La Syrie est devenue le principal pourvoyeur de réfugiés en Europe

Chiffre interpellant : quatre millions. C’est le nombre de réfugiés syriens. Ce chiffre a été annoncé par le HCR, le Haut-Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés. Pour son patron, c’est la plus grande population de réfugiés pour un seul conflit en une génération. Ces réfugiés pourront-ils un jour regagner leur pays ravagé par la guerre? La RTBF a rencontré Fabrice Balanche, géographe, spécialiste de la Syrie et Directeur du groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.

Selon vous, ce chiffre de quatre millions de réfugiés ne correspondrait pas à la réalité. Il y en aurait encore plus…

Fabrice Balanche : On peut estimer que les réfugiés syriens sont 5 à 6 millions parce que le HCR ne compte que les personnes qu’il enregistre. Or, beaucoup de personnes ne s’enregistrent pas parce qu’ils n’en ont pas besoin - des classes moyennes, des gens riches -, et aussi parce qu’ils ont peur.

Au Liban, par exemple, vous avez beaucoup de réfugiés syriens qui n’osent pas aller s’enregistrer par peur que leur nom soit donné à la police libanaise, au Hezbollah et comme ils ont supporté l’opposition syrienne ils ont peur ensuite de se faire arrêter.

Hier, Yassin, un réfugié de 45 ans, installé dans un camp privé d’électricité et d’eau potable, dans le nord du Liban, déclarait à l’AFP "nous ne pensons plus à rentrer en Syrie". Est-ce que la plupart de ces réfugiés ont perdu toute envie, tout espoir d’un jour revenir en Syrie ?

F. B. : Beaucoup ont perdu espoir et beaucoup, effectivement, ne pourront pas rentrer en Syrie. Tout comme les huit millions de déplacés internes qu’on a en Syrie, parce qu’il ne faut pas oublier qu’en Syrie on a aussi huit millions de personnes qui ont perdu leur domicile. Au total, il y a un Syrien sur deux qui a perdu son domicile. Même ces personnes-là pensent à partir. Comment voulez-vous que les réfugiés qui sont déjà à l’extérieur puissent rentrer en Syrie ? Certains ne pourront pas parce qu’ils sont persona non grata, ceux qui viennent de Baba Amr, le quartier de Homs qui avait soutenu la révolte; ceux qui viennent de Quseir, ville qui avait soutenu également la révolte. Ceux-là sont interdits de retour en Syrie.

Et puis vous avez la guerre qui continue. Vous avez ceux qui ont fui la zone tenue par Daesh. Je suis allé en Syrie récemment. J’ai rencontré des gens qui venaient de Rakkah. Pour eux c’est impossible. La personne était avocate. Elle est sur la liste noire de Daesh. Donc, beaucoup de personnes ne pourront pas revenir.

Yassin dit encore "personne au monde n’œuvre sérieusement pour mettre fin au conflit". Est-ce qu’il a raison ?

F. B. : Oui, tout à fait. Les puissances régionales sont dans un bras de fer : Iran, Turquie, Arabie Saoudite. La Syrie est un terrain d’affrontements. Les puissances internationales : Etats-Unis, Russie, sont également dans un bras de fer. De toute façon, même si elles tombaient d’accord sur l’issue de ce conflit, ce serait difficile de faire rendre raison à la Turquie qui est largement autonome finalement aujourd’hui de l’OTAN. L’Arabie Saoudite ne pense qu’à avoir la tête de Bachar El Assad. Et l’Iran tient à tout prix à garder le régime en place.

Ensuite, vous avez une dynamique propre. Depuis quatre ans, vous avez des gens qui ont gagné beaucoup d’argent; qui sont devenus des chefs de guerre. Pour eux, la guerre est devenue une activité très lucrative. Ils n’ont pas envie que cela s’arrête non plus.

Quel est le problème numéro un aujourd’hui ? C’est le groupe terroriste Etat Islamique ou le Président syrien Bachar El Assad ?

F. B. : Je crois que le problème numéro un ce sont les groupes terroristes. L’Etat Islamique, Daesh, mais aussi Al Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda qui est financée aujourd’hui par l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Pour avancer en Syrie, c’est devenu finalement l’alternative choisie par ces deux puissances pour remplacer Bachar El Assad. Ces deux pays jouent avec le feu et on ne s’en rend pas forcément compte en Occident.

Le HCR a appelé hier l’Union Européenne à offrir une réponse plus efficace à la crise des réfugiés syriens. Ils arrivent en nombre en Europe. Est-ce que la Syrie est, à vos yeux, quand vous observez la situation, une priorité pour l’Union Européenne qui tente en ce moment de régler le dossier grec ?

F. B. : C’est une priorité. Vous avez eu, en 2014, 625 000 demandes d’asile en Europe. Un doublement de demandes d’asile depuis 2010. 20% des demandes d’asile sont des Syriens. C’est la nationalité numéro un pour les demandes d'asile en Europe. Deux millions de réfugiés Syriens en Turquie, deux millions au Liban et un million en Jordanie. Parmi eux, nombreux cherchent à venir en Europe.

Depuis le Liban, ils prennent des bateaux clandestins. Ils arrivent en Turquie et ils rejoignent les filières qui se sont mises en place en Turquie. Le tarif c’est 12 000 euros pour rejoindre le Danemark, la Belgique, la Suède. 4000 si vous vous faites pincer en Turquie ou en Bulgarie parce que le statut de réfugié est beaucoup moins important.

Ça veut dire que, l’année dernière par exemple, sur les 160 000 demandes d’asile qui ont été acceptées en Europe, il y avait 66 000 Syriens. 66 000 Syriens qui ne sont pas des gens très jeunes, des gens de 20 ans comme d’habitude, célibataires, mais plutôt des pères de famille qui ont la quarantaine et qui viennent finalement en éclaireurs, qui obtiennent une demande d’asile et ensuite qui font venir leur famille. Donc, on va vite avoir un effet boule de neige en ce qui concerne l’accueil des réfugiés syriens, surtout ceux qui ont perdu espoir de pouvoir revenir en Syrie, et qui se dirigent naturellement évidemment vers l’Union Européenne.

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