A l'école, l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle "trop ponctuelle, trop précaire"

Le 17 mai est la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie. Traditionnellement, elle est ponctuée par de nombreuses prides à travers la Belgique et le monde. Cette année, comme l’an dernier, ces manifestations ont été annulées en raison de la crise sanitaire.

À cette occasion, nous faisons un focus sur une démarche encore trop peu connue et promue aujourd’hui, celle portée par l’EVRAS, pour "Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle". L’EVRAS vise à accompagner les enfants et les adolescent·es dans le développement de leur vie relationnelle, affective et sexuelle afin de les aider à devenir des adultes épanouis. Une démarche essentielle qui fait pourtant face à de nombreux écueils en terme de ressources, aussi bien financières qu’humaines, de soutien politique, d’organisation d’EVRAS dans les établissements scolaires (et encore plus depuis un an et la crise sanitaire) et de segmentation des politiques publiques.

Pourtant, cette démarche visant à faire prendre conscience aux enfants que la sexualité fait partie de l’existence tout en mettant en avant l’exploration de son corps et des sensations qu’il procure dans un mouvement d’ouverture et de curiosité est essentiel à la construction de chacun·e pour son bien-être, mais aussi pour un vivre ensemble serein.


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Dans son ouvrage "Sexualité, sentiments et stéréotypes", Julie Henriet, psychologue-clinicienne dans le champ de l’adolescence prône la promotion de la santé. Elle défend la prise de recul, alors que les démarches d’EVRAS sont souvent entamées dans l’urgence, pour faire face à une situation de crise au sein d’un groupe. Inscrire l’EVRAS dans une démarche de promotion de la santé, c’est partir des besoins et des attentes des publics, prendre en compte les contextes et des milieux de vie. Pour une EVRAS de qualité, il s’agit de prendre le temps, de mettre du sens dans les actions, de définir des objectifs dans une démarche qui ne soit plus quantitative, mais qualitative.

L’EVRAS n’est plus organisée dans les écoles de manière prioritaire depuis le début de la crise

Le genre, l’égalité, la formation des animateurs et animatrices, la promotion de la santé sont autant de thématiques mise en avant lorsqu’on parle d’EVRAS. Oser parle de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle est essentiel si l’on souhaite la promouvoir. Pourtant, l’EVRAS est mal définie, le grand public n’y est que trop peu sensibilisé et sa définition, parfois floue, va jusqu’à diviser certain·es personnes de terrain.

Alors qu’aujourd’hui plus que jamais, l’EVRAS est au centre des débats pédagogiques, idéologiques et politiques, nous avons rencontré Julie Henriet, ainsi que Bernard Guillemin, coordinateur d’Alter Visio, organisation de jeunesse LGBTQI+.


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Pourquoi un ouvrage sur l’EVRAS maintenant ? La crise sanitaire la rend-elle encore plus indispensable ?

Julie Henriet : La parution était prévue bien avant la crise sanitaire. Mais l’EVRAS n’est plus organisée dans les écoles de manière prioritaire depuis le début de la crise. Or, de nombreux jeunes souffrent de la crise sanitaire et ces temps seraient, je pense, à maintenir en priorité à l’heure actuelle. Ce sont des lieux sécurisés et tiers où la parole peut se déployer et qui peuvent être des ressources.

Vous dites que l’EVRAS est loin d’être suffisante, tout en affirmant qu’elle est une question de bons sens. Comment gérer cette intégration transversale ?

Bernard Guillemin : L’EVRAS est un temps défini. Elle se déroule principalement en "one shot" pour la plupart des élèves. Et même si certaines structures interviennent à moyen termes (l’équipe d’Alter Visio intervient par exemple entre trois et cinq fois deux périodes de cours pour un même groupe classe), cela reste de l’ordre d’un temps défini. Les bénéficiaires des interventions sont, à la suite de ces moments, reconfronté·es à des discours binaires, voir sexistes ou LGBTphobes. L’EVRAS à elle seule ne peut contribuer à une société inclusive. Je crois que la formation de l’ensemble des professionnel·les de la jeunesse, de l’enseignement et de la promotion de la santé souvent être formés à l’inclusion (et pas uniquement en matière de genre et d’orientation sexuelle). Au-delà des milieux de vie des jeunes, il m’apparaît qu’il faudrait aller un pas plus loin et notamment dans les cursus liés à la communication et aux médias, dans les hautes études artistiques… C’est à tous les échelons de notre société qu’il nous agir. Sans quoi il y aura systématiquement cette tension entre des discours divergents et le temps de l’EVRAS restera systématiquement moins porteur.

Quels outils spécifiques faudrait-il mettre en place ?

BG : L’outil se doit d’être un médium favorisant deux aspects : premièrement l’expression des participant·es, soit permettre à tous et toutes sur un sujet donné de partager leur savoir et leur regard quant à celui-ci et deuxièmement d’apporter, le cas échéant, une information. Or, choisir un outil doit se baser sur l’analyse des besoins et de fonctionnement du groupe avec lequel on se mettra en mouvement. Un outil ne conviendra pas à toutes les dynamiques de groupe. Bien plus que l’outil, c’est la méthodologie globale qui importe. Et pour définir celle-ci, il est impératif de comprendre pour quelle raison on intervient, quelle est la demande initiale, quel est le besoin. L’analyse de la demande est prépondérante à l’outil que l’on exploitera. L’outil c’est l’EVRAS et il y a des manières diverses de la pratiquer. Ces méthodologies doivent se construire en fonction du groupe avec lequel on travaillera.


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Quel est ou devrait être le rôle de l’EVRAS dans le processus de déconstruction de notre société genrée ?

BG : L’EVRAS parle, de manière synthétique, de la construction des identités au travers le corps, les relations et les sexualités. Soit, du rapport à soi, du rapport à/aux l’autre(s). Dans ce cadre, il apparaît que la question des rôles de genre y est abordée tout du moins de manière transversale. C’est donc ici un endroit propice pour venir déconstruire ces constructions sociales, d’une part les rôles binarisés (féminin/masculin) et, d’autre part, le discours cisgenré. Sur la question de la déconstruction des stéréotypes plus spécifiquement, le travail s’avère particulièrement complexe. Le temps de l’animation est un temps qui entre parfois (pour ne pas dire souvent) en tension avec une série d’autres discours bien plus ancrés que sont le discours familial, le discours médiatique et le discours social. Si je vis trois animation EVRAS qui m’amène à me décentrer et à construire une autre image des rôles de genre durant de ma scolarité, mais qu’en sortant de l’école je suis confronté à des publicités particulièrement genrées, que le discours des enseignant·es est binaires et genrés de la même manière que dans mon cercle familial et/ou social, que les films ou vidéos que je regarde s’inscrivent dans ce même type de discours, l’animation aura finalement peu de poids dans ma réflexion. Alors, nous intervenant·es, nous nous rassurons quelque part en nous disant que nous sommes une partie du processus, que nous semons des petites graines, mais c’est évidemment là une manière de justifier notre travail. Et à juste titre. Ce travail est important, mais il m’apparaît que l’EVRAS ne suffit pas à cet égard. Il est impératif d’agir à différents niveaux. Néanmoins, et pour conclure, l’EVRAS se doit d’être une EVRAS inclusive, dégenrée et qui s’inscrit dans une perspective de lutte contre les discriminations de sexe et de genre.


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La conclusion de votre ouvrage est plutôt radicale ! Vous dites "Et si le préalable à l’EVRAS était qu’elle ne soit pas en tension avec la société inégalitaire et capitaliste dans laquelle nous évoluons". Pourriez-vous nous dire en quoi consiste cette tension ?

JH : À l’heure actuelle, l’EVRAS est pensée dans une démarche quantitative. On parle de nombre d’élèves touchés, de subsides, d’efficacité. Or, on manque cruellement de moyens humains et financiers, tout comme globalement tout ce qui touche à l’enseignement. Dès lors, avec les meilleures intentions du monde, il devient compliquer de faire une EVRAS de qualité puisqu’elle ne peut actuellement être généralisée et reste donc inégalitaire. Les filières professionnelles sont les moins touchées, ce qui renforce les inégalités. De plus, la publicité, les réseaux sociaux, etc. prônent une société de consommation et de rentabilité, où le sexisme est partout. Dès lors l’EVRAS, trop ponctuelle, trop précaire peut difficilement faire le poids car elle prône tout l’inverse en tentant d’ouvrir à la diversité, à la déconstruction des stéréotypes et en visant l’égalité. Pour s’émanciper de cette société à titre individuel, je n’ai pas d’idée. Mais une refonte de l’enseignement, des formations complètes des profs, des subsides supplémentaires afin que chaque citoyen.ne ait accès à un savoir de manière égalitaire et adapté, ce serait déjà pas mal !

Sexualité, sentiments et stéréotypes, Centre d’Action Laïque, 10 euros

Education: éviter les clichés liés au genre (JT 25/04/2021)

July Robert est traductrice et autrice.

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