Théories complotistes après l'attentat de Strasbourg: "Une méfiance devenue mainstream"

C’est un phénomène tangible : les théories du complot sont récurrentes, et prolifèrent grâce aux réseaux sociaux. Après l’attaque de Strasbourg, il n’aura pas fallu attendre plus de quelques heures pour qu’elles surgissent, et qu’elles remettent en question la réalité. Certains avancent même que le pouvoir a lui-même organisé cette " diversion " pour évincer médiatiquement le mouvement des gilets jaunes. Toutes ces théories sont très difficile à contrer, mais la lutte contre le complotisme est-elle pour autant perdue d’avance ? Soir Première a posé la question à Marie Peltier, historienne, enseignante, et auteure du livre " "Obsession, dans les coulisses du récit complotiste", ainsi qu’à Gérald Bronner, sociologue français et professeur de sociologie à l’Université Paris-Diderot.

Pour Marie Peltier, les théories du complot qui circulent actuellement sont les symptômes d’un phénomène qui dure déjà depuis plusieurs années : "L’imaginaire antisystème a gagné énormément de terrain depuis une quinzaine d’années. Les rhétoriques complotistes contre les attentats, par exemple, deviennent systématiques. Ce n’est pas épisodique, il y a un vrai problème de défiance par rapport au pouvoir politique et aux médias".

Et ce qu’elle observe, c’est que cette méfiance se généralise de plus en plus : "Cette méfiance, elle est mainstream. Ce n’est pas le fait de quelques personnes isolées un peu farfelues et crédules face à une majorité de personnes raisonnables. Non, la rupture de confiance face aux institutions, elle est vraiment très répandue".

Une propagation de plus en plus rapide

De son côté, Gérald Bronner insiste sur la rapidité de propagation des théories complotistes : "C’est vrai qu’elles apparaissaient déjà à chaque attentat, mais ce qui change, c’est la rapidité avec laquelle émerge aujourd’hui ces hypothèses dans le débat public. Lors des attentats du 11 septembre, il a fallu attendre un mois. Aujourd’hui, c’est l’histoire de quelques heures".

Prenant l’exemple du mouvement des gilets jaunes, il explique que certains gestionnaires de pages Facebook sont eux-mêmes confrontés à ce phénomène : "Certains ont dû fermer les commentaires sur leur page parce qu’ils étaient inondés de propos conspirationnistes. C’est quand même paradoxal pour un mouvement qui se réclame de la démocratie directe".

"On peut croire par désir ou intérêt"

Pour Gérald Bronner, cette idée de vérité, et cette notion d’espace public qui s’appuie sur des faits étayés, elle est battue en brèche par une logique de croyance : "On peut croire par désir. On peut avoir envie de croire que quelque chose est vrai, et ce désir va évidemment contaminer nos capacités de croire. Lors de l’affaire DSK, les sondages montraient que les socialistes étaient plus nombreux à croire que c’était un complot. Donc on voit que le désir et l’intérêt peuvent jouer ". Selon lui, c’est donc ce même phénomène qui atteint certains membres des gilets jaunes : " Certains sont porteurs de ces théories, parce qu’ils ont envie de croire, et qu’il leur parait invraisemblable qu’un attentat surgisse, comme par hasard disent-ils, avant l’acte cinq de leur mobilisation".

S’ajoute à cela le fait qu’aller chercher des informations qui vont dans le sens de ses attentes est amplifié par l’utilisation d’internet.

Le fact-checking, une clé pour lutter ?

Comment raisonner un complotiste alors même que tout argument qui proviendra des médias ou du monde politique est remis en cause ?

"C’est très compliqué, admet Marier Peltier. Et ce n’est pas en restaurant un rapport de dogme et d’autorité qu’on va y arriver. Je pense que chacun doit faire sa part à son niveau. Certains journalistes font un important travail de fact-checking, et proposent des outils qui luttent contre la diffusion de fausses informations. C’est très utile, mais évidemment, le fact-checking ne va jamais convaincre un conspirationniste convaincu. Mais il faut continuer, car cela peut donner des outils à leurs proches, qui peuvent alors continuer à dialoguer avec eux".

Gérald Bronner, lui, parle de l’occupation du terrain : "Internet est un marché dérégulé, et les médias n’y jouent plus un rôle premier. Dans cette démocratie de l’information, certains parlent beaucoup plus fort que les autres, alors qu’ils ne représentent pas une majorité. Les conspirationnistes parlent très fort, et souvent. L’une des solutions, c’est que chacun prenne sa place. Il faut mener la défense de la rationalité et occuper le terrain".

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