Affaires carolos: il a fallu lutter contre les "On a toujours fait comme ça"

Jean-Claude Lacroix, ancien président Comité d’Ethique et de déontologie de la Ville de Charleroi.
Jean-Claude Lacroix, ancien président Comité d’Ethique et de déontologie de la Ville de Charleroi. - © HERWIG VERGULT - BELGA

Jean-Claude Lacroix a été le président du Comité d’Ethique et de Déontologie de la Ville de Charleroi. Avec 7 autres personnes, toutes issues de la société civile, il avait été mandaté en 2006 par la Ville de Charleroi pour mettre sur pied un Comité d’Ethique et de Déontologie. Ce bureau devait à la fois examiner les demandes et plaintes qui lui étaient adressées, par les fonctionnaires communaux, les mandataires et le public. Il avait également pour mission de sensibiliser les 4000 fonctionnaires communaux aux notions d’éthique et de déontologie.

Combien de personnes se sont adressées à votre bureau, durant toute son existence ?

Sur toute l’existence du bureau, qui a duré un peu plus de six ans, nous avons eu 190 demandes d’avis. Nous avons eu 38 plaintes. Nous avons formulé 11 recommandations. Nous avons eu 51 contacts plus ou moins formels ou informels parce que certains souhaitaient voir comment le bureau fonctionnait et le rayonnement extérieur du bureau a également pris de l’ampleur, notamment par la participation à des colloques sur l’éthique et la déontologie.

C’est finalement assez peu, entre guillemets, quand on voit qu’il y a 4000 fonctionnaires à la Ville de Charleroi ?

Il ne faut pas oublier que les formations, qui ont touché pas mal de gens, ont peut-être eu réponses à leurs questionnements. En tout cas, ce que l’on peut dire, c’est que 25% des demandes émane des mandataires : 50% des fonctionnaires, 21% des citoyens et 4% qui sont des initiatives du bureau.

Dans les demandes d’informations que vous avez reçues, est-ce qu’il y en a une qui vous semble particulièrement symptomatique des problèmes de l’époque ?

Dans les problèmes de l’époque, il y avait pas mal de problèmes au niveau du personnel qui n’avait pas accès aux statuts, ni aux règlements financiers. Ca a été une découverte au début du fonctionnement du bureau. Certains fonctionnaires, qui avaient déposé une plainte ou demandé un avis, venaient nous dire "Vous savez, nous on se rend bien compte que notre problème, c’est un problème statutaire". Nous répondions "Oui, mais pourquoi vous n’allez pas voir les statuts si la réponse est dedans ?".

"Mais parce qu’on a du mal à avoir accès aux statuts. Quand on demande à la GRH pour avoir accès aux statuts, on nous demande pourquoi on veut y avoir accès !".

Et donc là, il y avait une espèce de frein et de barrière. Dès l’instant où nous avons formulé la remarque et la recommandation, les statuts ont été publiés sur le site de la Ville et tout le monde pouvait y avoir accès. Pour les règlements financiers, ça a été un peu plus long, mais finalement satisfaction a été donnée.

D’autres problèmes qui seraient vraiment emblématiques de l’époque ?

Le problème de l’utilisation des biens publics, que ce soit pour des manifestations à titre privé, l’utilisation des véhicules de service et de fonction. Là, nous avons émis plusieurs avis, formulé des recommandations de sorte que l’échevin qui était en charge à l’époque, Paul Ficheroulle, a soumis au bureau une charte automobile dans laquelle on disait "On a droit à une voiture de fonction dans tel cas, on a droit à utiliser le véhicule de service dans tel cas, etc.". Donc, tout cela a été clarifié parce qu’on s’apercevait que des véhicules de service étaient vus le samedi sur le parking de chez Cora ou à Namur pendant la semaine. On a mis fin à tout ça.

Mais ce que nous avons dit quant à nous - ce n’était pas à nous de réglementer -, c’est que tout le monde est logé à la même enseigne et les règles on doit les connaître. La loi pénale on doit la connaître. La règle d’éthique et de déontologie, on doit la connaître. Si on a une hésitation, eh bien on peut adapter le cas particulier par rapport au texte et donner la marche à suivre.

Est-ce qu’il était logique qu’avec les années le nombre de courriers, le nombre de contacts diminuent ?

Je pense que oui, mais nous n’avions pas terminé, en tout cas la formation du personnel comme elle avait été envisagée au départ, puisque sur les 4.000 membres du personnel nous en avons initié à l’éthique 1800.

Là, je sens une frustration de votre part ?

Ça nous paraissait être quelque chose d’important parce que l’estompement de la norme a tout de même été constaté à tout niveau. On utilisait les biens communs à des fins privées sans se rendre compte qu’on n’agissait pas bien. Et c’est surtout cette notion-là que l’on voulait inculquer. Le bien public, il est le bien public et on ne peut pas se l’approprier à titre privé.

Ou bien, c’est une infraction ou bien c’est contraire à la déontologie si c’est d’un ordre mineur. Et c’est cela qu’on voulait faire comprendre et amener les fonctionnaires à réfléchir. Est-ce que j’agis bien en faisant comme cela ou non.

Finalement, cette fameuse phrase "on a toujours fait comme ça", vous l’avez entendue bien des fois ?

Oui, bien des fois. "On a toujours fait comme ça. Le chef faisait comme ça. Le chef du chef faisait comme ça. L’échevin faisait comme ça. Alors, tout le monde faisait comme ça.".

Donc, il n’y avait pas de raison, on était anormal si on ne faisait pas ça comme ça. On ne se posait même plus la question. Ça allait de soi.

Des regrets de la façon dont ça s’est terminé ? (le Comité a démissionné en novembre 2013, en dénonçant le manque d’intérêt de la nouvelle majorité en place)

Non, c’est une décision qui ne nous appartient pas. Nous avons décidé de ne plus continuer à participer aux travaux du bureau, dès l’instant où le pouvoir politique a voulu filtrer les demandes qui nous parvenaient. Alors que pendant des années on a défendu le point de vue de ceux qui ont initié le bureau d’éthique, c’est-à-dire de garantir l’anonymat pour que les gens puissent s’expliquer, on ne pouvait pas accepter. On ne peut pas utiliser de représailles à l’égard de gens qui ne sont pas d’accord avec le pouvoir en place. Dès l’instant où on nous coupe de cette garantie de l’anonymat, pour nous c’était contraire à notre éthique personnelle. Nous avons donc décidé de démissionner. Et le pouvoir politique n’a pas désigné un autre comité. Dont acte.

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