Le rôle obscur et cher payé d'Armand De Decker dans l'affaire Florence Cassez

Au cours de l’information judiciaire, les enquêteurs du "Kazakhgate" ont découvert qu’Armand De Decker a aussi joué les intermédiaires dans d’autres dossiers au service de l’État français, avec les mêmes intermédiaires que dans l'affaire Chodiev. Nous avons pu nous procurer des documents éclairants.

Le nom d'Armand De Decker apparaît ainsi dans une tentative de faire libérer la Française Florence Cassez, emprisonnée au Mexique entre 2005 et 2013 pour faits de banditisme et au centre d’une longue crise diplomatique entre la France et le Mexique.

C’est l’un des volets méconnus de l’affaire du "Kazakhgate", ou comment le parlement belge a adopté une réforme de la transaction pénale, permettant à un trio de millionnaires belgo-kazakhs (dont le désormais fameux Patokh Chodiev) d’échapper à une condamnation pénale par le biais d’un paiement. Avec le rôle particulier joué par l’ex-président du Sénat Armand De Decker, reprenant ici encore sa toge d’avocat pour l’occasion, au service d'une défense mandatée par la présidence française sous l’ère Nicolas Sarkozy.

Réunion au sommet à l’Élysée

Nous avons obtenu la preuve qu'Armand De Decker était présent à un déjeuner à l’Élysée le 25 février 2011 (avant l'épisode de la "transaction pénale" Chodiev), en compagnie de Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée sous Nicolas Sarkozy, mais aussi de Jean-François Etienne des Rosaies, chargé de mission au cabinet Sarkozy, et de l'avocate Catherine Degoul, deux noms que l'on retrouve constamment dans le "Kazakhgate". Au centre des discussions : le sort donc de Florence Cassez, une Française de 37 ans, arrêtée au Mexique - une arrestation très médiatique et controversée - pour des faits de grande criminalité, enlèvement, meurtre, possession d’armes, association de malfaiteurs.

Florence Cassez a toujours nié les faits, évoqué un complot... Ce qui ne l'a pas empêchée d'être condamnée à 96 ans de prison par la justice mexicaine. Ayant reçu les parents de Florence Cassez, Nicolas Sarkozy avait déclaré se saisir du dossier et promis une libération rapide de la ressortissante française.

Après l’Élysée, une autre réunion a lieu à Bruxelles le 2 mars 2011, réunissant à nouveau Armand De Decker, Jean-François Etienne des Rosaies et Catherine Degoul. Armand De Decker y expose des démarches déjà entreprises auprès de l’ambassadrice du Mexique à Bruxelles Sandra Fuentes. Le scénario exploré alors : Florence Cassez était petite-fille de ressortissants belges; si le Mexique, dans une sortie de crise diplomatique éventuelle, refusait de l’extrader vers la France, alors pourquoi pas vers la Belgique? 

Des faits qu'Armand De Decker, interrogé le 23 juillet 2015 par la justice belge reconnaît, avec un rôle dit-il d'"avocat, avec, à nouveau un profil particulier". "J'ai effectivement été approché par Me Degoul qui doit avoir été sollicitée par Monsieur Damien Loras (conseiller diplomatique du président Nicolas Sarkozy) pour trouver une solution dans ce dossier. J'ai ainsi appris que la jeune femme, emprisonnée pour de longues années au Mexique, aurait été la petite-fille de ressortissants belges. A cet égard, certains traités auraient permis qu'elle puisse être extradée en Belgique et ainsi ne pas faire perdre la face au Mexique dans le cadre d'une libération anticipée. Je me suis rapproché des autorités mexicaines en contactant et ayant des entrevues avec Madame l'Ambassadrice du Mexique". 

Une autre source indique que "Le Ministre d’État a pu avoir plusieurs entretiens avec l'Ambassadrice. Cette dernière, tout en décrivant l'extrême difficulté politique de ce dossier s'est montrée intéressée pour établir un dialogue constant avec Monsieur le Ministre d’État"...  

Je ne connais pas cette dame

C’est dans ce cadre aussi confirme l'information judiciaire qu'Armand De Decker aurait "approché le ministre des Affaires étrangères" de l’époque, à savoir le CD&V Steven Vanackere. Sauf qu'interrogé comme témoin dans le cadre de l'information judiciaire, Steven Vanackere est tombé des nues, n'ayant aucun souvenir d'une intervention, une demande d'Armand De Decker, ex-président du Sénat, alors "simple" sénateur, concernant Florence Cassez. "Je ne connais pas cette dame. Armand De Decker a dit être intervenu auprès de moi - ce qui ne serait pas scandaleux par ailleurs. Mais je n'en ai aucun souvenir. A-t-il adressé un message à mon administration ? Je ne crois pas".

Élément troublant supplémentaire dans ce volet "Florence Cassez", son avocat de l'époque en France, Frank Berton, contacté par nos soins, dit n'avoir jamais entendu parler d'une action diplomatique de la Belgique concernant sa cliente - aucun projet d'extradition vers le Royaume -, ni d'une intervention quelconque des De Decker et Degoul... 

Une très grande fragilité politique

En attendant, rémunération perçue et reconnue par Armand De Decker pour ses "interventions" dans le dossier Cassez : 195 000 euros d’honoraires et 6500 euros au titre de frais, en décembre 2011. Versement reçu avec la mention F.C. pour Florence Cassez. Même si curieusement, concernant ce paiement, Me Catherine Degoul, interrogée à son tour, nie là avoir jamais rémunéré l'avocat Armand De Decker. Étrange divergence d'opinion entre les deux, Me Degoul déclarant (interrogée le 2 juin 2016) : "Il y a bien eu intervention de Monsieur De Decker en qualité d'avocat, mais je maintiens, je ne l'ai pas rémunéré pour ce dossier, et j'ignore si quelqu'un d'autre a pu le faire". 

Ceci alors qu’au final, et de l’aveu de Jean-François Etienne des Rosaies dans un autre mémo saisi par la justice, "on a très rapidement constaté que la piste belge présentait une très grande fragilité politique". Florence Cassez bénéficiera finalement, après de nombreux recours juridiques, d’une annulation de sa condamnation par la Cour suprême du Mexique, en 2013, ce qui lui permettra alors de rentrer en France. Au final donc sans l’aide d’Armand De Decker.

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