Voyage à travers la Syrie d'Assad: reportage de nos envoyés spéciaux

Le président Bachar El-Assad plus important que le patriarche Arménien
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Le président Bachar El-Assad plus important que le patriarche Arménien - © hapa

Un reportage en Syrie en 2015 représente une plongée dans un monde étrange, paradoxal.

Dès le passage de la frontière libanaise, on est confronté aux portraits omniprésents du président Bachar el-Assad. Des militaires procèdent à des fouilles minutieuses de nos bagages, aidés de chiens renifleurs. Le moindre objet suspect est saisi. Ce sera le cas de notre téléphone satellite, qui nous sera rendu lors de la sortie du pays.

Au guichet de la douane, une jeune homme nous interpelle à voix basse : "Vous êtes journalistes ? Bienvenue en enfer.. prenez soin de vous !". Il est dentiste, et tente de se rendre au Liban pour demander, sans grand espoir, un visa à l’ambassade de France.

Avant d'entrer en Syrie, la liste du matériel est méticuleusement noté à la main sur un papier. Il ne sera plus jamais vérifié par la suite et encore moins à la sortie du pays.

A Damas, la vie semble normale, ou presque. Des checkpoints parsèment la capitale, le trafic est dense, compliqué par ces contrôles et des sortes de "couloirs rapides" réservés aux VIP.

Quand des avions militaires déchirent le ciel pour aller larguer leurs bombes sur les banlieues, personne ne sourcille. Même résignation quand des roquettes s’abattent sur la vieille ville. Certains courent, mais la plupart des passants ne hâtent même pas le pas.

Visite du musée national de Damas

Nous avons rendez-vous avec Maamoun Abdulkarim. Il est le directeur du patrimoine syrien. Il nous reçoit dans son bureau, au musée de Damas, un musée vidé depuis deux ans de toutes ses collections, placées en lieu sûr.

Les agences humanitaires sont sur le terrain syrien depuis le début du conflit

Notre rendez-vous suivant a lieu en face du musée, dans le luxueux hôtel 4 Seasons, où loge la majorité du personnel de l’ONU encore présent à Damas. L’édifice est hyper-sécurisé. Des gardes passent les véhicules au détecteur de métaux et d’explosifs. Nous rencontrons le directeur du PAM, le programme alimentaire mondial à Damas. C’et la PAM qui gère la distribution de l’aide humanitaire aux 7 millions de déplacés.

Après quatre ans et demi de guerre, la Syrie est un pays en ruines ou presque. La moitié de la population a fui ou se retrouve déplacée à l'intérieur des frontières. Les agences humanitaires ont beaucoup de mal à parvenir jusqu’aux victimes, en raison des combats et des obstacles placés par le régime ou les groupes armés. C'est toute une population qui est prise en otage.

Place des multiples religions en Syrie

Nous nous rendons dans le quartier chrétien de Damas, à Bab Touma, une des portes de la vieille ville. Des ruelles étroites, maisons de style ottoman, des petits marchands d’épices se succèdent. Certains passants nous regardent avec une curiosité joyeuse. Cela fait 2 ans qu’ils ne voient plus d’étrangers dans ces rues autrefois si touristiques.

A l’église orthodoxe arménienne où nous avons rendez-vous, un mariage se déroule justement. Les amies de la mariée sont habillées de robes hyper échancrées, et claudiquent joliment sur leurs talons trop hauts.

Les chrétiens d'Orient représentaient à peu près 8% de la population avant le conflit. Aujourd’hui, cette minorité, qui était considérée comme un fidèle soutien au régime de Bachar el-Assad, choisit l’exil. Les chrétiens se sentent pris au piège. Ils ne prennent pas position par rapport au conflit. Mais plusieurs de leurs responsables ont, dès le début, épousé la position du régime, plaçant leurs ouailles dans une posture intenable. Désormais menacés par l’avancée de l’Etat islamique, beaucoup choisissent l’exil. Le pays se vide de ses chrétiens, syriaques, arméniens ou grecs orthodoxes..

Nos envoyés spéciaux ont rencontré plusieurs responsables religieux. Et d’abord le nonce apostolique, c'est-à-dire l’ambassadeur du Vatican, Mario Zenari qui est resté à Damas depuis le début de la guerre.

Lattakié, fief de la famille Assad, première destination des déplacés

Quand on quitte Damas par le Nord, on traverse la fameuse vallée de la Ghouta, désormais transformée en sinistre no man’s land. Pendant des kilomètres, ce ne sont que des champs de ruines. Des bâtiments écrasés, éventrés, criblés de balles. Il n’y a plus âme qui vive.

Deux véhicules blindés sont en flammes. Au loin, on voit les champignons d’explosions de bombes larguées sur Adra, un quartier contrôlé par l’opposition. Nous empruntons l’autoroute vers Tartous et Lattaquié.

La terreur imposée par l'état islamique

On estime que l'organisation terroriste Etat islamique contrôle le tiers du pays. Ils ont établi la capitale de leur califat dans la grande ville de Raqqa, au Nord. Ils tirent leur budget de taxes extorquées aux commerçants, d'un impôt islamique imposé aux chrétiens, mais aussi de rançons soutirées suite a des enlèvements crapuleux.

Comment vit-on sous le règne de Daech ? Les témoignages sont rares évidemment. Nos envoyés spéciaux ont rencontré des familles qui ont fui des zones contrôlées par l’Etat islamique, ou d’autres groupes rebelles islamistes. Ces familles se sont réfugiées en zone gouvernementale.

Dans quelles conditions notre équipe est-elle partie en Syrie ?

Partir en reportage en Syrie est devenu pratiquement impossible pour les journalistes. Les zones tenues par les rebelles ou l’Etat islamique sont devenues des zones de " non-droit ", ou tout étranger prend le risque d’être tué ou pris en otage. Ces zones sont de facto inaccessibles depuis plus d’un an.

Le seul endroit où les journalistes peuvent travailler en jouissant d’un minimum de sécurité sont donc les zones contrôlées par le gouvernement. Damas délivre difficilement des visas aux journalistes occidentaux. Cela fait deux ans que la RTBF en a fait la demande.

Après mûre réflexion sur les conditions de sécurité de notre équipe, nous sommes partis à l’invitation de la communauté arménienne de Syrie. C'est une minorité chrétienne qui redoute une nouvelle émigration, 100 ans après le génocide qui a chassé les Arméniens de Turquie, qui les a poussés à se réfugier notamment en Syrie.

Durant son séjour en Syrie, notre équipe a pu se rendre à Damas, Lattakié et Kessab, à la frontière turque. Trois zones sous contrôle de l’armée syrienne. Elle était accompagnée d’un employé du ministère de l’Information, chargé de faciliter le passage des checkpoints, et de veiller à ce que l’on ne prenne aucune photo d’objectif militaire.

Comme dans tout pays en guerre, chaque déplacement doit faire l’objet d’une autorisation préalable. Ce qui n'a pas empêché l'équipe de modifier son programme quand elle le souhaitait, soit pour réaliser des interviews , soit par mesure de sécurité. Le seul contact avec des officiels a été une rencontre avec le gouverneur de Lattakié. Ce genre de visite de " courtoisie " n’a rien d’inhabituel lors de reportages à l’étranger.

Le but de nos journalistes était de rendre compte du vécu de la population. Certaines rencontres avec des familles ont été organisées au préalable, d’autres ont été fortuites, au hasard des rencontres dans certains quartiers.

Notre équipe a été témoin de bombardements sur des quartiers de Damas occupés par l’opposition syrienne, comme Douma ou Adra, sans pouvoir rendre compte de la situation sur place, toujours pour des raisons de sécurité.

Côté gouvernemental, certains quartiers de Damas ont aussi été la cible de dizaines de roquettes, et deux véhicules piégés ont explosé à Lattakié durant notre reportage.

 

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