#Investigation : voitures chinoises à Charleroi, la grande illusion

Le 19 octobre 2018, devant une forêt de micros et d’objectifs, les plus hautes autorités wallonnes annoncent avec tambours et trompettes la renaissance du site de Caterpillar-Gosselies grâce à Thunder Power, un géant chinois de l’automobile électrique.

Promesse est faite d’y créer des milliers d’emplois afin de produire la Chloé, une citadine au prix de vente défiant toute concurrence.

Mais deux ans plus tard, l’énorme usine d’engins de génie civil reste toujours désespérément vide. Pas l’ombre d’un début de production de la Chloé. Pas le moindre Chinois sur place non plus.

En fait, Thunder Power, le géant chinois de l’industrie à qui la Wallonie a déroulé le tapis rouge, n’est guère plus qu’une start-up qui parcourt l’Europe en quête de capitaux frais. Un an plus tôt, Wellen Shen, le patron de la société chinoise, avait d’ailleurs conclu un accord semblable avec le gouvernement catalan. Mais sur place, jamais rien n’a été concrétisé.

Fièvre électorale

Derrière les annonces triomphales faites à Gosselies, il y a un contexte électoral qui prédispose à bien des promesses hâtives. A quelques encablures du scrutin régional, la résurrection annoncée de Caterpillar vaut évidemment son pesant d’urnes. Pourtant, dès le départ, l’équation économique et industrielle est bancale. Et cela aurait dû sauter aux yeux des décideurs wallons.

Comment un Chinois, inconnu au bataillon, pourrait-il faire des bénéfices en Wallonie en assemblant une voiture vendue à prix plancher (autour des 12.000€) ? Seul un investissement massif dans une chaîne de production entièrement robotisée permettrait d’y arriver. Or, on est très loin du compte. Au lieu du milliard d’euros nécessaire pour équiper une usine nue, à Gosselies on envisage tout au plus de 150 à 200 millions, dont 50 versés par la Sogepa, le bras financier de la Région Wallonne. Cela ne tient pas vraiment la route.

Un long et pesant silence

Après l’euphorie de l’automne 2018, les responsables wallons vont assez vite mettre le dossier en sourdine. Voilà des mois qu’ils observent un silence embarrassé. Pas moyen de savoir combien d’argent la Sogepa a déboursé dans cette aventure. La presse parlait au début de 50 millions d’euros versés dans un paradis fiscal à la demande des Chinois. Les autorités wallonnes laissent officieusement entendre que rien n’a été versé.

Néanmoins, une dépense conséquente a forcément dû être consentie. Il s’agit des honoraires versés au cabinet d’audit Deloitte. C’est ce célèbre bureau d’études qui a rédigé le document sur lequel le gouvernement s’est basé avant de donner le feu vert au projet de la voiture électrique de Gosselies. Ce rapport Deloitte, nous aurions bien voulu le lire en détail. Mais il reste "confidentiel défense". Tout comme son prix…

Héritage empoisonné

Lorsque Willy Borsus décroche en 2019 le portefeuille de l’Economie, il comprend progressivement que son prédécesseur Pierre-Yves Jeholet lui a refilé un cadeau empoisonné.

Face aux rares parlementaires qui tentent de savoir pourquoi les voitures chinoises restent invisibles dans le bassin carolo, le Ministre Borsus se contente de lire sans conviction les réponses concoctées par la Sogepa. La Sogepa est elle-même contrainte d’avaler les justifications fort peu cohérentes de Thunder Power.

En vrac, voici quelques exemples. L’homologation de la Chloé connaîtrait des difficultés administratives en Chine. Une nouvelle usine doit être construite avant de vraiment lancer le projet. Thunder Power va racheter une usine existante dont la chaîne de montage doit être adaptée. Les nécessaires levées de fonds sont retardées pour cause de covid-19…

Quelques parlementaires tentent bien de tirer les choses au clair mais ils se heurtent à un ministre de l’Economie visiblement embarrassé, usant et abusant de la langue de bois.

Chloeland ou Legoland ?

En fait, devant les variations très dissonantes de Thunder Power, Willy Borsus cherche la meilleure façon d’annoncer que les voitures chinoises ne débarqueront sans doute jamais à Charleroi. Sauf miracle…

Mais le Ministre Borsus ne renonce pas aux miracles ! Il en évoque même un nouveau. Celui-ci ne vient pas de l’Empire du Milieux, mais du royaume du Danemark. A Gosselies, la toujours fantomatique Chloé sera détrônée par un parc d’attractions Legoland !

Problème, pas grand monde ne veut croire à cette nouvelle promesse sortie du chapeau de Magic Willy. En tout cas, pas les 1900 travailleurs laissés sur le carreau par la fermeture de Caterpillar. Ceux-ci ont d’ailleurs fait leur deuil de la Chloé depuis belle lurette. Pas sûr qu’ils retrouvent espoir et fierté avec des jouets en plastique et des manèges d’enfants…


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