Namur, Bruxelles et Liège… Quelle vie après la mort des trottinettes qui ne sont pas revenues sur nos trottoirs ?

On leur avait promis une vie qui contribuerait à un monde meilleur, moins congestionné, plus vert et plus durable… Pour une partie d’entre elles, leur existence a finalement été courte et pleine de coups pour finir à l’agonie sur un trottoir ou noyée au fond du canal. Quasiment disparue de nos rues pendant la pandémie, la trottinette en libre-service renaît de ses cendres avec le déconfinement, trois ans après son arrivée à Bruxelles. Réelle résurrection ou remplacement par du matériel neuf ? Que sont devenues les flottes en libre-service qui s’étaient écoulées dans nos rues ?

Un paradis promis

2018. Les premières trottinettes débarquent à Bruxelles. Elles s’appellent Troty, sont belges. Une famille de 200 individus. Les autres tribus nommées Bird, Lime, Flash ne tardent pas à les rejoindre par centaines à la conquête du territoire de la capitale.

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Au début, les premières trottinettes se concentrent autour du quartier européen. © rtbf

Leur créateur leur promet une vie qui contribue à une mobilité plus verte, plus durable. La trottinette peut remplacer la voiture pour les trajets les plus courts et faciliter le flux dans une des villes les plus congestionnées du monde. Un paradis promis dans d’autres villes aussi. En Wallonie, c’est Namur, Louvain-la-Neuve et Liège qui verront leurs trottoirs envahis par ces deux-roues en angle droit.

 

Le marché des trottinettes s’envole. Elles passent entre les mains de milliers d’utilisateurs. À Bruxelles, Jean-Paul Deville, fondateur de Troty, se souvient. "C’était un marché plutôt rentable, on avait 300.000 inscrits dont 120.000 avec carte Visa donc avec leurs données bancaires. Pour une petite start-up comme la nôtre, c’était énorme ! Je n’ai jamais vécu ça."

L’agonie sur le trottoir, le cadavre au fond des eaux

"Mais ce que je n’ai jamais vécu non plus, c’est la destruction, le vol, continue l’entrepreneur belge. Les trottinettes étaient jetées dans les étangs, le canal. C’était assez fou."

A la fin de l’année, toutes les trottinettes sont perdues, la grande famille est décimée. Sur la flotte de 200 Troty, il en reste 20 après moins d’un an d’activité. "Destruction totale. De quoi s’arrêter, répond Jean-Paul Deville. Il faut avoir les moyens financiers de ses ambitions. Je n’avais pas imaginé tant de destructions dans mes business plans. Je n’avais pas envie de racheter constamment une nouvelle flotte."

Ça n’a en fait rien d’écologique. Je n’adhérais plus au modèle.

Un problème financier pour l’homme d’affaires mais aussi éthique. "J’en avais marre de jeter mes trottinettes dans le canal de Bruxelles. Ça n’a en fait rien d’écologique. Je n’adhérais plus au modèle." L’entrepreneur n’y croit plus. Il abandonne la trottinette, réoriente ses activités et réutilise la technologie développée dans Troty pour la mettre dans des vélos électriques. Fini le libre-service. La vingtaine de trottinettes qui lui reste est revendue en seconde main.

Une vie trop courte pour être verte ?

À l’époque, plusieurs études le montrent. En 2019, la durée de vie moyenne des trottinettes est trop courte pour que le modèle soit rentable et écologique. C’est le bureau d’études international McKinsey qui l’analyse : il faudrait qu’une trottinette vive quatre mois pour être rentable mais son existence ne dure que trois mois en moyenne à ce moment-là. Une moyenne calculée à l’échelle globale.

Question durabilité, une équipe de l’ULB se penche sur la question à Bruxelles. En 2020, l’auteur, Hélie Moreau, et ses collaborateurs calculent l’empreinte écologique d'une trottinette électrique en libre-service à Bruxelles. Résultats : le véhicule émettait 131 grammes de CO2 équivalent par kilomètre, soit plus que d’autres moyens de transport que la trottinette remplace. Des émissions principalement dues à la phase de production en Chine (79%), explique l’étude dirigée par l’ULB. En Belgique, l’impact est lié "à la phase de déploiement et de collection ainsi qu’à la phase de chargement".

Pauvres trottinettes. En plus d’être critiquée pour leur dangerosité, leur envahissement des trottoirs et de l’espace public, leur fracture numérique, elles ne seraient pas durables ? Risque-t-on de se retrouver avec des cimetières de véhicules comme c’est le cas avec leurs cousins les vélos en libre-service en Chine ? Ce sont bien des centaines de vélos en libre-service que vous voyez ci-dessous. L’image a été prise en avril de cette année à Shenyang dans le nord-est de la province de Liaoning.

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Des milliers et des milliers de véhicules en libre-service sont abandonnés dans d’immenses "cimetières" en Chine. La photo est récente : avril 2021. © AFP or licensors

Chez nous, les flottes sont moins nombreuses. Mais n’empêche. Juste à côté des locaux de la RTBF à Reyers, les 1800 vélos Jump du géant Uber sont restés pendant de longs mois en 2019 en attendant leur future destinée.

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Pour celles qui restent, la maladie les fait disparaître

Rentrer au garage, c’est ce qu’il va arriver aux trottinettes également car une maladie va se charger de leur sort : le covid. Les déplacements sont interdits avec la crise sanitaire. Pour les survivantes, c’est donc la quarantaine forcée. Le nombre de véhicules dans les rues se réduit drastiquement. Les familles Circ (ex-Flash), Tier, Poppy, Bird rendent les armes et quittent les rues de la capitale. Même constat à Namur : plus une seule trottinette en libre-service n’est disponible dans la capitale wallonne.

 

Mais où sont-elles toutes passées ? D’abord, il y a celles qui ont été rachetées. Comme dans toute bonne histoire de dynasties qui se disputent un territoire, il y a des unions. Flash, devenu Circ, passe dans la famille Bird. Cette dernière marque s’envole vers d’autres villes en Europe, plus rentable et embarque sa nuée de véhicules avec elle. Comme d’autres entreprises, elle concentre son activité sur d’autres villes. Les trottinettes Poppy ne roulent aujourd’hui plus qu’à Anvers. Idem pour Tier, encore actif ailleurs en Europe mais plus dans le Benelux.

Quant aux très visibles vélos Jump, ils sont rentrés dans le giron Lime. Une société qui promet que les vélos rouges sont réutilisés, tout comme les premières générations de trottinettes arrivées dans les rues de Bruxelles.

"Les premiers véhicules lancés en novembre 2018 n’ont pas été remplacés jusqu’en mars 2021. Ces véhicules-là ont donc quasiment deux ans de durée de vie", répond Benjamin Barnathan, general manager pour Lime en France, dans le Benelux et en Italie. "Et les autres véhicules qu’on a remplacés par du neuf ont été soit recyclés, soit déplacés sur d’autres marchés, en l’occurrence à l’est de l’Europe où il y a une sensibilité au 'hardware' (ndlr : au matériel) un peu moins importante que dans les marchés européens où la compétition est forte sur le type de véhicules que vous proposez."

On l’a d’ailleurs remarqué dans les rues de Bruxelles ou de Namur : de nouvelles générations de trottinettes débarquent depuis quelques semaines. De nouvelles Dott notamment. Mais où sont les anciennes ? Nous les avons retrouvées.

La résurrection au bord du canal

Cela peut paraître ironique pour des véhicules qui ont fini en nombre dans le canal de Bruxelles mais c’est bien là que nous retournons pour retrouver les trottinettes ressuscitées. Enfin, pas dans le canal mais sur ses rives. Dans un des hangars de l’Avenue du port près de Tours et Taxis. C’est Clara Philippot, city Manager pour Bruxelles pour Dott qui nous fait la visite.

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"Ici, c’est l’atelier où quatre mécaniciens en CDI travaillent depuis plus d’un an. Quand les trottinettes arrivent, un tri est fait en fonction de la réparation à effectuer, mécanique ou électronique."

Quelques dizaines de trottinettes sont en réparation. Les pièces détachées sont triées sur les étagères. Puis, la responsable nous emmène devant une porte de garage. Le volet s’ouvre. Petit à petit des centaines de trottinettes de toutes les couleurs se dévoilent à nous.

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© M.-L.M. RTBF
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La vue est impressionnante. Les nouvelles sont toutes pimpantes. Quelque 600 engins de l’ancienne génération sont encore debout, prêts à être envoyées à Varsovie et Tricity (Gdansk), nous dit Clara Philippot. Tout comme pour Lime, les anciens modèles sont utilisés sur de nouveaux marchés, de nouvelles villes où ils vivent leur seconde vie. Et vu le taux de vandalisme dans les premiers mois, peut-être vaut-il mieux envoyer les anciens modèles ? "C’est vrai que les dernières générations sont plus coûteuses, on les garde donc pour les marchés les plus matures. Sur les nouveaux marchés, le taux de perte est important au début. Il faut prendre le temps de voir comment les utilisateurs s’adaptent aux trottinettes, comment elles sont utilisées."

Moins flambantes, dans un coin, une dizaine de trottinettes sont complètement mortes, démembrées, calcinées. "Ce sont des trottinettes vandalisées, notamment au bois de la Cambre dernièrement. Certaines ont été brûlées. Dans ces cas-là, on la met de côté. On retire la batterie assez rapidement pour que ce soit sécurisé. Et puis elles vont être démontées mais dans ce cas-ci, peu de choses vont être réutilisées, la plupart des composants sont recyclés."

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Des trottinettes irrécupérables comme celles-là sont de moins en moins nombreuses, nous dit la responsable de chez Dott. "Au début, on avait un taux de perte qui était effectivement assez important notamment car le premier modèle était un peu moins avancé donc on avait un signal GPS moins bon donc les trottinettes perdaient leur signal. C’était plus compliqué pour les retrouver."

De 3 à 5% de taux de perte, Dott est passé à moins de 1% à Bruxelles. Selon nos calculs, cela représente de 45 à 75 trottinettes perdues par mois au tout début contre maximum 30 trottinettes aujourd’hui.

"Beaucoup sont dans le canal de Bruxelles. C’est pour cela qu’on a fait une opération avec des plongeurs qui nous ont aidés à aller les repêcher au fond du canal de Bruxelles. Il y en a beaucoup beaucoup dans l’eau. Certaines sont récupérées par des particuliers pour être démontées. L’idée est d’organiser une opération de repêchage tous les deux à trois mois. Cette fois-ci, on s’est concentré sur une petite zone près des abattoirs. L’opération a duré 8 heures. On a récupéré 25 trottinettes dont la moitié nous appartenait. Pour les autres, on a contacté les responsables de chaque boîte."

Une opération qui visiblement reste rentable pour Dott... et qui contribue aussi à son image. "On dit que les trottinettes électriques sont durables mais si on ne recycle rien derrière, s’il n’y a pas de suivi et qu’on ne met pas en place ce cycle vertueux, c’est mensonger. L’idée est de faire vivre la trottinette la plus longtemps possible pour la rentabiliser et pour avoir quelque chose de sérieux du début à la fin."

Cet atelier permet donc de réparer les trottinettes encore en vie, de réutiliser les pièces de celles qui sont mortes mais aussi d’envoyer au recyclage les pièces qui ne sont plus utilisables avec en tête, les batteries et leur précieux lithium bien sûr.

"On travaille avec Bebat à qui on renvoie les batteries endommagées. A vrai dire, il y en a assez peu. Ce sont une ou deux par mois. Les bacs sont donc envoyés tous les 3 à 6 mois. Pour les autres matériaux, nous sommes en phase de test avec Recy-K qui appartient à Bruxelles Propreté." Il s’agit d’une plateforme d’économie circulaire et sociale spécialisée dans la réutilisation, la réparation, le réemploi et le recyclage de déchets et ressources que l’on peut trouver dans la ville. "Les pièces détachées sont alors proposées à des étudiants en art pour créer de nouvelles œuvres avec le matériau. Et puis, quand ce n’est pas réutilisable de leur côté, Suez pour le tout-venant." Suez, c’est le leader mondial dans le traitement des déchets.

Des batteries recyclées, l’information est confirmée par Bebat : Dott mais aussi Lime, Poppy, JCDecaux et Felyx adhèrent à l’asbl de recyclage des piles et batteries. Reste l’entreprise américaine Bird qui reste hors radar de cette fédération. Elle est néanmoins affiliée à Recupel qui s’occupe de recycler les appareils électroniques mis sur le marché mais n’ont pas fait appel à ses services.

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Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas de filière de recyclage propre, nous dit Recupel qui rappelle que recycler un appareil électrique mis sur le marché en Belgique est une obligation pour ces acteurs. Le MaaS, le nouveau programme de mobilité de la région bruxelloise qui doit coordonner le vivre ensemble de tous les modes de transports à Bruxelles, devrait aussi graver dans le marbre cette obligation de recyclage dès 2022, explique le cabinet de la ministre bruxelloise de la Mobilité, Elke Van den Brandt.

Pour celles qui restent, la durée de vie s'allonge

Ces opérations de recyclage poussent les chercheurs à revoir leurs conclusions sur la durabilité des trottinettes. Nous avons passé un coup de fil à Hélie Moreau, auteur de l’étude de l’ULB qui calculait l’empreinte écologique des trottinettes. Il nous le confirme : "Les conclusions de notre étude de 2019 ne sont plus vraiment à jour étant donné que les trottinettes sont finalement restées en vie plus longtemps. Notre étude se base sur une durée de vie de 7 mois et demi en moyenne. Nous avons calculé qu’elle devait dépasser neuf mois et demi. C’est le cas pour Dott et Lime."

Une durée de vie probablement allongée par la crise Covid puisque l’usage des trottinettes a été moins intensif pendant cette période.

Dans les rues de Varsovie, de Gdansk, réincarnées en objet d’art ou maintenues en vie grâce aux pièces détachées, les trottinettes renaissent donc de leurs cendres après des premières années chahutées où on les croyait enterrées.

"C’est ça l’histoire de l’industrie de la micromobilité, conclut Benjamin Barnathan, general Manager de Lime pour la Belgique. Un lancement explosif dans un certain nombre de capitale. Puis, une rationalisation et consolidation du secteur avec ceux qui restent, ceux qui disparaissent. Vient ensuite la crise Covid avec pour Bruxelles de nouveaux aménagements comme les pistes cyclables qui ont totalement changé la donne pour nous. Cet épisode a été un catalyseur de nouvelle mobilité et de nouvelles opportunités d’extension."

Comme quoi, les trottinettes électriques n’ont pas dit leur dernier mot… ou plutôt n’ont pas émis leur dernier "bip". Avec toutes les questions de partage de la chaussée que cela peut amener. Une vie finalement bien remplie.

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