Grèce: l'Église et les armateurs doivent-ils payer plus d'impôts ?

En Grèce, l’Église et les armateurs ne sont pas concernés par les nouvelles réformes votées ce mercredi 15 juillet au Parlement. Ces deux institutions sont régulièrement critiquées pour leurs privilèges par les créanciers de la Grèce.

Ils seraient les rois de la mer et auraient des privilèges inattaquables. En Grèce, c'est parfois comme cela que l'on considère les armateurs et les propriétaires de bateaux. L'un des rares qui accepte de parler aux médias, c'est Nikolas Vernikos. Il est président de la Chambre internationale de commerce - Hellas. Il nous reçoit sur la marina de Glyfada, dans un riche faubourg d'Athènes, à côté de quelques-uns de ses bateaux : "Je possède ce genre de petits voiliers. Mais je ne peux pas vous dire exactement combien j’en ai. Cela change régulièrement selon le marché et en fonction des besoins".

Nikolas Vernikos assume sa position sans tabous. Les armateurs sont bien protégés par la Constitution. Ils ne sont pas imposés sur leurs bénéfices et sur leurs revenus, mais seulement sur le tonnage des embarcations. Et pour cet armateur, cela doit rester comme cela : "Si on perd notre compétitivité, on n’a aucune chance de continuer notre métier de chauffeurs de taxi de la mer. On sera obligés soit de déposer le bilan, soit de changer de pavillon et de partir à l’étranger. Ceux qui nous financent, banques ou marchés, nous obligerons à cela". Les armateurs menacent régulièrement d’aller voguer vers d’autres pays comme Chypre ou vers les Îles Caïmans si le système d’imposition grec est modifié en leur défaveur.

On change de pavillon… ou pas ?

Ce type d’argument n’est pas crédible selon l’économiste Valia Aranitou, professeur assistant à l’Université de Crète : "La Grèce, comme pays maritime, c’est une marque ! C’est un label très fort. Je ne pense pas que les armateurs grecs quitteraient le pays aussi facilement. C’est pour cela qu’il serait bon d’élever un peu les impôts pour les armateurs".

Les 1500 armateurs grecs se défendent face aux critiques : ils rapportent déjà 15 milliards d'euros par an à la Grèce ; Nikos Vernikos rappelle que "les armateurs emploient 200 000 travailleurs. Beaucoup font des dons et construisent des infrastructures en Grèce : opéra, centres cultures ou encore bâtiments dans des ports dans les îles. Les armateurs sont les plus grands bienfaiteurs de la Grèce". Ils ont également accepté un impôt volontaire de trois années en 2013, étant donné la crise grecque. Cet impôt, en théorie, devait rapporter 75 millions d’euros par an à l’État.

Cela dit, les privilèges et le train de vie des armateurs restent critiqués, d’autant plus en période de crise. Beaucoup d’entre eux habitent dans des quartiers riches et hyper sécurisés, notamment sur les hauteurs d’Athènes, dans le nord de la capitale. Le parti au pouvoir Syriza avait promis de les taxer plus, mais la tâche semble difficile ; Alexis Tsipras est d’ailleurs revenu sur ses premières déclarations à l’encontre des armateurs.

L’Église : grande privilégiée ?

L'Église orthodoxe est une autre cible régulière des critiques des créanciers européens. C'est le plus grand propriétaire de la Grèce : monastères, entreprises, hôtels, terrains et forêts se comptent par centaines. La fortune de cette institution se compterait en millions, voire en milliards d'euros. Le responsable des Finances de l’Église, l’Évêque Antonios Avramiotis, nous reçoit dans son bureau. Il s'insurge et accuse les leaders européens de faire de la propagande contre les prêtres grecs. Il veut nous montrer que l'Église contribue bien à l'effort collectif en ouvrant un des nombreux ouvrages qui trônent dans sa bibliothèque. " Dans ce livre, sont répertoriées une par une toutes les propriétés que l'Église a offertes en dons à l'État à des périodes précises. " Il ajoute : " l'assistance de l'Église à la population est très importante depuis le début de la crise. Bien sûr, il y a le soutien spirituel. Mais en plus, nous offrons 10 000 repas par jour, nous faisons des distributions de paquets et nous aidons certaines personnes à payer leurs factures. "

L'Église est taxée à 5% sur les dons, et à 10% sur les biens fonciers. Mais elle est exemptée de beaucoup d'impôts. Cela éveille les critiques. Pour la spécialiste Valia Aranitou : " C’est vrai que l’Église a développé un réseau de solidarité. Mais ce n’est pas suffisant. L’Église a reçu énormément de dons, elle a une immense fortune. Il faut changer la loi qui protège l’Église, cette institution devrait clairement payer plus d’impôts, d’autant plus que l’État paye le salaire des prêtres ". Le Professeur Panos Tsakloglou, de l’Université d’Économie et de Business d’Athènes, est plus nuancé. Pour lui, imposer plus l'Église n'est pas la solution miracle. " Je ne pense pas que tout à coup, va tomber un grand montant d'argent un peu mythique venant de l'Église, et que cela va résoudre le problème de la Grèce. En outre, le marché de l'immobilier en Grèce est tellement mal en point pour le moment, que même si l'Église fait des dons à l'État, ça ne comblera certainement pas tout le déficit du pays. "

Et les autres...

L’Église et les armateurs se retrouvent souvent au centre des critiques. Mais le problème des impôts est bien plus large : c’est le système d’imposition dans son ensemble qui devrait être rénové. En Grèce, beaucoup contournent l'impôt et fraudent sans aucun problème : entreprises, indépendants, avocats, garagistes ou encore artisans. De plus, le clientélisme et la corruption permettent encore à trop de Grecs d’éluder l'impôt. En outre, selon George Papageorgiou, analyste économique et journaliste, le problème de la Grèce, c’est avant tout l’évasion fiscale. "La question de l’Église et des armateurs, c’est un épiphénomène à côté de cela".

Le parti au pouvoir Syriza avait promis de s'y attaquer. Pour le ministre adjoint de l'Intérieur, Georgios Katrougalos, l’administration manque d'efficacité.

Selon un récent rapport officiel de l’Office du Budget, les riches grecs sont devenus plus riches après la crise.

"C’est la classe moyenne et les travailleurs qui ont payé. Pour cette raison, nous avons besoin d’un système fiscal plus efficace, un renforcement des mécanismes de contrôle, mais aussi un accès aux comptes bancaires des Grecs à l’étranger. C’est vraiment vital". Les discussions entre la Grèce et la Suisse pour aboutir à un accord fiscal durent depuis plusieurs années, mais se sont intensifiées ces derniers mois. Un accord d’amnistie fiscale sur les avoirs des Grecs en Suisse serait sur le point d’être finalisé.

Les disfonctionements du système de collecte d’impôts sont connus depuis des années. Selon George Papageorgiou : "C’est un problème fondamental, tout le monde le reconnait. Et malgré cela, rien ne change. Jusqu’à présent, il n’a pas été possible d’affronter ce problème de l’évasion fiscale pour deux raisons. Premièrement, il n’y a probablement pas eu une volonté politique claire. Et deuxièmement, la récession et la destruction économique qui ont eu lieu à cause des plans de sauvetage n’ont pas permis d’effectuer les grandes réformes nécessaires.

Ceux qui payent beaucoup d’impôts, ce sont les salariés et les retraités, soit 2/3 de la population. Il est plus facile de contrôler et ils ont été particulièrement touchés par les hausses d'impôts ces dernières années. L’avenir dira si les futures réformes grecs changeront la donne ou pas.

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