Kazakhgate: comment 5 millions en liquide ont franchi les frontières en toute discrétion

"Je ne sais plus si toutes les enveloppes étaient non cachetées, mais j’ai pu me rendre compte que certaines contenaient de nombreux billets, que des 500 euros", a déclaré "le tranporteur".
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"Je ne sais plus si toutes les enveloppes étaient non cachetées, mais j’ai pu me rendre compte que certaines contenaient de nombreux billets, que des 500 euros", a déclaré "le tranporteur". - © ADRIAN DENNIS - EPA

La RTBF a mis la main sur un nouveau document d’enquête dans l’affaire du Kazakhgate. Il s’agit du procès-verbal d’un homme qui a permis à l’avocate de Patokh Chodiev de transporter 5 millions d’euros en liquide entre la Suisse et la France, et cela sans laisser de traces.

Eric L. est un ancien légionnaire, reconverti dans la gérance d’une société de sécurité. Catherine Degoul, l’avocate de Patokh Chodiev a déjà fait appel à lui pour des missions de sécurité. En pleine affaire Chodiev, elle le contactera plusieurs fois, le rencontrera même à Bruxelles, dans des cabinets d’avocats. Lors de son audition, l’homme donne un éclairage étonnant sur les missions que lui confie l’avocate : "J’ai fait plusieurs déplacements pour Me Degoul mais je n’ai pas les dates en mémoire. Ça devait être à partir de 2011. A chaque fois, je l’ai rencontrée dans un hôtel et elle me confiait des enveloppes […] Au début, j’ignorais le contenu de ces enveloppes. Par la suite, j’ai su que ce pouvait être des numéraires".

il y aura plusieurs déplacements pour transporter du "numéraire"

Des numéraires, cela veut dire de l’argent. Et même, beaucoup d’argent puisqu’il y aura plusieurs déplacements du genre. Les enquêteurs s’intéressent plus particulièrement à un voyage de décembre 2011 à Zurich, en Suisse. C’est l’avocate de Chodiev qui leur en a parlé, ils veulent des confirmations.  Voici alors ce que leur explique le porteur de valise : "Concernant les déclarations de Me Degoul, elle m’a effectivement demandé de me rendre à l’hôtel Hyatt à Zurich. Elle parle de décembre 2011, c’est certainement à cette date. C’est Me Degoul que j’ai vue à l’hôtel Hyatt et rien qu’elle. Elle a eu un rendez-vous durant un moment, et durant ce rendez-vous, je ne l’ai pas accompagnée. Je l’ai attendue dans le lobby de l’hôtel".

Il dit ne pas savoir ce que fait Catherine Degoul durant cette absence. En fait, les enquêteurs le savent déjà de la bouche même de l’avocate de Patokh Chodiev. Comme l’a révélé Mediapart, l’avocate a expliqué avoir rencontré Patokh Chodiev dans une chambre de l’hôtel pour récupérer de l’argent. Un code était même prévu entre les deux, mais le milliardaire se serait trompé. Une fois le quiproquo levé, Patokh Chodiev aurait quitté la pièce, laissant la place à l’un de ses hommes chargé d’une valise pleine de billets.

5 millions d’euros cachés dans une valise

Pendant ce temps, "le transporteur", Eric L. attend toujours l’avocate dans le lobby de l’hôtel zurichois : "Lorsqu’elle est revenue de son rendez-vous, elle m’a conduit dans une chambre de l’hôtel. Là elle m’a confié cette somme d’argent qui était déjà préparée. Concrètement, nous avons pris des enveloppes Kraft de type A4. Je ne sais plus si toutes les enveloppes étaient non cachetées, mais j’ai pu me rendre compte que certaines contenaient de nombreux billets, que des 500 euros".

L’homme dit ignorer la somme totale. Aux enquêteurs, Catherine Degoul parlera de 5 millions d’euros. Reste alors à évacuer cette somme : "Avec Me Degoul, nous avons mis les enveloppes dans une valise qu’elle me fournissait, comme d’habitude. J’ai alors pris la route en voiture".

C’est alors que les versions divergent. Le convoyeur affirme être retourné en voiture à Nice, jusqu’au cabinet de l’avocate de Chodiev à laquelle il aurait remis l’argent. Une version que l’avocate aurait démentie. Selon Mediapart, elle dit ignorer quelle était la destination finale de l’argent mais suspecte qu’il ait été livré à l’ancien conseiller de l’Elysée, le fameux Jean-François Etienne des Rosaies. Sans surprise, ce dernier nie.

Mystère donc sur la destination des fonds. Mais on sait qu’en décembre 2011, Patokh Chodiev a déjà signé la transaction pénale qui lui permet d’échapper à la justice belge. On sait aussi qu’il a déjà généreusement rémunéré ses avocats, les mouvements sur les comptes bancaires l’attestent, y compris d’ailleurs sur le compte d’Armand De Decker.

 

A quoi a servi cet argent "noir"?

S’agit-il d'un dernier cadeau pour le travail effectué? Eric L., sur sollicitation des enquêteurs, indique qu’il s’est rendu à deux reprises à Bruxelles dans des cabinets d’avocats pour rencontrer Catherine Degoul. Mais il ne livre rien de précis sur les lieux ni les autres personnes rencontrées. Autre hypothèse: celle de rétrocommissions dans le cadre du marché des hélicoptères français ? Rappelons que la société "Eurocopters" devenue Airbus est soupçonnée d’avoir versé en 2010 une commission de 12 millions d’euros au premier ministre kazakh. C'est le trio autour de Chodiev qui aurait servi d’intermédiaire. Une partie de ces 12 millions est-elle revenue vers des intermédiaires ou des proches de Sarkozy à l’Elysée? Les questions sont nombreuses. Mais l’audition de ce porteur de valise montre que beaucoup d’énergie a été déployée pour transférer des sommes astronomiques en toute discrétion, via des intermédiaires histoire de ne pas se mouiller directement. Ce récit met en lumière les systèmes opaques mis en place par les acteurs de ce dossier. Des pratiques digne d’un scénario de cinéma mais qui sont pourtant bien réelles.

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