a de commun à mes livres, c'est la solitude"
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Anaïs Jeanneret : "Ce qu'il y a de commun à mes livres, c'est la solitude" - © Tous droits réservés

La bourgeoisie parisienne, les restaurants huppés, la maison dans les beaux quartiers, le mari Secrétaire d’État, les dîners guindés et un couple qui tient par facilité ou par habitude. Et puis la vague, le tsunami, le déferlement et la mise en pâture dans la presse, mais surtout sur les réseaux sociaux. Qui la vise elle, bien sûr, pas le mari coupable …

Dans le livre Dans l’ombre des hommes, Anaïs Jeanneret nous raconte l’histoire de Louise Dupont, Voilert de son nom de jeune fille, autrice reconnue qui découvre que son mari a touché des pots-de-vin et qu’il la trompe avec sa secrétaire. Une affaire qui ne pouvait rester confidentielle à l’heure de l’immédiateté de l’information et des réseaux sociaux où, l’adultère auparavant lié au silence, ne peut plus rester confiné dans la sphère privée.

Après avoir tenté la voie diplomatique, elle décide de retourner chez sa mère qui vit seule à la campagne pour se reconstruire. C’était sans compter sur les médias avides et les réseaux sociaux destructeurs. Commence alors une longue descente aux enfers entre articles diffamatoires, harcèlements et autres insultes calomnieuses proférées par une opinion publique déchaînée dont la virulence s’étale sur la toile.

Les regards méprisants, les amis évanouis, les accusations de toutes sortes, les injures, son écriture remise en question, toute cette boue déversée sur elle jour après jour est un poison qui s’immisce en elle. Ne demeure que le doute, la peur, le dégoût, la sidération

Une haine dont on sait qu’elle peut causer de ravages irréparables. Dans un récit percutant, l'autrice Anaïs Jeanneret livre une histoire violente et sans pudeur, une fine analyse du monde ultra-connecté actuel dans lequel tout le monde s’estime légitime à juger et à lyncher en toute impunité.

Lorsque vous êtes pendant des mois soumise aux injures sexistes, antisémites et j’en passe, vous êtes projetée dans une autre dimension. Vous perdez vos repères et finissez par douter de qui vous êtes

Pour les Grenades, Anaïs Jeanneret a décortiqué les mécanismes de ce bashing à l’égard des femmes et ses conséquences.


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Dans l’ombre des hommes ressemble fort peu à vos précédents récits ?

"Ce roman est presque un pas de côté par rapport à mes six autres romans. Par contre, ce qu’il y a de commun à mes livres, c’est la solitude. C’est un thème qui m’intéresse et qui traverse tout ce que j’ai fait. Mais ce livre-ci est volontairement ancré dans l’époque dans laquelle on vit. Je me suis inspirée de tout ce qu’on entend, de tout ce qu’on lit ces dernières années pour construire cette histoire, ce couple et ce personnage."

Votre héroïne, Louise, se retrouve dans la solitude après un double dérapage de son mari, pots-de-vin et adultère, mais et c’est elle qui en subit les conséquences. Pourquoi ?

"J’ai voulu prendre ce personnage et la coincer entre deux phénomènes de société qui peuvent paraître antinomiques. D’une part, le côté encore patriarcal de notre société qui fait que cette femme, qui a une pourtant une vie professionnelle épanouie, est d’abord perçue comme "la femme de" et d’autre part, l’ultra-modernité de la communication actuelle qui passe principalement par les réseaux sociaux. Je trouvais intéressant de confronter cette femme à ces deux sujets qui lui tombent dessus dans le même mouvement à cause des agissements de son mari.

Sachant que chacun de ces phénomènes la place dans une situation de laquelle il est extrêmement difficile de se défendre. Parce que le regard qui l’enferme dans son statut d’épouse, c’est quelque chose … j’aime bien l’idée de la "zone grise" parce que ce n’est pas quelque chose de réellement conscient. Cela s’applique parce qu’on a l’habitude de ça. Et on a aucune prise là-dessus, on se marie et on devient "la femme de". Les femmes ne peuvent pas avoir d'existence propre et Louise se bat contre ce présupposé qui ferait de chaque femme la simple extension de son conjoint."

La question du nom du famille n’est pas la thématique centrale de votre livre, mais elle est très prégnante et sous-tend tout le récit ?

"Je l’évoque dès le départ. Cela fait partie de cette "zone grise", on n’y fait pas attention mais la femme porte le nom de son mari. Aujourd’hui, les choses bougent, elle peut juxtaposer son nom à celui de son mari. Ce qui m’interpelle, quand j’y réfléchi, c’est que nous-mêmes en tant que femmes, les femmes en général, nous avons intériorisé ce phénomène. Une femme aussi est capable de dire "c’est la femme de", au même titre que va le penser un homme. Ça a tellement infusé nos sociétés de générations en générations que ça traversent les genres."

Pensez-vous que si Louise n’avait pas porté le nom de son mari, elle aurait subi tout ça ?

"C’est difficile de savoir, entre la poule et l’œuf… C’est un ensemble, il y a une cohérence dans ce dévoiement. Tout va dans ce sens, et c’est pour ça que dès le départ, j’avais posé que son nom à elle, c’est son nom de jeune fille. Enfin, non, c’est SON nom. En plus, comme elle est écrivain, elle travaille avec ce nom-là. Donc elle se sent pleinement Voileret, elle ne se sent pas Dumont. Mais à chaque fois qu’elle va quelque part, elle est madame Dumont. Quand elle va à un dîner sans son mari, on lui demande où il est plutôt que de lui dire bonjour. J’imagine que si on invite le couple, si la femme n’est pas là ce n’est pas grave, par contre, si le mari n’est pas là, on a raté un truc !"

Sur les réseaux, un avis peut devenir vérité, pour peu qu’il soit bien martelé et c’est ce qui se passe avec le harcèlement des femmes

Tout le long du livre, on se rend compte ce que ça peut coûter à une femme de mettre en place tous ces mécanismes pour se préserver face à tout ça. Louise, elle, se met en quête de voies d’émancipation.

"Oui, quand elle part, quand elle découvre les agissements de son mari, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. C’est ce qui lui permet de prendre conscience que le couple est terminé depuis longtemps, qu’elle n’a plus rien à faire avec cet homme et que c’est le moment pour elle de reprendre sa vie en main et de se réapproprier son identité. Cette identité qui s’est dissoute dans son mariage. Le livre démarre au moment où elle décide de reprendre sa vie en main. L’image qui me vient, c’est celle d’une réinitialisation. Elle part à la campagne, dans un endroit où il n’y a rien, elle est seule et coupée de tout. Et c’est ça son chemin à ce moment-là."

Pourquoi développez-vous très peu cette reconnexion à la nature qu’elle vit ?

"J’ai construit le livre pour que lecteurs et lectrices ressentent autant que possible la pression et l’enchaînement qui s’exerce sur le personnage féminin. Si j’avais pris le temps de développer cette relation au vivant, j’aurais perdu en tension. Je voulais qu’on ressente la cascade et l’espèce de tambour dans lequel elle est prise où il n’y a jamais de temps mort. C’est dit à un moment donné, quand Louise dit qu’elle a bien fait de venir là, car c’est là qu’elle a commencé à se réapproprier son corps et une part d’elle-même. Je pense que cette réappropriation passe avant toute chose par un recentrage clair et obstiné de ce qu’elle est, de ce qu’elle désire et de comment elle veut faire sa vie. À un moment donné, réaffirmer ce qu’elle est et ce qui est important pour elle. Et se défaire de ce poison-là fait partie du processus."

On n’y fait pas attention mais la femme porte le nom de son mari. Ce qui m’interpelle, quand j’y réfléchi, c’est que nous-mêmes en tant que femmes, les femmes en général, nous avons intériorisé ce phénomène

Louise est perdue face à la virulence des réseaux sociaux ?

"Elle n’a pas d’existence numérique, elle ne se sent pas concerné par ça, elle écrit ses livres et en dehors de ça, elle n’a rien à dire d’autre. Ce qui lui arrive lui fait prendre conscience que ce vide d’identité numérique dans lequel elle est à ce moment-là ouvre tous les possibles. C’est comme un bocal, et s’il est vide, on peut y mettre ce qu’on veut. Elle prend conscience de ça, et elle est démunie. Or, l’écho des médias sociaux est sans commune mesure par rapport au lynchage médiatique d’autrefois. Ce lynchage était l’œuvre de quelques journalistes, et ça restait en quelque sorte dans un circuit fermé. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, n’importe qui tombe dessus.

C’est cette violence-là qui est nouvelle, et pas celle de la nature même des attaques. C’est l’écho qu’on lui donne. Sur les réseaux, un avis peut devenir vérité, pour peu qu’il soit bien martelé et c’est ce qui se passe avec le harcèlement des femmes. Ce qu’un homme va dire va prendre valeur de vérité alors que c’est un pur mensonge ou une contre-vérité. Le principe de la fake news, on peut l’étendre à la calomnie qui contient une grande part de mensonge ou d’arrangement distortionné d’une réalité pour en faire autre chose que ce que ça n’est. Louise est perdue par rapport à tout ça, car elle ne maîtrise pas l’outil. Même si on maitrise l’outil, cela reste insupportable et parfois, cela se termine très mal."


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Vous terminez l’ouvrage de façon positive, lorsque Louise dit que tout fini pas passer. Pourquoi ?

"Là, c’est la méthode Coué. Lorsqu’elle est totalement défaite, c’est sa façon à elle de tenir car il faut bien qu’elle s’appuie sur quelque chose et donc elle se dit qu’à un moment donné, tout passe. D’un point de vue romanesque et de la crédibilité du personnage, ça me paraît cohérent. Mais moi, Anaïs, quand j’écris ce livre, ce n’est pas anodin. Parce que c’est vrai qu’aujourd’hui, c’est formidable, on parle de l’inceste, de MeToo mais il y a encore plein de choses à faire même si sur le papier, tout le monde est d’accord. On sait qu’il y a un sujet. Or moi, ça m’intéressait de prendre quelque chose qu’on ne voit pas, qui est beaucoup plus insidieux. Faire d’elle un attribut de son mari et ne la considérer que comme un attribut de son mari, en soi, c’est moins grave, mais en même temps, ça concerne tout le monde. Ça dit quelque chose sur la société dans laquelle on est et les femmes s’organisent pour ça. Les Grenades, vous en êtes un exemple parfait, et nous sommes nombreuses. Le mouvement est inéluctable, il est en marche et il n’y aura pas de retour en arrière."

Dans l’ombre des hommes, Anaïs Jeanneret, Albin Michel

July Robert, traductrice et autrice

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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