Fabrice Balanche: "Nous allons vers une partition de la Syrie"

Fabrice Balanche: "Nous allons vers une partition de la Syrie"
Fabrice Balanche: "Nous allons vers une partition de la Syrie" - © HO - AFP

Lundi soir, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté, à l'unanimité, un plan de paix pour la Syrie. Cette initiative semble être celle "de la dernière chance" pour Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient. Ce plan prévoit notamment une transition politique. Qu'adviendrait-il alors de Bachar el-Assad? Et quel est le rôle de la Russie? Nous avons posé nos questions au spécialiste du Moyen-orient Fabrice Balanche.

Comment faut-il comprendre ce vote?

"Il s'est déroulé à l'unanimité, c'est donc que la Russie et la Chine sont d'accord. La Russie est même à l'initiative de ce plan de paix pour la Syrie. En ce qui concerne la transition politique, tout le monde est évidemment d'accord qu'une telle transition est nécessaire mais il reste beaucoup de zones d'ombre. Par exemple, le sort de Bachar el-Assad reste en suspens. Les Russes veulent conserver le président Assad, les Etats-Unis et l'Occident ont un peu évolué sur la question en disant qu'il doit partir mais ils ne font plus un préalable de son départ. En revanche d'autres pays qui ne sont pas représentés au Conseil de sécurité comme l'Arabie Saoudite et la Turquie font du départ d'Assad un préalable et ne souscrivent pas du tout à cette initiative de l'ONU".

La Russie est à l'initiative de ce plan et la Chine a voté en sa faveur. Jusqu'à présent ces deux pays opposé leur veto à toute volonté de résolution. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui pour qu'ils soient prêts à travailler à une solution?

"La Chine s'aligne de toute façon sur Moscou, elle ne prendra pas d'initiative sur une résolution de crise au Moyen-Orient. La Russie soutient Bachar el-Assad et son régime depuis le début de la crise, c'est le contre-coup de la crise libyenne où les Russes se sont sentis floués par les Occidentaux qui, finalement, d'après Poutine, ont outrepassé la résolution sur la Libye. Moscou aimerait conserver ses intérêts en Syrie. Or aujourd'hui, on voit bien que l'armée syrienne et le gouvernement syrien sont en position de faiblesse. Ils ne contrôlent plus qu'un quart du territoire syrien et encore la moitié de population puisque la majorité des déplacés internes se trouve dans les zones contrôlées par le gouvernement syrien. Mais vous avez l'Etat islamique, vous avez al-Nosra et d'autres forces islamiques soutenues par l'Arabie Saoudite, la Turquie qui avancent, qui le (Bachar el-Assad, NDLR) mettent en difficultés. Assad a reconnu lui-même qu'il manquait de troupes, qu'il n'arrivait plus à faire face.

Donc les Russes ont beau apporter du matériel à la Syrie, il est difficile de continuer à soutenir ce régime dont l'espace se rétracte. La Russie doit donc essayer de trouver une piste de sortie de crise sans que le régime syrien soit emporté par la vague islamiste. Et en même temps, en sauvant la face parce que ce serait un camouflet pour Poutine si le régime s'écroulait. Il s'agit donc d'être à l'initiative d'une transition politique plutôt que de se voir imposer un changement de régime par l'opposition, par les rebelles syriens".

Quelle solution serait la plus favorable pour Moscou?

"Si la Russie parvient à s'arranger avec l'Arabie Saoudite, la Turquie pour que le changement ne concerne que Bachar el-Assad et son frère, Maher, et que le pouvoir soit donné à un général alaouite ou sunnite, Ali Mamlouk par exemple, qui est sunnite, qui est un des cadres du régime. Et que la Turquie et l'Arabie Saoudite cessent d'armer les rebelles, pourquoi pas. Seulement, je doute que Poutine souscrive à cette idée, il se doute bien que Ryad et Ankara vont continuer à alimenter l'opposition jusqu'à ce qu'il y ait un véritable changement de régime en Syrie.

De toute façon, je ne crois pas en ce plan de paix. Je pense que nous allons vers une partition de la Syrie. Et c'est peut-être ça qui est en train de s'organiser: on organise un plan de paix, on constate qu'il n'y a pas de réconciliation possible et au final, puisqu'on a épuisé les solutions diplomatiques possibles, on passe à une partition de facto du pays, chacun campant sur les positions acquises. Ce qui aurait pour avantage pour la Russie et pour le gouvernement de Bachar el-Assad de conserver cette 'Syrie utile': la côte, Homs, Damas qu'ils continuent de défendre et de laisser les autres provinces contrôlées par les rebelles".

Est-ce que finalement la lutte contre le terrorisme n'est pas l'essence-même de cet accord?

"Vu l'ampleur qu'a pris Daesh en Irak et en Syrie, c'est en effet un paramètre qui pourrait mettre d'accord les Occidentaux, Etats-Unis en tête, et la Russie. Et c'est là-dessus que joue Vladimir Poutine, ça a toujours été la position russe depuis le début de la crise en Syrie. Les Etats-Unis combattent l'Etat islamique, ils ont monté une coalition. La Russie parle également de monter une grande coalition régionale qui inclurait l'Iran et l'Arabie Saoudite mais les Saoudiens ont refusé d'entrer dans toute coalition de ce type".

Y a-t-il un risque à se focaliser sur la lutte contre Daesh plutôt que sur l'avenir politique de la Syrie?

"L'avenir politique de la Syrie et l'avenir de l'Etat islamique sont liés. Aujourd'hui, l'Etat islamique contrôle la moitié du territoire syrien, il est l'émanation radicale de la communauté arabe sunnite, que ce soit en Irak ou en Syrie, et il constitue un problème politique. C'est-à-dire que pour la population arabe sunnite en Syrie et en Irak, il n'y a pas d'alternatives, pas d'autres représentants que ce sunnisme politique radicalisé qui s'exprime par l'Etat islamique mais aussi par al-Nosra. Donc montrer de la fermeté contre l'Etat islamique et ses avatars, c'est aussi montrer aux acteurs locaux que s'ils s'engagent dans cette voie, ils n'auront pas de reconnaissance, ils ne seront pas reconnus par la communauté internationale. C'est une manière de faire émerger une force sunnite modérée sur le plan politique comme militaire avec lequel il sera possible de composer un gouvernement syrien d'unité nationale. Toutefois, on a vu la création d'une force de rebelles modérés par les Etats-Unis en Libye et ça n'a pas fonctionné".

Par le passé, il y a eu des propositions de résolutions qui semblaient être des coups de pub tant le veto russe paraissait évident. Dans ce cas-ci, n'est-on pas aussi dans un coup de publicité pour dire "Regardez on a essayé jusqu'au bout"?

"Effectivement, l'ONU et les puissances internationales essaient d'être à l'initiative, de montrer qu'elles font quelque chose, qu'elles ne restent pas impuissantes face à la crise syrienne. Quand on revient au plan de Kofi Annan en avril 2012 qui devait aboutir à un cessez-le-feu en Syrie et qu'on constate, au 15 avril 2012, que l'on est passé de dix morts par jour à plus de 100 morts par jour parce que personne n'a joué le jeu de ce cessez-le-feu, que les Occidentaux et les pays du Golfe ont continué d'armer les rebelles, que la Russie et l'Iran ont fait la même chose vis-à-vis du régime syrien... Cela a provoqué la démission de Kofi Annan et ça a été la spirale de la violence à partir de là. Alors oui... aujourd'hui, on essaie donc de prendre une nouvelle initiative mais je pense que c'est un coup d'épée dans l'eau".

Finalement, qu'y a-t-il de nouveau dans cette initiative?

"La nouveauté, c'est l'unanimité autour de ce plan de paix demandant une transition politique en Syrie. Tout le monde est d'accord sur la transition mais personne ne s'accorde sur les détails de cette transition. Mais je reste assez dubitatif. En y réfléchissant bien, je me demande s'il ne s'agit pas de l'initiative de 'la dernière chance' pour montrer qu'on a effectivement tout fait pour éviter l'explosion du pays mais qu'en fait, les différents acteurs régionaux et internationaux sont convaincus que le pays va exploser. Après l'échec annoncé de ce plan de paix, on se dirigera vers une solution plus réaliste, style des accords de Dayton pour la partition de l'ex-Yougoslavie. Finalement, cette décision prise au Conseil de sécurité, on n'a pas demandé leur avis aux acteurs locaux, ni aux Kurdes qui veulent leur état dans le nord de la Syrie, ni à la majorité sunnite en Syrie qui veut prendre le pouvoir, ni aux alaouites, ni aux autres minorités".

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