Affaire Matzneff : la fin des indulgences

Affaire Matzneff : la fin des indulgences
Affaire Matzneff : la fin des indulgences - © Tous droits réservés

Suite de notre série d'articles sur la sortie du livre événement "Le consentement" de Vanessa Springora. Nous vous avons livré une première chronique sur le contenu du livre. Mais cet ouvrage met en lumière les mentalités qui prévalaient à l'époque. 

Une plongée dans une période où le maitre mot était: "il est interdit d'interdire"

Une opinion d'Irène Kaufer

Bien avant sa sortie prévue le 2 janvier prochain, un livre fait des vagues dans le monde médiatique : " Le Consentement " de Vanessa Springora qui raconte, du point de vue (pour une fois) de la toute jeune fille qu'elle était, sa relation avec un écrivain cinquantenaire, à l'époque encensé par les milieux littéraires et intellectuels. En attendant de découvrir le livre lui-même, on a pu lire de nombreux articles reprenant la façon, souvent accablante de complaisance, dont l'auteur en question était présenté dans les médias français.

L' "affaire Matzneff", c'est sûr, on en reparlera encore beaucoup dans les semaines qui viennent.

Si j'ai voulu ajouter ma petite pierre à cet édifice qui pèse déjà des tonnes, c'est parce que j'ai vécu ces années-là, et que ce que je lis me paraît souvent injuste, aussi bien dans l'idéalisation d'une " liberté absolue " (liberté pour qui ?) que dans la condamnation d'une " perversion " collective (attribuée à un milieu intellectuel élitiste).

Qu'on n'attende donc pas de ma part de jugements définitifs, de "solutions" simplistes ("qu'on les enferme tous !", " qu'on leur coupe les couilles ! "), pas plus que de nostalgie mal placée ("ah c'était le bon temps, pas comme aujourd'hui où on ne peut plus rien dire ni rien faire...")

"Interdit d'interdire"

Il faut se rappeler d'où on vient, en cette fin des années 60, début des années 70. C'est une époque où l'adultère est un délit, la naissance hors mariage une honte, l'avortement interdit et la contraception tolérée à condition qu'on ne lui fasse pas de publicité ; une époque où on ne parle ni d'inceste ni de violences conjugales, affaires purement " privées ", où le viol n'est pas un crime contre une femme mais une atteinte à la propriété d'un homme " légitime ", une époque où la masturbation rend sourd (au masculin, car chez les femmes ça n'existe pas....) et où l'homosexualité navigue quelque part entre la maladie mentale et le " fléau social " (pour rappel, l'homosexualité n'a été retirée de la liste des  maladies mentales de  l'OMS qu'en 1993).

 


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Et puis, boum ! Arrive mai 68. Dans une société qui étouffe, on n'hésite pas à jeter le bébé, et même toute la baignoire, avec l'eau du bain : " il est interdit d'interdire ", on veut ouvrir les prisons comme les usines, les asiles psychiatriques comme les écoles, libérer l'imagination comme les sexualités. On va renverser ce vieux monde pourrissant. Et on croit, ou on veut croire, qu'il suffit d'enlever les chaînes pour être libre et mieux encore, pour effacer les rapports de domination.

C'est une illusion, bien sûr. Comme dans toute révolution, probablement, ce sont encore les dominants qui s'en tirent le mieux, se partageant le nouveau pouvoir. Il n'y a qu'à se souvenir des " leaders " de l'époque : cherchez la femme. Et pourtant les femmes étaient bien là, dans les amphithéâtres comme dans les rues. Invisibles et muettes, ou plutôt assignées à l'être.

La sexualité n'échappait pas à ces rapports de pouvoir. Très tôt, des féministes ont dénoncé la " libération sexuelle " comme un nouvel avatar de la domination masculine. Maintenant qu'elles ne devaient plus craindre ni une grossesse non désirée, ni le jugement moral d'une société coincée, pourquoi les femmes refuseraient-elles encore des relations sexuelles ? Leur désir à elles ne comptait guère.

Soliloque du dominant

Et les enfants là-dedans, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit dans le scandale actuel ?

Que les enfants aient une sexualité, ce n'était pas franchement une découverte, ceux qui s'acharnaient à la réprimer (prêtres, médecins, parents...) étaient les premiers à s'en rendre compte. Ce qui était nouveau, c'est que son expression était présentée comme un droit. Un " droit des enfants "... récupéré par des adultes. Une chose est de laisser les enfants se découvrir entre eux (et même là, les rapports de force peuvent se manifester) ; une autre de s’autoriser en tant qu'adulte un rôle d'initiation, sans trop se préoccuper du vécu de l'enfant. Certaines de ces " expérimentations " ont laissé des traces ravageuses.

Il n'est pas question pour moi de dire comme certain·es "bah, c'était l'époque", si bien décrite, avec ses bonheurs et ses dérives, par Sorj Chalandon. Il explique comment des personnalités aussi " respectées " que Foucault, Sartre ou De Beauvoir ont activement participé à ces dérives, et pas seulement en signant des pétitions pour autoriser les relations entre majeur·es et mineur·es. Il ne s'agissait pas d'un " complot de pédophiles ", mais plutôt d'un " entre soi de dominants ". Il est assez frappant de constater la différence entre le sort d'un Matzneff, encore couronné par le Renaudot de l'essai en 2013, et celui de Tony Duvert, qui revendiquait aussi son attirance pour les petits garçons, et qui est mort dans la solitude et la misère en 2008, lui qui ne faisait pas partie du " sérail ".

Pour reprendre les mots d'Edgar Szoc sur Facebook, si le livre de Vanessa Springora provoque une telle déflagration, c'est que cette affaire"  porte beaucoup moins sur le sexe que sur la parole : des propos et des actes ne semblent être devenus scandaleux - alors même qu'ils étaient depuis très longtemps connus de tous - que parce que le "soliloque du dominant" a été interrompu par la prise de parole d'une de ses victimes".

Cependant, il faut bien admettre que si l'air du temps n'était pas aussi léger pour tout le monde, on ne peut pas non plus renvoyer ces dérives à quelques jeux pervers de milieux élitistes coupés de la "vraie vie"... A la fin des années 70, j'étais responsable des pages "société" de l'hebdomadaire POUR. Un collaborateur nous a proposé un dossier "Pédophilie". Si j'ai finalement refusé de le publier (ouf), avec l'accord de mes camarades, ce n'est pas parce que le sujet était trop sulfureux, mais parce que le texte m'apparaissait comme un long plaidoyer pro domo, sans aucune mise en perspective ni véritable contenu informationnel. Mais nous considérions donc que le thème était " abordable ", autrement que sous forme d'une condamnation sans appel.

La figure du mal

Aujourd'hui, le "pédophile" est devenu la figure même du mal, juste après (ou même avant ?) le "djhadiste". Dutroux est passé par là. Mais outre que c'est un terme paradoxal (puisqu'il indiquerait une personne qui "aime les enfants"...), il prétend désigner une " perversion " (au pire) ou une "maladie" (au mieux), une sorte de "monstre" sans aucun rapport avec " nous ". C'est sans doute trop simple. On peut penser qu'il existe des attirances et des désirs multiples, "avouables " ou non, et que la limite à ne pas franchir n'est pas le ressenti mais l'abus. Il y a abus quand on profite de la vulnérabilité d'autrui, en profitant des rapports de pouvoir. Et entre l'enfant et l'adulte, il n'y a pas d'"égalité".

Un dernier mot : il y a beaucoup d'hypocrisie dans une société qui fait mine de s'indigner avec tant de virulence contre la " pédophilie ", alors qu'elle en tolère et même valorise les images. Pensons à la publicité qui met en avant des corps de femmes ressemblant à des enfants (jeunes, sans graisse ni poils...) ou à ces grandes enseignes et médias qui proposent des parfums "pour petites filles sages... ou pour celles qui font semblant"...

Irène Kaufer, autrice et membre de l'ASBL Garance.

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