David Thomson sur la question djihadiste: "Nous sommes dans une situation très périlleuse"

David Thomson sur la question djihadiste: "Nous sommes dans une situation très périlleuse"
David Thomson sur la question djihadiste: "Nous sommes dans une situation très périlleuse" - © Tous droits réservés

Ce mardi, David Thomson était l'invité de Matin Première et répondait aux questions de Robin Cornet. Au téléphone depuis Paris, le journaliste de RFI et ancien correspondant en Tunisie est un spécialiste de la question djihadiste. Il lui a d'ailleurs consacré plusieurs ouvrages dont le dernier, "Les Revenants", qui a fait beaucoup de bruit. 

Fruit d'un travail de cinq années, "Les Revenants" est basé sur un travail empirique, fourni d'entretiens d'acteurs du milieu djihadiste. David Thomson a pu, au fil du temps, comprendre et décrypter les clefs de voûte de la mouvance djihadiste. "Tout mon travail a commencé au lendemain de la révolution tunisienne. J’ai voulu comprendre comment quelqu’un qui est belge ou français, comment ces personnes qui, comme on dit en France, sont passées par l’"Ecole de la République" deviennent djihadistes et choisissent de combattre les sociétés qui les ont vues grandir", explique-t-il.

Pour cet ancien correspondant en Tunisie, il est également important de garder une autre donnée à l'esprit : "Au lendemain de la révolution tunisienne, le djihadisme était un vrai mouvement social, des milliers de jeunes sont partis vers la Syrie. Les espoirs se sont déplacés pour les jeunes, de ce pays de cocagne économique qu'est l’Europe, vers la Syrie". 

Conviction et humiliation

David Thomson le rappelle : "Il y a une motivation politique, idéologique et religieuse. Il y a de vraies convictions en ce qu’ils font, même si il y a également un côté sectaire". "Un élément central qui est très difficile à comprendre pour quelqu’un qui n’est pas croyant, c’est la conviction pour eux que le fait que de partir en Syrie va leur ouvrir grand les portes du paradis", ajoute-t-il. Cependant, et même si la dimension religieuse est selon lui indéniable, son ouvrage lui a également permis de mettre en lumière d'autres points. 

L'humiliation serait d'après David Thomson un facteur important dans l'engagement djihadiste. "La colonisation revient souvent dans les entretiens. On inverse les rapports de domination. De dominés ici, ils deviennent ceux qui imposent en Syrie. Ils deviennent les colons, ce que leurs grands-parents n’ont jamais été. Il existe d'autres formes d'humiliation, et pas nécessairement économique, à l’image de ce fils de médecins, qui vivait dans un confort total, qui a eu son Bac S avec mention, qui n’a jamais posé de problème, mais qui est parti combattre en Syrie. Il a eu un sentiment d’échec scolaire. Et c’est à ce moment qu’il y a la rencontre entre la frustration et l’idéologie djihadiste. Ceci donne une possibilité de revanche à tous ces egos froissés", argumente-t-il. 

Femmes et "lol-djihad"

Démontant au fil de son ouvrage un bon nombre de préjugés, le journaliste de RFI est également revenu sur la question de l'engagement féminin dans le djihad. "Il y a eu un préjugé sexiste sur l’appréhension de l’engagement djihadiste féminin. C’était de dire 'parce qu’elles sont des femmes, musulmanes, dans des milieux hyper conservateurs, elles sont forcément soumises, elles sont des victimes, elles n’ont pas choisi, et en plus elles ne représentent pas de dangers pour la sécurité'. Et ça, c’est ce que j’ai montré dans mon livre, c’est que ces femmes sont dans une situation de fanatisme qui est sinon identique, parfois supérieure à celle des hommes", souligne-t-il.

Il illustre d'ailleurs ce point en racontant l'histoire de cette femme "qui a perdu son fils de 12 ans au sein de l'Etat islamique et qui pleurait de joie. Après la mort de son second fils et de son mari, elle espérait avoir ce qu’elle considérait comme une faveur de l’EI, alors que c’est interdit pour les femmes, celle de réaliser une opération suicide en Irak parce qu’elle était convaincue que cela lui ouvrirait les portes du paradis. Voilà la réalité du djihadisme féminin".

Enfin, David Thomson est également revenu sur ce qu'il appelle dans son ouvrage le "lol-djihad" : "L’Etat islamique offre à ces personnes un statut social. Il y a une dimension complètement hédoniste dans l’engagement djihadiste, on part là bas aussi pour se faire plaisir. Il y a une promesse d’hyper sexualité en Syrie. On ne peut pas non plus enlever cela".

Une situation très périlleuse

Référence sur ce dossier aujourd'hui, David Thomson avait dessiné les esquisses de la situation actuelle il y a plusieurs années déjà. Cependant à l'époque il faisait figure d'ovni sur la scène médiatique et n'était pas pris au sérieux. Beaucoup l'accusaient même de faire le jeu de l'extrême droite et des populistes.

"A l’époque j’ai été étrillé sur certains points que je soulevais dans mon premier livre car on disait que je faisais le jeu de l’extrême droite mais ce que je disais était le fruit d’une année de travail empirique, d’entretiens auprès notamment de certaines personnes qui sont devenues ensuite la souche du commando du 13 novembre. Ça prouve aussi une sorte de déconnexion entre les services de renseignement, les milieux universitaires ou médiatiques et cette couche de la population un peu souterraine, là où tout s’est passé, en 2012, 2013, avec le départ massif de personnes vers la Syrie", rappelle le journaliste de RFI.

David Thomson porte un regard relativement sombre et s'interroge quant à la situation future. "On ne mesure pas encore la déflagration que va être à l’échelle régionale le djihad en Irak et en Syrie", entame-t-il avant d'ajouter et de conclure: "Chaque expérience djihdadiste, dans l’histoire du djihadisme contemporain a renforcé les capacités de nuisances djihadistes. On voit avec le premier djihad afghan, la naissance d’Al-Qaïda, le djihad algérien, qui après la guerre civile, a donné naissance à AQMI notamment. Pour l’Afghanistan, la Bosnie, on est sur des ampleurs numériques qui étaient 10 à 100 fois inférieures à l’Irak et la Syrie à l’heure actuelle. Donc on peut penser que les conséquences seront 10 à 100 fois plus graves pour l’Europe, mais aussi pour le Maghreb, donc on est dans une situation très périlleuse. D’autant plus que, et c’est un des points important du livre, l’un des enseignements est de montrer que ceux qui reviennent de là-bas sont pour la plupart déçus de leur expérience, mais absolument pas repentis de l’idéologie djihadiste. Aujourd’hui l’Etat islamique est sur le déclin, mais pas l’idéologie djihadiste".

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