Syrie : les gagnants et les perdants de la nouvelle donne

L'armée turque patrouille dans la ville de Tal Abyad, abandonnée par les combattants kurdes.
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L'armée turque patrouille dans la ville de Tal Abyad, abandonnée par les combattants kurdes. - © BAKR ALKASEM - AFP

L’offensive turque lancée sur le nord de la Syrie le 9 octobre modifie profondément les rapports de force dans la région. L’opération a abouti à un cessez-le-feu réclamé par les États-Unis et à un accord conclu avec la Russie. Parmi les nombreux acteurs de ce conflit aux facettes multiples, voyons qui gagne et qui perd.


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LES GAGNANTS

► La Turquie

Le président Recep Tayyip Erdogan dénonçait depuis des années l’établissement d’une zone autonome kurde en Syrie, qui plus est appuyée par des milices qu’il qualifie de " terroristes " en raison de leur proximité avec le PKK turc. Son offensive a permis en deux semaines à la fois l’étranglement de la zone autonome kurde et le retrait des milices à plus de 30 kilomètres de sa frontière.

Le président turc poursuit à présent un but supplémentaire. L’évacuation de deux millions de réfugiés syriens présents en Turquie dans cette zone. L’opération permettrait de satisfaire son opinion publique, fatiguée du fardeau que représentent les millions de réfugiés, et la dilution de la présence kurde par l’implantation d’Arabes. L’accord conclu avec Vladimir Poutine reste prudent sur ce point. Il évoque des " efforts communs pour faciliter le retour de réfugiés de façon sûre et volontaire ". Or, la plupart des réfugiés ne manifestent aucune envie de rentrer dans le pays toujours gouverné par Bachar al-Assad, qui plus est dans cette région inhospitalière qui n’est pas la leur pour la plupart.

La Russie

Le président Vladimir Poutine est devenu en quelques jours le maître du jeu sur le très complexe échiquier syrien. Il a immédiatement saisi l’opportunité offerte par le départ des forces américaines. Il est parvenu à éviter des affrontements entre le régime syrien qu’il parraine depuis des années et la Turquie, interlocuteur privilégié de Moscou pour stabiliser la zone. Son objectif est de reprendre, avec le régime de Bachar al-Assad qui lui doit sa survie, le contrôle complet du pays. La fin de l’autonomie kurde est un pas de géant dans cette direction. Vladimir Poutine a dû faire une concession à Recep Tayyip Erdogan : le Turc garde, pour le moment, le contrôle de la zone de 120 km qu’il a conquise depuis le 9 octobre. Mais la police militaire russe participera au contrôle du reste de la frontière turco-syrienne, affirmant ainsi son rôle de médiateur dans le conflit.

Pour Thomas Renard, chercheur à l’Institut Egmont, la Russie se renforce grâce à cette séquence bien au-delà de la scène syrienne. " A travers ce dossier, la Russie marque des points sur la scène régionale et se profile comme un acteur stratégique majeur, avec ce partenariat qui se développe avec la Turquie. Rappelons que la Turquie est membre de l’Otan et, à la base, elle a davantage vocation à s’ancrer dans le bloc occidental, l’Otan et l’UE. La Turquie, qui regardait vers l’Europe, s’est fortement rapprochée de la Russie. Vladimir Poutine ne rate aucune occasion pour diviser l’Occident. "

Le régime syrien

Grâce à cet accord russo-turc, le président Bachar al-Assad reprend sans coup férir le contrôle d’une vaste zone de son pays qui lui échappait depuis des années. Dans un mouvement inespéré pour le régime, les Kurdes ont dû l’appeler à la rescousse face à l’offensive turque. "La priorité du régime est d’assurer sa propre survie, rappelle Thomas Renard. Dans l’état actuel, elle semble plutôt assurée. Bachar al-Assad est ré-établi comme une force politique majeure et un interlocuteur de premier plan pour la transition politique dans le pays. On savait que les Kurdes et le régime allaient devoir négocier un jour le statut de la région kurde. Aujourd’hui, les Kurdes sont dans une position de faiblesse pour négocier avec le régime. La donne a complètement changé en faveur du gouvernement."

Cette victoire circonstancielle masque néanmoins une situation peu favorable. Très affaibli par huit années de guerre sans merci, le régime ne tient son territoire que grâce à l’aide de son parrain russe et au soutien de l’Iran. La frontière avec la Turquie sera à l’avenir contrôlée par la Russie. La Turquie a en outre envahi une zone de 120 km sur 30. L’accord lui accorde cette occupation du territoire syrien pour une durée indéterminée.

Le groupe Etat islamique

Affaibli, désorganisé, sans base territoriale, le groupe d’Abou Bakr al-Baghdadi est entré dans la clandestinité avec des moyens réduits. L’accord conclu dans la foulée de l’offensive turque redistribue les cartes dans sa zone d’implantation historique en Syrie. Il dispose potentiellement de 12.000 djihadistes et leurs familles dans des camps de détentions dont le sort reste incertain. " Qui va prendre contrôle de ces camps et des prisons et quelles seront les implications détenues à ces endroits ? Seront-elles transférées ailleurs ? Les Turcs vont-ils les maintenir dans ces centres ? Il y a encore beaucoup d’inconnues ", s’interroge Thomas Renard. Quelques centaines d’entre eux se sont déjà échappés. Se battant pour leur propre survie, les Kurdes ont mis fin à leur lutte contre les terroristes. Les soldats américains ont eux quitté les lieux. La Russie et le régime syrien, nouveaux maîtres du nord de la Syrie, n’ont jamais fait preuve d’une grande résolution dans la lutte contre Daech. Cette nouvelle donne pourrait permettre au groupe de se réorganiser.

LES PERDANTS

Les Kurdes

Ils ont perdu en quelques jours les acquis de huit années de travail patient pour constituer leur zone autonome. Prudents, ils n’avaient pas proclamé ni revendiqué leur indépendance, mais simplement la possibilité de gérer un territoire décentralisé au sein d’une Syrie qu’ils concevaient comme un Etat fédéral. Ils pensaient avoir trouvé un protecteur solide en collaborant étroitement avec l’armée américaine dans la lutte contre le groupe Etat islamique. Le président américain a décidé abruptement de retirer ses GI’s, donnant un feu vert implicite à l’offensive turque. Les milices kurdes doivent se retirer à au moins 30 km de la frontière turque, et le régime reprend le contrôle de larges pans de leur zone autonome. " Les Kurdes se trouvent pris en étau entre des patrouilles turco-russes au nord et les forces de Bachar al-Assad qui reprennent du terrain ", note Thomas Renard.

Les Etats-Unis

La décision de Donald Trump de retirer brusquement les troupes américaines du nord de la Syrie endommage, probablement pour longtemps, la confiance des partenaires de Washington. Ce retrait est perçu comme une trahison de l’allié kurde, qui fut pourtant un atout majeur de la coalition contre le groupe Etat islamique. Les combattants kurdes ont mené l’essentiel des combats au sol contre les djihadistes qui menaçaient, entre autres, l’Occident. De plus, ce retrait américain laisse le champ libre au grand rival russe qui devient, grâce à cette dérobade du président américain, l’acteur majeur dans la région.

L’Union européenne

Spectateurs impuissants des événements en Syrie, les Européens subissent les conséquences néfastes de la nouvelle donne. La première conséquence est le risque terroriste accru, en raison de la possibilité donnée au groupe État islamique de se réorganiser (cfr. ci-dessus). Plusieurs pays européens perdent pied dans leur zone d’influence traditionnelle, au profit de la Russie. Le renforcement de Moscou en Syrie pourrait également augmenter son assertivité sur le continent.

L’Otan

L’alliance atlantique sort divisée de cet épisode. Les alliés se méfient désormais de l’impulsivité américaine et des initiatives belliqueuses de la Turquie. Plusieurs alliés ont suspendu leurs livraisons d’armes à Ankara. Le capital confiance, essentiel dans une alliance militaire, a été dangereusement dilapidé. Thomas Renard souligne que cet affaiblissement de l’alliance profite essentiellement à Moscou : "Pour Vladimir Poutine, avoir pu attirer vers la Russie un membre de l’Alliance est une victoire stratégique majeure. Ce développement d’un partenariat stratégique entre la Russie et un membre de l’Otan est tout à fait exceptionnel."

Syrie : un accord russo-turc

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