Tsipras? Un "bonapartiste de gauche" qui tiendra difficilement ses promesses

"Sur le plan économique, et au niveau de l'austérité, Tsipras ne peut pas faire grand-chose."
"Sur le plan économique, et au niveau de l'austérité, Tsipras ne peut pas faire grand-chose." - © LOUISA GOULIAMAKI - AFP

Pour la troisième fois en un an, Alexis Tsipras a remporté un scrutin. Le leader de Syriza va pouvoir former un gouvernement et reconduire, comme il l'a déjà annoncé, une coalition avec les nationalistes du parti des Grecs Indépendants, en place avant les élections de ce dimanche.

Pour Filippa Chatzistavrou, politologue à l'université d'Athènes, invitée de Matin Première ce lundi, "cette victoire n'est pas la même qu'en janvier 2015". Les Grecs ont donné une seconde chance à Alexis Tsipras, ils "ont voté pour la personne, pas pour le parti, pas pour une idéologie, pas pour un programme politique; ils misent sur la personnalité d'Alexis Tsipras, c'est l'homme providentiel" qui "représente aujourd'hui en Grèce une sorte de bonapartisme de gauche".

"La plus grande majorité de ses camarades proches de la gauche radicale grecque sont maintenant évincés du parti. Il fait le jeu tout seul, il peut former son gouvernement comme il l'entend, il y a même des voix qui le pousse à faire un gouvernement d'union nationale."

La corruption plutôt que l'économie

Malgré cette réélection, les défis sont énormes. Le plan d'aide financière accepté à contrecœur en juillet dernier devrait amener "une nouvelle récession" avec des mesures à appliquer "aussi néfastes que celles qui ont été appliquées lors des deux autres plans d'aide précédents".

Pourtant, ce n'est pas sur ce thème qu'Alexis Tsipras s'est exprimé dimanche soir au moment de fêter sa victoire. "Le mandat que le peuple grec nous a donné est clair, c'est un mandat de quatre ans pour se débarrasser de la corruption qui dominait dans le pays", a-t-il déclaré.

Combattre la corruption et nettoyer la classe politique grecque, comme objectifs réalistes. Car, "sur le plan économique, et au niveau de l'austérité, il ne peut pas faire grand-chose", affirme Filippa Chatzistavrou. "Il le sait très bien, il est assez intelligent pour comprendre la situation actuelle. Du coup, quels sont ses champs de bataille ? Ce sont la corruption et la dette."

Mais sur le thème de la corruption, Tsipras en est toujours à "un discours rhétorique" selon la politologue de l'université d'Athènes. "On attend de voir, car, pendant sept mois, on n'a pas vu grand-chose. Il y a beaucoup de promesses, mais en même temps beaucoup d'inquiétudes." Vu les réformes demandées à l'administration grecque dans le cadre du troisième plan d'aide, "il y a très peu d'espoir" dans le combat contre la corruption, assure-t-elle.

Pas de sanction électorale

Dans le premier combat mené par Tsipras, celui contre l'austérité, il a, là aussi, promis, sans appliquer. Il avait appelé à voter contre les mesures d'austérité proposées par les institutions financières dans un nouveau plan pour la Grèce. La victoire écrasante du "non" avait été suivie d'un "oui" de Tsipras au plan d'aide, et à l'austérité. Aujourd'hui, Tsipras n'a pas payé le revirement post-référendum. Les urnes ne l'ont pas sanctionné.

Pour Filippa Chatzistavrou, c'est avant tout parce que "les Grecs sont des inconditionnels de l'Europe". Lors du référendum, le "non" était un "non" à la sortie de l'Union européenne, un "non" à la sortie de l'euro, "malgré la situation sociale et économique du pays, qui est quand même très inquiétante".

"Du coup, la seule personne capable de gérer cet équilibre fragile – celui de rester dans l'euro, tout en essayant en même temps de minimiser les effets néfastes des politiques récessionnaires qui vont devoir être appliquées –, c'est Alexis Tsipras."

Échec pour les anciens de Syriza

Une place que n'ont pas su occuper les anciens de Syriza, ceux qui ont critiqué la ligne d'Alexis Tsipras et ont formé un nouveau parti, "L'Unité nationale". Résultat : c'est l'échec électoral.

"Ils n'ont pas été capables d'expliquer aux Grecs comment ils auraient fait en pratique. Leurs propositions étaient des propositions très vagues, leur discours était protestataire, mais, au-delà de ça, aucune explication précise quant à savoir comment la Grèce pourrait passer de l'euro à une nouvelle monnaie, une nouvelle dragme."

"Les Grecs ne veulent plus continuer à être dans un cadre d'insécurité, ils préfèrent continuer avec ce flicage budgétaire serré (…), en ayant, comme capitaine du bateau, Alexis Tsipras", ajoute Filippa Chatzistavrou.

Un avenir inquiétant

Mais ce "flicage" budgétaire n'éteindra pas l'incendie grec. "Je suis très inquiète pour la suite, je pense qu'on ne se rend pas compte de ce qu'il y a dans ce nouveau plan. (…) Ce ne sont pas seulement les mesures fiscales ou concernant par exemple la réforme du système des pensions qui sont inquiétantes, c'est aussi la façon dont l'administration devra gérer ce nouveau paquet de mesures. Elle n'est pas prête à le faire. Dans ce troisième plan, il n'y a pas d'argent pour la réforme de l'administration grecque. On n'en parle pas beaucoup, mais c'est un énorme enjeu."

Cela veut-il dire que Tsipras ne pourra concrètement pas tenir ses promesses aux Européens ? "Il y a une contradiction : on demande à l'État grec de faire des choses assez colossales, mais, en même temps, on ne lui donne pas les moyens de le faire. C'est une contradiction énorme qui ne peut que nous inquiéter pour les mois à venir."

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