Syrie: guerre civile et guerre des chiffres, victimes et démentis

"Les militaires sont actuellement incapables – ou refusent – de compter les morts, avec précision, depuis le ciel."
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"Les militaires sont actuellement incapables – ou refusent – de compter les morts, avec précision, depuis le ciel." - © T.M. avec BELGA

Dans la guerre civile qui fait rage en Syrie, le nombre de belligérants est approximatif. Le nombre de morts est une estimation. Le nombre de victimes civiles tient de l'à-peu-près.

Mais cette guerre dure depuis cinq ans, cinq mois et quatre jours. L'une des rares données chiffrées dont la précision n'est pas à remettre en cause.

Nombre d'organisations, d'observatoires et d'instituts de recherche s'essayent néanmoins à compter les massacres, à recenser les bombardements, à "statistiquer" cette boucherie humaine.

L'ONU y a renoncé depuis longtemps. En janvier 2014, le Haut-Commissariat aux Droits de l'Homme lâche la calculette, ne se jugeant "plus en position de respecter un standard de qualité et de vérification pour nous permettre de publier de nouveaux chiffres". Le compteur officiel est alors bloqué à 93 000 morts depuis juin 2013.

Malgré cela, deux rapports seront encore publiés, dont le dernier, publié en août 2015, avancera le nombre de 250 000 morts.

290 000 victimes ?

Depuis, c'est essentiellement l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), cette ONG basée à Londres, qui tente de fournir un bilan grâce à ce qu'il présente comme un réseau d'informateurs présents sur les lieux du conflit. Le dernier total, daté d'août, porte ce nombre à 292 817.

Parmi ces 292 817 victimes, l'OSDH dit avoir recensé 84 472 victimes civiles (dont 14 711 enfants), 50 548 combattants rebelles et de l'alliance arabo-kurde des Forces démocratiques syriennes, 49 547 djihadistes, et 104 656 hommes des forces gouvernementales de Bachar al-Assad (dont 57 909 soldats).

400 000 victimes ?

L'émissaire de l'ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, y a depuis été de sa propre estimation, toute personnelle, et autrement plus dramatique. En avril dernier, il chiffrait ainsi le nombre de morts à 400 000, rapporte Al-Jazeera.

"Nous avions le nombre de 250 000 il y a deux ans, avait-il alors indiqué. Eh bien, il y a deux ans, c'était il y a deux ans."

470 000 victimes ?

Le Centre syrien pour la recherche politique, cité par le quotidien britannique The Guardian en février dernier, dépeint un tableau encore plus sombre : 470 000 tués.

Quelque 400 000 morts résulteraient directement des violences, tandis que les 70 000 autres personnes seraient mortes par manque de nourriture, d'eau ou de soins de santé, notamment.

À en croire le bilan de ce "think thank indépendant" (selon les termes employés par l'organisation elle-même), 11,5% de la population syrienne aurait ainsi été tuée ou blessée depuis mars 2011.

Qui sont les meurtriers ?

Et quand il s'agit de mesurer quel belligérant est responsable – ou plus responsable qu'un autre –, là aussi, les versions diffèrent.

En septembre 2015, le Washington Post cite ainsi le Réseau syrien pour les droits de l'Homme, autre groupe d'observation basé au Royaume-Uni. Il établit alors qu'en à peine six mois l'armée gouvernementale et les milices pro-Assad ont causé la mort de 7894 personnes quand, dans le même temps, 1131 Syriens tombaient sous l'action du groupe terroriste État islamique.

Au total, le RSDH évaluait, en mars dernier, que 194 208 personnes avaient perdu la vie après cinq ans de guerre. Précisant au passage que 94,66% de ces meurtres (soit 183 827), étaient le fait des seules forces gouvernementales, contre 1,52% pour les groupes armés d'opposition ou encore 1,13% pour l'EI.

Qu'en est-il des bombardements de la coalition et de la Russie ?

Quant aux frappes étrangères, le même organisme a également un avis tranché. Les bombes larguées par la coalition emmenée par les États-Unis auraient fait 311 victimes civiles (0,16%), contre 1984 (1,02%) pour les raids russes. L'US Air Force et ses alliés ont donc fait six fois moins de victimes que l'homologue russe, en débutant pourtant leurs frappes un an plus tôt.

Un bilan collatéral qui n'est pour autant guère de l'avis de Washington, dont l'inventaire s'arrête au chiffre de 55 victimes. Frappes en Irak comprises... Tout en assurant, en février, avoir tué plus de 26 000 combattants de Daech, rapporte la BBC.

L'organisation Airwars – qui recense l'ensemble des frappes en Irak et en Syrie – évoque pourtant un total de 1582 victimes civiles tuées par la coalition en 14 522 frappes. Et, précise l'observateur, c'est un "minimum".

"Un problème systémique"

Chris Woods, fondateur d'Airwars et journaliste d'investigation basé à Londres (ex-BBC notamment), s'interrogeait ce mercredi sur le site du New York Times: "Les États-Unis ignorent-ils leurs victimes civiles en Irak et en Syrie ?". Sa réponse est en grande partie oui.

Mais il nuance. "Le Pentagone n'est pas seul dans ses échecs comptables. La Russie refuse toujours les plus de 2000 morts qu'elle a plus que probablement causées en Syrie, tandis que l'ensemble des membres de la coalition des États-Unis assurent n'avoir tué que les 'mauvais gars'."

Il conclut avec brio: "Voilà donc un problème systémique, un problème qui suggère que les militaires sont actuellement incapables – ou refusent – de compter les morts, avec précision, depuis le ciel. Dans les airs, tout semble perfection. Au sol, les civils meurent".

Car, avec ou sans chiffres, la réalité est celle-là.

La vérité, elle, n'est qu'une victime de plus.

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