Affaire Dutroux: "Il y a eu un avant et un après, une révolution au sein de la justice"

Affaire Dutroux: "Les fautes étaient réelles et les parents des victimes ont mis la pression"
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Affaire Dutroux: "Les fautes étaient réelles et les parents des victimes ont mis la pression" - © Tous droits réservés

Le 13 août 1996, la Belgique subit un cataclysme dont personnes n’imagine encore les bouleversements qu’il provoquera dans les institutions du pays. A l’époque, Stefaan De Clerck est ministre de la justice CVP (l’actuel CD&V) et le magistrat Christian De Valkeneer n’est pas encore procureur général de Liège.

Ce 13 août 1996, Stefaan De Clerck est le premier à apprendre l’arrestation de Marc Dutroux. "J’étais ministre depuis un an et on cherchait les enfants depuis ce moment-là. On sentait qu’on arrivait à l’éclatement du dossier. Cette affaire a changé beaucoup de choses en Belgique. J’ai gardé un contact permanent avec les parents, mais il y a eu, peut-être, une mauvaise interprétation des événements lors de la découverte de Dutroux. Le Premier ministre et le Roi n’étaient pas là, alors que tous les médias, y compris internationaux, étaient concentrés sur le dossier. Le Parlement, qui était en vacances, s’est tout de suite réuni. On peut regretter que la réaction politique n’ait pas été immédiate."

Ce fut une catharsis pour le monde politique et judiciaire

Le ministre de la Justice de l’époque se souvient aussi de la défiance de la population née de l’affaire Dutroux à l’égard du monde politique. "On a réalisé, avec la commission parlementaire, le nombre des dysfonctionnements qui existaient au niveau de la justice et de la police. Cette défiance était basée sur des vérités. Ce fut une catharsis pour le monde politique et judiciaire. Les fautes étaient là et les parents des victimes ont mis la pression sur beaucoup de choses. C’est ce qui a entraîné les réformes."

Pour Christian De Valkeneer, les dysfonctionnements n’ont pourtant pas été révélés par la commission: "Les problèmes de coordination et de concurrence entre les services de polices étaient déjà connus. L’affaire Dutroux a fait éclater des problèmes récurrents. Il y avait déjà eu deux commissions après les tueries du Brabant. Les problèmes n’étaient donc pas neuf, mais il n’y avait pas eu de volonté politique de trouver des solutions". Pour le magistrat, la réforme des polices n’a d’ailleurs pas débouché suite à la commission d’enquête Dutroux, mais au lendemain de l’évasion de Marc Dutroux. "Il a fallu un choc cataclysmique pour arriver à cette réforme des polices. C’était la remise en cause de la manière d’aborder le justiciable pour donner plus de place à la victime, à la fois sur le plan juridique et sur le plan de la perception, par le magistrat, de la place à réserver à la victime."

L'Arrêt spaghettis

Des lacunes symbolisées par deux événements qui ont marqué les Belges. Le premier est le dessaisissement du juge Jean-Marc Connerotte pour avoir participé à un "souper spaghettis" en faveur des victimes. Le second fut l’audition de la juge Martine Doutrèwe (décédée depuis) qui semblait manquer cruellement d’empathie à l’égard des victimes.

De même, Christian De Vanlkeneer estime que si c’est désormais le parquet fédéral qui permet de coordonner de grandes enquêtes, il ne s’agit pas d’une conséquence de l’affaire Dutroux. "On savait qu’il fallait une centralisation, mais cela s’est ajouté à toutes les réformes."

"Une révolution culturelle au sein de la justice"

Pour Christian De Valkeneer, la polémique a été importante, mais la justice a changé pour réserver un meilleur accueil aux victimes. "Il est très important de reconnaître la souffrance. Il y a eu un ‘avant’ et un ‘après’, une révolution culturelle au sein de la justice."

Pour Stefaan De Clerck, le changement le plus visible, né de l’affaire Dutroux, est la réforme des polices entraînée par les problèmes de communication entre les différents services. "Il y avait des défaillances au sien de la police du fait de la compétition qui régnait. L’un ne parlait pas avec l’autre. On a alors décidé d’intégrer les polices judiciaire et locale et la gendarmerie. Cela a débouché sur davantage de compétence et d’efficacité. "

Il y eut, ensuite, l’introduction du tribunal de l’exécution des peines. "Avant cela, la décision de la libération provisoire d’un détenu était du ressort du ministre qui, à la fois, nommait les juges et décidait des libérations. On a introduit le conseil de la justice et les  nominations objectivées, Et le tribunal d’exécution des peines met la victime au centre de la procédure. Malheureusement, reconnaît l’ancien ministre, on n’a pas pu suivre tout de suite avec le paysage judiciaire et cette grande réforme n’est pas encore terminée. J’espère que le ministre Geens va finaliser ce dossier."

En ne réformant pas la Justice, nous avons perdu 20 ans

Une analyse partagée par Christian De Valkeneer: "On a parlé de la professionnalisation et de la formation des magistrats. Aujourd’hui, nous avons des programmes de formation solides. Mais il est exact qu’en ne réformant pas davantage au niveau des structures de la justice, en 1997 ou 98, nous avons perdu 20 ans".

Un effet secondaire de la nouvelle législation est la diminution du nombre des libérations anticipées. Un constat que Stefaan De Clerck veut relativiser: "Il y a eu des problèmes de surpopulation dans les prisons, mais depuis, la politique carcérale et la construction de nouvelles prison marquent la fin de ce déséquilibre. Il faut encore gérer cette surpopulation et les nouveaux codes pénal et de procédure vont dans la bonne direction. Il faut laisser au magistrat la discussion sur la libération, avec l’intervention des victimes. Maintenant, cela fonctionne bien".

Christian De Valkeneer précise qu’en matière de surpopulation, les prison belges ont connu, en 10 ans, une augmentation du nombre des condamnés de près de 50%. "Est-ce un effet du tribunal d’application des peines? C’est possible, mais c’est peut-être, aussi, un effet des peines prononcées par la justice."

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