Anaïs, infirmière dans un centre pour adultes handicapés : "On nous voit comme des outils"

Anaïs, infirmière dans un centre pour adultes handicapés : "On nous voit comme des outils"
Anaïs, infirmière dans un centre pour adultes handicapés : "On nous voit comme des outils" - © Jasmin Merdan - Getty Images

Dans la série Les femmes qui ont fait tourner le monde, Les Grenades vont à la rencontre de femmes qui étaient en première ligne pendant la crise sanitaire. Comment ont-elles vécu la pandémie ? Comment vont aujourd’hui celles qui étaient applaudies et acclamées comme des héroïnes ? Le deuxième épisode brosse le portrait d’Anaïs (nom d’emprunt), infirmière dans un centre d’hébergement pour adultes handicapés. Son histoire a le goût de la rancœur et la solidarité.

"J’ai choisi ce métier parce que j’aime aider les gens. Parce que j’ai un fond humain. Mais notre humanité a été malaxée dans tous les sens et on arrive à la limite". Anaïs est éreintée. Ça s’entend à sa voix. Elle se serre parfois quand elle raconte ce qu’elle et ses collègues ont traversé pendant la pandémie. Anaïs est infirmière dans un centre d’hébergement pour adultes en situation de handicap et aujourd’hui, elle pense à arrêter. Désenchantée.

Pourtant ce métier lui plait, elle suit les résident·es depuis leur arrivée au centre, parfois à 18 ans, jusqu’à la fin. Elle les connaît, s’occupe d’eux comme de ses enfants. Quand elle fait ses tournées pour faire les suivis médicaux, chacun·e essaye d’attirer son attention à sa manière. Certain·es s’inventent des symptômes, d’autres lui parlent de leur famille ou de leur couple. Ils et elles essayent de capter son attention. Et ça la touche. Mais elle est épuisée et les perspectives d’avenir ne confortent que ses craintes. "J’espérais franchement que cette crise mette en avant la profession et le milieu de l’adulte handicapé. On y a cru, on y a vraiment cru. Mais je commence à être désabusée".


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Stress et incompréhension

Avant même l’annonce du confinement, le 17 mars 2020, Anaïs et son équipe sont déjà sur le pont. Les retours en famille sont interdits depuis une semaine et elles décident de transformer leur service médical en zone d’isolement pour les résident·es présentant des symptômes. Au début de la crise, les tests et le temps manquent. Pas de chipot, toute personne potentiellement contaminée est considérée comme positive. Le centre peut devenir un fameux foyer en cas de propagation massive du virus avec ses quelques 500 résident·es et presqu’autant de membres du personnel.

On a eu besoin de nous, on nous a utilisées, et maintenant on va nous oublier. Et s’il y a une nouvelle pandémie, on nous ressortira. Mais rien n’aura été fait pour changer la façon dont notre métier est perçu

Alors Anaïs et ses collègues s’organisent, repensent la logistique. Toute la mécanique est à refaire. "Nous voulions provoquer le moins de changements possibles dans la vie de nos résident·es. Mais comment expliquer à un·e adulte handicapé·e mental·e que du jour au lendemain, il doit porter un masque, nous sommes habillé·es en tenue de cosmonautes et il ne peut plus s’approcher de nous ou nous toucher. Certain·es ont saisi, mais d’autres n’ont rien compris du tout", souffle Anaïs.

"Pour les résident·es, surtout celles et ceux qui n’ont pas de communication verbale, ça a été très difficile de ne plus pouvoir nous toucher, nous parler, nous embrasser. Je n’arrive plus à le leur refuser. Même s’ils et elles n’ont pas de masque, je les laisse me serrer dans leurs bras et quand je reviens au service médical, je me change. C’est trop important".


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Rester humaine, malgré la crise

Continuer de les traiter avec humanité. C’est la pensée qui occupe le cerveau de l’infirmière. Malgré les masques, malgré les gants et les combinaisons, malgré la distanciation. "En zone d’isolement, nous avons eu des très beaux moments. Les résident·es contaminé·es se sont rendu compte qu’on ne les rejetait pas, qu’ils et elles avaient toujours de la valeur à nos yeux et qu’on était là pour les protéger et protéger les autres. Ça a créé des liens spéciaux".

Rester humaine malgré la peur aussi "car au début, nous avions toutes peur", assure Anaïs. Peur de revenir avec le virus à la maison, de contaminer ses proches. "Au début, quand je rentrais du centre, je me déshabillais dans mon corridor", se souvient-elle. Une fois nue comme un ver, je jetais mes vêtements dans un sac en plastique et courrais prendre une douche".

Ce sont des femmes qui ont pris des risques, qui se sont bougées, qui ont été courageuses. Mais une fois la crise passée, ça redeviendra des métiers de femmes. Des métiers qu’on attribue à nos compétences de mères. On sera à nouveau reléguées à notre rôle de femme, de bonne sœur

Peur de ne pas être capable de finir les journées aussi. Bien qu’elle y soit toujours arrivée. Il le fallait. Mais surtout Anaïs avait peur de perdre un·e résident·e. "La grande question était, si on doit les hospitaliser, est-ce qu’on les prendre en charge ? Si l’hôpital doit choisir entre un adulte valide d’une quarantaine d’années qui doit rentrer aux soins intensifs et un adulte du même âge, mais qui est handicapé mental, quel allait être le choix ? Notre grande crainte était de s’entendre dire que l’hôpital ne les prendrait pas".

Avec les contaminations et les restrictions, beaucoup de contrôles de routine ont été postposés. "Au début, on notait chaque report, mais à un moment, on en a eu trop. On espère n’avoir rien oublié. On espère qu’on n’a pas perdu trop d’informations aussi. Parce qu’un report d’un ou deux mois, ce n’est pas très grave, mais six mois, quand ce sont des suivis cardio, ça peut devenir dramatique. Mais ça, on ne le saura que quand on s’en rendra compte".


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Entre fierté et amertume

Après un silence, Anaïs sourit. Elle est fière de sa gestion de la crise. Aucun décès n’a été déploré et les liens au sein de l’équipe, qui n’existaient peut-être plus avant la crise, se sont resserrés. "On a redécouvert certaines collègues, on a pris conscience de leur valeur et du travail de fou qu’elles abattaient. On s’est serré les coudes, toutes ensemble. Mais est-ce qu’elles seront reconnues pour le rôle qu’elles ont joué dans la pandémie ? Ça c’est une autre histoire. Elles le méritent, mais je pense que ce sera vite oublié".


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"Oubliées". Ce mot revient souvent dans la bouche d’Anaïs et goûte l’amertume. Elle l’avait déjà eu en bouche quand les infirmières du centre n’avaient été testées qu’une seule fois, en avril, accentuant la peur du personnel soignant de contaminer par inadvertance les résident·es. "Et c’est la même chose pour les vaccins", soupire Anaïs. "Le domaine de la personne adulte handicapée a été fameusement oublié", regrette-elle.

Elle se souvient du début de la crise. Certaines familles téléphonaient pour les féliciter, des collègues les encourageaient à la fenêtre. La population belge applaudissait à 20h. "Tout ça n’a pas duré longtemps. Ça n’a eu qu’un très léger temps. On parlait de revaloriser le métier d’infirmier·ère, d’éducateur·rice, de toutes ces personnes qui ont travaillé, mais ce n’étaient que des grands mots. J’ai compris que ça n’allait rien changer pour ma carrière, ou mon portefeuille".

"Bonne sœur"

Anaïs n’espère plus une marque de gratitude de la part de sa direction ou des autorités. Comme les applaudissements, les promesses de reconnaissance s’évanouiront et la sous-estimation des compétences requises pour les métiers qui étaient en première ligne perdurera. "Ce sont des femmes qui ont pris des risques, qui se sont bougées, qui ont été courageuses. Mais une fois la crise passée, ça redeviendra des métiers de femmes. Des métiers qu’on attribue à nos compétences de mères. On sera à nouveau reléguées à notre rôle de femme, de bonne sœur".


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Dans le cœur de l’infirmière pointe la rancœur. "On nous voit comme des outils. On a eu besoin de nous, on nous a utilisées, et maintenant on va nous oublier. Et s’il y a une nouvelle pandémie, on nous ressortira. Mais rien n’aura été fait pour changer la façon dont notre métier est perçu".

Dans un peu moins de dix ans, Anaïs pourra prendre sa retraite. "Ça me paraît insurmontable". Sa voix se brise. La direction que prend son centre, à favoriser la productivité plutôt que l’humanité la désole. Ses perspectives de carrière s’annoncent plus lourdes, physiquement et psychologiquement. Les nombreux départs de celles qui n’en peuvent plus ne sont pas remplacés. Les quelques nouvelles arrivantes changent d’avis avant de commencer. Et Anaïs devient trop fragile. Éreinté et désenchantée, elle pense parfois à devenir caissière. Pour moins d’heures prestées, elle gagnera à peu près le même salaire. "Ce n’est pas un tableau magnifique que je dépeins, mais c’est la triste réalité. S’il n’y a qu’une chose à retenir, c’est qu’il faut qu’on arrête de nous oublier, les femmes ont des métiers bien plus qu’essentiels".


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Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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