Al-Qaïda vs Etat islamique: quatre clés pour comprendre l'opposition

Al-Qaïda vs Etat islamique: quatre clés pour comprendre l'opposition
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Al-Qaïda vs Etat islamique: quatre clés pour comprendre l'opposition - © Tous droits réservés

En Syrie, le bras armé d'Al-Qaïda (le front Al-Nosra) et les combattants de l'EI se font ouvertement la guerre. La bataille pour le leadership de la lutte jihadiste est officiellement ouverte entre la nouvelle start-up jihadiste qui a le vent en poupe (l'EI) et la multinationale jihadiste qui semble en perte de vitesse. Voici quatre clefs pour comprendre l'opposition entre ces deux adversaires qui se revendiquent pourtant de la même idéologie.

En février dernier, pour la première fois de son histoire, Al-Qaïda, la plus tristement célèbre organisation terroriste du monde, répudiait l'un de ses anciens affiliés. Un Commandant-général de l'internationale jihadiste diffusait en effet un message dans lequel il faisait clairement savoir que "Al-Qaïda déclare n'avoir aucun lien avec l'EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant)" et que son organisation "n'est pas responsable des actions et du comportement" de l'Etat islamique.

Comment d'anciens alliés en sont arrivés à devenir concurrent, puis ennemis? Que se reprochent mutuellement les deux plus importants mouvements jihadistes du monde? Voici quatre choses à savoir pour comprendre comment l'on en est arrivé à la situation actuelle.

1 - L’ÉTAT ISLAMIQUE EST UN ANCIEN FRANCHISÉ (TURBULENT) D'AL-QAÏDA

En 1999, un groupe jihadiste radical nommé Jama'at al-Tawhid wal-Jihad (JTWJ) est fondé par un certain Abou Mousab al-Zarqawi, un jihadiste jordanien ayant combattu en Afghanistan à la fin des années 80.

JTWJ deviendra, en 2006, l’Etat islamique en Irak (EII) et en 2013 l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL).

Le courant ne passe pas entre al-Zarqawi et Ben Laden

C’est en 1999 toujours qu’al-Zarqawi rencontre un autre leader jihadiste: Oussama Ben Laden. Immédiatement, d’importants désaccords ont émergé entre les deux hommes. Les positions extrémistes d’al-Zarqawi et le passé criminel de ce dernier entraînent la méfiance d’Oussama Ben Laden, si l’on en croit la biographie publiée par The Atlantic.

Ces désaccords initiaux resteront des sujets de discorde entre la hiérarchie d’Al-Qaïda et l’Etat islamique jusqu’au divorce de février dernier.

Malgré la méfiance mutuelle, les deux leaders jihadistes ont des intérêts et des objectifs communs. Le milliardaire saoudien va donc financer le combattant jordanien et le laisser bénéficier des réseaux d’Al-Qaïda. Désormais, JTWJ profite en quelque sorte de la "franchise Al-Qaïda". Mais le groupe d’al Zarqawi conserve "un agenda largement distinct [de celui d’Al-Qaïda], bien qu’occasionnellement convergent", explique le Washington Post.

Objectifs divergents

Le but premier de JTWJ est de renverser la monarchie jordanienne et d’y installer un califat qui s’étendra ensuite sur la Syrie, l’Irak, la Palestine et le Liban.

Al-Qaïda par contre opère à cette époque dans une perspective plus mondialisée et vise le soutien financier et logistique aux combattants jihadistes en lutte pour des "territoires musulmans" occupés ou agressés (Tchétchénie, Bosnie, …).

Cette divergence entre les ambitions plutôt régionalistes de l’EI (au départ le califat doit s’étendre sur la Syrie, l’Irak, la Palestine, la Jordanie et le Liban) versus le projet de jihad global d’Al-Qaïda resteront longtemps un point de friction entre les deux entités, explique l'expert Aaron Zelin.

Même si, depuis quelques semaines, l’ex-EIIL affiche des ambitions plus larges, cela reste jusqu’ici surtout de la rhétorique. Le nouveau groupe franchisé a également d’autres vues tactiques que sa "maison mère" (voir point 4).

Conclusion: dès le départ, JTWJ a été un franchisé plutôt turbulent et difficilement contrôlable par la hiérarchie d’Al-Qaïda.

2 - EN SE REBAPTISANT EIIL, L'ÉTAT ISLAMIQUE RENDAIT LE DIVORCE INÉLUCTABLE

Suite à l’invasion américaine de l’Irak en 2003, Oussama Ben Laden rebat ses cartes. Malgré les différends précités, al-Zarqawi se voit confier les commandes de la lutte jihadiste en Irak par Al-Qaïda. JWJT devient alors Al-Qaïda en Irak (AQI). Cette fois, le mariage de raison est bel et bien consommé entre les deux groupes.

"Parmi les bénéfices immédiats pour al-Zarqawi, il y avait l’accès direct aux donateurs privés et aux réseaux de recrutement, de logistique et d’assistance" de l’organisation, indique encore Aaron Zelin, chercheur au Washington Institute for Near East Policy (néoconservateur).

En devenant maître de son propre réseau de recrutement, al-Zarqawi réussit à attirer de nouveaux combattants qui lui sont loyaux. Ceux-ci sont en majorité plus jeunes que la "vieille garde" qui avait combattu en Afghanistan. En apportant du sang frais dans son groupe, une nouvelle dissension se créait entre les cadres "historiques" d’Al Qaïda et le groupe d’al-Zarqawi : le conflit générationnel

En outre, sur les terrains conquis, l’ultra-violence dont fait preuve al-Zarqawi à l’égard des populations et sa volonté d’imposer immédiatement sa vision très restrictive de la charia énervent la hiérarchie d’Al-Qaïda. Les idéologues de l’organisation sont partisans d’une approche plus pragmatique : d’abord tenter de s’assurer du soutien des populations (sunnites) en territoire conquis avant d’instaurer la charia via des institutions strictement islamiques (au sens où l’entend Al-Qaïda).

Ces dissensions persisteront après la mort d’al-Zarqawi, tué dans une attaque aérienne américaine en juin 2006.

La création de l’EIIL et la guerre ouverte avec al-Qaïda

En octobre 2006, la création de l’Etat islamique en Irak (EII) est annoncée par des insurgés jihadistes non affiliés à Al-Qaïda. Le groupe d’al-Zarqawi y est partie prenante dès novembre.

Si théoriquement le lien entre le groupe al-Zarqawi et Al-Qaïda aurait dû être rompu dès cet instant, dans les faits, la collaboration se poursuit. En 2011, le porte-parole de l’EII salue même la désignation du successeur de Ben Laden, le Dr Ayman al-Zawahiri, à la tête d’Al-Qaïda.

Mais la rivalité entre l’EII et Al-Qaïda atteint le point de non-retour lorsque l’EII se rebaptise "Etat islamique en Irak et au Levant" (EIIL) en avril 2013.

Pourquoi? En changeant de nom, l’EIIL ne limitait ouvertement plus ses ambitions à l’Irak. Dorénavant le "Levant", et plus particulièrement la Syrie, était dans son viseur. Or, sur le théâtre syrien c’est le groupe jihadiste Jabat Al-Nosra (JN) qui est le bras armé Al-Qaïda (même si l’EII y est déjà présente). La répartition des territoires imposée par Al-Qaïda (l'AQI/EII en Irak et Al-Nusra en Syrie) volait en éclat et l’EIIL devenait un ennemi militaire.

Jabat Al-Nusra et l’EIIL, jadis alliés au sein d’une même franchise, allaient désormais s’affronter pour le contrôle des territoires syriens conquis.

3 - LES DEUX GROUPES SE DISPUTENT L'HÉRITAGE DE BEN LADEN

Comme précisé, suite au décès de Ben Laden en mai 2011, Ayman al-Zawahiri lui succède à la tête d’Al-Qaïda. Dans un premier temps donc, l’EII reconnaît al-Zawahiri comme successeur et lui souhaite la guidance d’Allah sans formellement lui prêter allégeance.

Mais en avril dernier, Abi-Mohammad al-Adnani, le porte-parole de l’Etat islamique réfutait toute légitimité aux nouveaux leaders et dénonçait le dévoiement des objectifs poursuivis par Ben Laden. Et lui dispute donc son héritage en tant que "base du jihad" (‘Qaidah of Jihad’).

"Les leaders d’Al-Qaïda ont dévié de la bonne méthode (manhaj), en le déclarant nous sommes envahis par la tristesse et l’amertume emplit nos cœurs […] clairement, aujourd’hui al-Qaïda a cessé d’être la base du jihad", déclarait ce porte-parole dans un message audio.

4 - SUR LE TERRAIN, LEURS STRATÉGIES DIFFÈRENT FORTEMENT

Comme on l’a vu, Al-Zarqawi est dès le départ plus dogmatique et plus radical que les dirigeants d’Al-Qaïda: pour lui, il faut imposer la charia d’entrée de jeu et "purger" la communauté des musulmans (Umma) depuis la base. Autrement dit, il est partisan d’une approche du bas vers le haut, à savoir purifier le peuple pour établir une Umma vivant strictement selon les lois islamiques (telles que les entend l’EI).

L’approche de la classe dirigeante d’Al-Qaïda était, elle, à l’inverse plutôt du haut vers le bas. Il s’agissait de prendre le contrôle de territoires, d’y instaurer des institutions islamiques, et d’y faire régner la charia une fois le soutien des populations acquis et les institutions mise en place. C’est ce qu’explique Aaron Zelin dans son article "The War between ISIS and al-Qaeda for Supremacy of the Global Jihadist Movement".

Le terrain syrien et un califat "de la taille de la Belgique"

Sur le terrain syrien, l’opposition entre cette approche dogmatique, hyper radicale et l’approche plus "pragmatique" se ressent. Le bras armé d’Al-Qaïda en Syrie, le front Al-Nosra, a adopté une approche faite d’alliance et de partage du pouvoir des territoires conquis, visant une prise de pouvoir graduelle. L’objectif reste l’imposition de la charia mais en tentant d’abord de diffuser ses idées et de les rendre populaires afin d’asseoir une légitimité. Une approche basée sur les échecs précédents de tentative d’imposition par la force de régimes islamiques qui se sont soldées par des échecs (Somalie, Yémen, Mali,…).

Au contraire, l’EIIL ne semble pas perméable au compromis. Les territoires qui tombent sous son autorité sont considérés comme partie prenante d’un Etat islamique et chaque individu doit se plier à son interprétation hyper-restrictive de la loi divine.

Concrètement, cette approche a permis à l’EI d’établir des institutions et des services publics répondant à ses préceptes islamiques. Autrement dit, avec cette stratégie plus radicale, l’EI a réussi à établir un califat dans les faits et d'y adjoindre des institutions publiques dites "islamiques". Autrement dit, à concrétiser l'ambition ultime d'Al-Qaïda. Et ce "sur un territoire de la taille de la Belgique", fait remarquer l’International Business Time (voir à ce sujet notre carte interactive sur l'expansion du "califat").

Julien Vlassenbroek

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