"Le ciel syrien, c'est comme Orly le jour d'une arrivée massive d'avions"

Les négociations de paix sur la Syrie s'ouvrent en principe ce vendredi à Genève. A la table des négociations : des représentants du régime syrien et de l'opposition. La liste des invités a été un casse-tête pour les parrains de cette conférence, tant les acteurs sont nombreux et les haines puissantes après cinq ans de conflit meurtrier.

Pierre Servent, ancien journaliste du Monde, consultant Défense de France 2 et colonel de réserve, tente de clarifier la situation : "Les forces en présence, pour essayer de simplifier, c’est un paysage d’une complexité incroyable. C’est un petit peu comme les poupées russes. Vous les déboîtez, vous avez l’impression que vous êtes arrivé au bout et vous en retrouvez encore une dedans".

Il y a, en gros, quatre principales forces en présence.

1. Daech

"Vous avez Daech, le califat terroriste qui est à cheval sur les deux pays. Disons, à la louche, 40 000 combattants, 90 nationalités représentées au sein de Daech : 40% d’étrangers, 60% de Syriens et d’Irakiens. Et un matériel militaire assez important pris à Mossoul. Le matériel militaire neuf que les Américains avaient donné à l’armée irakienne. Donc, voilà ce qu’est Daech sur le plan militaire avec dans sa main des grandes villes comme Raqqa, Mossoul, Palmyre et d’autres villes".

2. Les Alaouites, soutenus par les Russes et les chiites

"Vous avez une autre entité autour de Damas : les Alaouites. Bachar El-Assad qui a une armée en réduction, qui a été fortement détruite pendant les cinq ans de guerre, qui est soutenue par deux grands parrains : l’Iran et la Russie. Donc, c’est une sorte d’axe chiito-orthodoxe puisque Vladimir Poutine se réfère énormément à l’orthodoxie et que les avions de combat russes sont bénis au décollage par les popes russes qui vont faire la guerre sainte pour sauver les chrétiens d’Orient contre les musulmans".

"Ils sont quand même associés aux chiites. Mais, derrière les chiites de Téhéran, derrière la Perse, vous avez également le Liban qui est présent à travers les milices du Hezbollah, qui sont chiites. Mais vous avez également, depuis quelque temps, des combattants qui viennent d’Afghanistan et du Pakistan, qui sont également chiites. Et par solidarité chiite avec les alaouites, qui sont une branche du chiisme, ils viennent combattre également. L’Iran est présent avec des conseillers et également présent avec les forces spéciales, leurs forces spéciales, la force Al-Qods et on peut dire, jusqu’à l’arrivée des Russes, Damas a été portée à bout de bras par l’Iran, à la fois financièrement, militairement. De mémoire, l’Iran a dû perdre trois ou quatre généraux, en dehors des pertes de soldats dans les combats".

3. Les sunnites

 

"Le troisième, c’est le clan sunnite autour de l’Arabie Saoudite, qui fédère un certain nombre de pays (le Qatar et d’autres pays) qui soutiennent ce qu’ils appellent l’armée de la reconquête qui sont des groupes de combat hostiles à Damas et dans lesquels on trouve un peu de tout. Une sorte de camaïeu islamiste jusqu’à Al-Qaïda, dont le nom local est al-Nosra qui se trouve dans cette armée de la reconquête. Ce qui n’est quand même pas très très sain parce que, par ailleurs, nous sommes nous plutôt alliés à l’Arabie Saoudite, mais qui ont soutenu dans un premier temps Daech, puis après qui s’en sont séparé quand Daech a menacé Ryad (Arabie Saoudite) comme protecteur des lieux saints puisque Daech reproche à l’Arabie Saoudite d’avoir fait alliance avec les mécréants, avec le grand Satan américain".

4. La coalition occidentale

"Et puis vous avez la coalition occidentale qui peut travailler également avec l’Arabie Saoudite, parfois, pour des bombardements dans lesquels vous trouvez les Américains, les Britanniques, les Français par exemple, qui eux procèdent à un certain nombre de frappes contre Daech et dont l’ennemi principal est Daech.

Et les autres...

"Déjà, ça permet de fixer le tableau, mais ça n’est pas tout. Il y a également les Kurdes qui sont présents des deux côtés, qui sont plutôt des frères ennemis. Les Kurdes d’Irak ne s’entendent pas avec les Kurdes de Syrie. Evidemment, les Kurdes de Syrie détestent un autre pays très important qui est la Turquie. La Turquie qui, dans un premier temps, a fait un peu le jeu de Daech et puis qui a retourné sa veste pour rentrer dans la coalition anti-Daech".

"Et, en fait, il faudrait que je cite un dernier intervenant dont on ne parle jamais, qui est Israël, qui frappe chaque année une petite dizaine de fois, mais ne frappe que le Hezbollah libanais, chaque fois que les services de renseignements israéliens apprennent que le Hezbollah est en train de recevoir des missiles courte ou moyenne portée et Israël ne veut pas que ces missiles se retrouvent au sud-Liban et viennent frapper Israël. Donc, vous avez des raids aériens d’Israël, ce qui fait que ça fait beaucoup de monde dans le ciel et que, en dehors du fait que les Turcs ont abattu un avion de combat russe, il y a eu au moins une fois presque un accrochage entre un avion de combat israélien et un avion de combat russe parce qu’il y a tellement de monde maintenant dans le ciel que ça devient, si vous voulez, le ciel d’Orly le jour d’une arrivée massive d’avions".

Pierre Servent vient de sortir un livre passionnant, "Extension du domaine de la guerre", aux éditions Robert Laffont.

 

 

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