Philippe Van Parijs : "Contre l'extrême-droite, l'ostracisation ne fonctionne pas"

Le Roi a-t-il menacé le cordon sanitaire en invitant le président du Vlaams Belang au Palais ? En réalité, quelle que soit la réponse à cette question, elle en amène une autre… Faut-il garder le cordon sanitaire ? Est-ce une solution efficace pour contrer la montée en puissance de l’extrême-droite ? Pour le Professeur Philippe Van Parijs, il faut le remettre en question, car il pense que l'ostracisation des partis d'extrême-droite ne fonctionne plus.

Philippe Van Parijs est Professeur émérite de l'UCLouvain, de la KULeuven mais aussi de l'université d'Oxford. Il est également l’un des animateurs du groupe "Initiative Re-Bel", dont l’objectif est de repenser les institutions belges. Selon lui, il était normal que le Roi reçoive le Vlaams Belang. D’abord, parce que le parti a récolté un nombre extrêmement important de voix. Ensuite, parce qu’il n’y a pour l’instant aucune preuve, aucun jugement qui établit que le Vlaams Belang est un parti anti-démocratique ou raciste : "Leur programme ne remet pas en question le fonctionnement démocratique de notre société, même s'ils proposent un certain nombre de choses que des personnes comme moi trouvent inacceptables. Et il n’y a aucune proposition antisémite, même s’il y a des propositions très restrictives par rapport à l’immigration. Il s’agit là de propositions dont il faut discuter dans une démocratie. Cela ne veut pas dire qu’il faut les accepter".

"Deux tactiques pour contrer l'extrême-droite"

Permettre aux partis d’extrême-droite de se frotter aux négociations dans un gouvernement, c’est justement la stratégie que Philippe Van Parijs préconise. Pour lui, cela n’a plus de sens de maintenir le cordon sanitaire :

"Quand il y a un parti qui défend des propositions qu’on aime pas du tout, il y a deux tactiques : la première consiste à l’ostraciser, à lui interdire toute participation à un gouvernement, et à établir un cordon sanitaire au niveau des médias. C’est la technique privilégiée jusqu’à aujourd’hui, mais elle est de moins en moins efficace, puisque les médias sociaux subtilisent le monopole qu’avaient les médias traditionnels. L’autre tactique consiste à mouiller. A dire à ce parti : Bon, vous voulez participer à un gouvernement. Eh bien, essayez. On vous accueille. Qu’est-ce que vous proposez ? Vous voyez bien que là-dessus, vous n’aurez pas une majorité… Ca, on ne peut rien faire car il faudrait changer la Constitution etc".

Et c’est comme cela, explique-t-il, qu’un parti d’extrême-droite finirait par décevoir ses électeurs. Il admet que l’efficacité d’une telle stratégie dépendrait de l’habileté des partenaires au pouvoir avec eux. Mais selon lui, un passage dans un gouvernement force tout parti à se soumettre à certaines exigences : "Tous les populismes qui accèdent au pouvoir sont obligés de se domestiquer, de se civiliser. Par exemple, en Italie, la Lega n’a pas pu mettre en œuvre toutes les propositions qu’elle revendiquait dans son programme, parce qu’elle doit négocier avec d’autres partenaires. Donc je crois en la force civilisatrice de l’hypocrisie. Je pense que dès le moment où des partis d’extrême-droite doivent défendre leur position en public, devant tout monde, ils sont contraints à modérer leur langage et leurs revendications".

Un risque de dérapage ?

Il s’agirait donc en quelque sorte d’un risque à prendre. Mais n’est-ce pas trop dangereux ? On sait que Mussolini ou Hitler sont arrivés au pouvoir par des voies démocratiques, et qu’ils ont ensuite piraté ces systèmes démocratiques pour en faire des dictatures. Alors nos démocraties doivent-elles prendre ce risque aujourd’hui ?

"En tout cas, la digue de l’ostracisation ne fonctionne pas, répond Philippe Van Parijs. Donc la seule digue qu’il nous reste, c’est celle de la parole, et de l’empathie. C’est comprendre les motivations des gens estimaient ne pas avoir d’autres recours que de voter pour ce genre de partis. Et essayer de rencontrer leurs préoccupations".

 

 

 

 

 

 

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