Umicore à Olen, la plus grande décharge radioactive de Belgique: "Si on était à Fukushima ou à Tchernobyl, ce serait une zone d'exclusion…"

Troisième volet de notre série "Les petits secrets du nucléaire". C’est sans doute le plus déroutant. On ne pensait pas pouvoir encore étonner un expert de Greenpeace sur le sujet des déchets nucléaires. C’est pourtant ce qui s’est passé.

En 20 ans d’expérience, Jan Vande Putte en a vu d’autres. Ce spécialiste en radioprotection n’est pas du genre fantasque ou extrême. Il est posé, méthodique. Il est devenu crédible car il a toujours eu ce souci de documenter chaque pollution radioactive de façon scientifique en respectant un protocole précis. Au détour d’un sentier, on a senti dans sa voix que quelque chose ne tournait pas rond : "Un tel débit de dose sur le domaine public, c’est complètement inacceptable". Nous n’étions pas à Tchernobyl ou à Fukushima. Nous étions en Belgique.

En général, tous les projecteurs sont braqués sur les centrales nucléaires de Doel et de Tihange. Ce serait oublier qu’il existe dans notre pays d’autres installations industrielles qui utilisent ou entreposent des substances radioactives.

C’est le cas du site d’Umicore à Olen (Province d’Anvers). Un lieu vraiment étonnant en bordure du canal Bocholt-Herentals. C’est de loin la plus grande décharge radioactive de Belgique. Son cas est un sac de nœuds impossibles à démêler. Regardons d’abord dans le rétroviseur.

Un lourd héritage

Umicore est une société spécialisée dans la production et le recyclage de métaux précieux. Avant 2001, elle s’appelait l’Union minière. Elle exploitait des minerais du Congo au Katanga. Entre 1920 et 1977, il y avait à Olen une usine d’extraction de radium et d’uranium. Le fameux radium découvert par Marie Curie était utilisé à l’époque pour le traitement de cancers. Quant à l’uranium, il servira à la fabrication des premières bombes atomiques américaines lors du projet Manhattan. Ça, c’est pour l’histoire.

De cette période, il reste aujourd’hui un lourd héritage. Malgré le démantèlement de cette usine et quelques travaux d’assainissement, il reste toujours plusieurs décharges radioactives à Olen :

  1. L’Umtrap : un bunker qui renferme sous une feuille de cuivre, de sable et de terre, 55 000m³ des déchets de radium et d’uranium. Il s’agit soit de matières premières soit des sols, sédiments et matériaux de démolition contaminés.
  2. Bruine Berg : une montagne "brunâtre" de 207 000m³ de déchets issus la production de Cobalt.
  3. Bankloop : une décharge de 30. 000m³ qui contient les sols et sédiments contaminés provenant de la dépollution de la rivière voisine nommée Bankloop.
  4. D1 : 217.000 m³ de déchets de cobalt et de radium.

Faites le calcul. Rien que pour le site d’Umicore à Olen, on retrouve plus de 500.000m³ de déchets radioactifs. La difficulté, c’est qu’ils sont parfois mélangés à la terre sans aucun conditionnement. Les niveaux d’activité sont très différents d’un endroit à l’autre. Mais, l’on sait qu’une partie d’entre eux a une longue durée de vie. Par exemple, le Radium 226 a une demi-vie de 1600 ans. Comptez donc 16.000 ans (10 demi-vies) pour que ce produit radiotoxique devienne inoffensif. Dans le dernier inventaire des passifs nucléaires, Umicore estimait le volume des substances radiologiquement contaminées à 20.000 ou 30.000m³.

Des déchets pas encore comptabilisés

Pourtant, aucun de ces déchets de moyenne activité et de longue durée de vie n’a été répertorié dans l’inventaire de référence du projet d’enfouissement élaboré par l’ONDRAF, l’organisme public en charge de nos déchets radioactifs. Un comble alors que l’ONDRAF est parfaitement conscient qu’il faudra stocker géologiquement une partie des déchets d’Umicore.

La preuve se trouve dans une note d’orientation rédigée le 31 janvier 2020 conjointement par l’Agence fédérale de contrôle du nucléaire et l’ONDRAF. On peut y lire à propos des déchets d’Umicore qu’"un stockage profond de ce matériau est nécessaire pour réduire le risque d’intrusion". Le document mentionne que tout ce qui dépasse 1000 Bq/g devra être enfoui en profondeur. Dans son inventaire complémentaire "potentiel", l’ONDRAF précise que la partie la plus radioactive des déchets d’Umicore "pourrait avoisiner les 10.000m³". Ça pourrait être plus.

Vous commencez à comprendre le problème ? Il faudra enfouir beaucoup plus de déchets que prévu. Un problème que n’a pas manqué de relever Samuel Cogolati, député fédéral Ecolo : "10 000m³, c’est effectivement énorme. Car, si l’on compare avec l’inventaire de référence (13.500m³), on se rend bien compte qu’il faudrait dédoubler l’installation de stockage géologique prévue par l’ONDRAF".

30 millions, c’est totalement insuffisant

C’est l’heure d’une petite comparaison pour bien cerner les enjeux. 13.500 m³, c’est l’équivalent de 5 piscines olympiques remplies de déchets radioactifs. Si l’on prend le cas d’Engie-Electrabel, l’entreprise a rempli un peu plus de 2 piscines olympiques, soit environ 5300 m³. Selon le principe du pollueur-payeur, la loi belge oblige cette entreprise à faire des provisions pour la gestion de ces déchets. Au 31 décembre 2019, Engie-Electrabel avait provisionné 7,4 milliards d’euros pour la gestion de son combustible usé. 7,4 milliards pour 5300 m³. Retenez bien ce chiffre.

Et Umicore ? L’entreprise a provisionné seulement 30 millions d’euros pour 10.000m³. Le chiffre nous a été confirmé dans un mail rédigé par Marjolein Scheers, la porte-parole d’Umicore. Cette somme n’a pas bougé d’un centime sur les 10 dernières années. L’écart avec Engie Electrabel est gigantesque et confirmé par Marie-Christine Marghem. En août 2020, nous avions interrogé celle qui était encore ministre fédérale de l’Énergie : "Le principe du pollueur payeur oblige Umicore à provisionner correctement. Mais, pour l’instant, 30 millions d’euros, c’est totalement insuffisant".

Il y a un risque réel pour le contribuable

Et si Umicore était dans l’incapacité d’assumer ses propres déchets ? "C’est mon appel en tant que parlementaire. Il y a un risque réel pour le contribuable belge de devoir payer la facture à la place d’Umicore", s’inquiète Samuel Cogolati.

L’entreprise a refusé toutes nos demandes d’interview. Nous sommes allés sur le terrain et nous avons observé le site depuis l’espace public. Certaines décharges sont bien confinées à l’intérieur des murs de l’entreprise. D’autres sont seulement protégées par un simple grillage. C’est le cas de la décharge D1 et ses terres contaminées au radium. Sa clôture longe des sentiers de randonnées publics et parfois même des habitations.

Une zone rouge comme à Tchernobyl ou Fukushima

La protection semble vraiment sommaire. Aucun panneau d’avertissement n’est là pour signaler la présence des déchets radioactifs. Revenons au point de départ de notre histoire. C’est à ce moment du récit que Jan Vande Putte, expert en radioprotection de Greenpeace international, entre en scène. À notre demande, il va parcourir la zone avec son gamma spectromètre. Ce qu’il va découvrir, il ne l’avait jamais mesuré en Belgique.

Sur l’espace public, le compteur de son appareil s’affole à l’approche d’un hotspot le long de la clôture. "On est à 4,7 microsieverts/h à un mètre du sol. Houla… On est à 9 presque 10 microsieverts/h à 10 cm". Au contact du sol, l’appareil monte même à 14 microsieverts/h. Là, vous êtes comme nous : complètement perdus.

Petite explication technique : le sievert est une unité de mesure qui exprime la quantité (la dose) du rayonnement radioactif absorbé par le corps. Le spécialiste de Greenpeace nous explique plus clairement : "Si on était à Fukushima ou à Tchernobyl, ce serait une zone d’exclusion… Une zone rouge".

Dans la région de Fukushima, dès qu’un village dépasse les 3,8 microsieverts/h, il est déclaré inhabitable. En Belgique, les stations de mesures belges TELERAD qui contrôlent la radioactivité dans l’air se mettent en alerte à partir de 0,4 microsievert/h. Evidemment, le hotspot découvert à Olen s’étend sur quelques mètres dans l’espace public. Rester un court instant à cet endroit n’est pas dangereux. Il faudrait s’y asseoir pendant 72 heures pour dépasser la norme annuelle admissible en Belgique qui est de 1 millisievert.

Le risque est ailleurs. Une contamination reste possible : "Si un enfant joue ici, se contamine les mains et met les doigts en bouche ou inhale la poussière, alors il y a bien sûr un risque", analyse Jan Vande Putte.

La contamination est sortie de la décharge

Cette première analyse du terrain sera confirmée par l’ACRO, un laboratoire agréé par l’Autorité de Sûreté Nucléaire française. Nous y avons envoyé un prélèvement de sol de surface pris le long de la clôture dans l’espace public à moins de 100 m des premières habitations. Le laboratoire va identifier des concentrations en radium 226 très élevées. Nous vous livrons ici le rapport d’analyses.

"Le Radium 226 est un élément radioactif naturel que l’on retrouve dans des concentrations généralement inférieures à 50 Bq/kg. Ici, on est à 22.300 Bq/kg. Ce sont des niveaux qui ne sont pas acceptables pour le domaine public. La contamination est clairement sortie du site", détaille David Boilley, docteur en Physique nucléaire et Président de l’ACRO. On est donc plus de 400 fois au-dessus de ce que l’on peut observer habituellement dans la nature.

La confrontation des éléments

Nous avons soumis ces éléments d’enquête à l’Agence fédérale de contrôle du nucléaire (AFCN) qui surveille ce site. Son directeur général, Frank Hardeman, était persuadé que la situation était totalement sous contrôle. Il semble surpris : "Je pensais que la clôture contenait les hotspots. S’il y en a à l’extérieur, il faut regarder sur place. Ça m’étonne qu’on retrouve un tel échantillon. Je vais en discuter avec mes experts interne ".

10 jours après cette rencontre, l’AFCN va inspecter les lieux et faire le tour complet de la décharge D1. Là où nous avions identifié un seul hotspot sur le domaine public, l’Agence va en identifier 3 avec des valeurs oscillant entre 1 et 4 microsieverts/h. Voici leur cartographie.

 

Un prélèvement de sol aura également lieu mais pas à la même place que le nôtre. Celui-ci sera fait 50 mètres plus loin. À cet endroit, le débit de dose était de 0,5 microsievert/h. Cette valeur est presque 10 fois plus basse que celle mesurée par nos soins à un mètre du sol. Inutile de vous dire que le rapport d’analyses du gendarme du nucléaire sera plus que rassurant. 66 Bq/Kg de Radium 226, soit un résultat 337 fois inférieur au nôtre.

Sur base de ce contrôle de terrain, l’AFCN laissera le site en l’état : "Le risque de contamination est proportionnel à la durée d’exposition et dépend du type d’activité. : il reste donc limité en cas d’exposition sporadique et compte tenu des activités exercées dans l’environnement immédiat du D1 – Activités (promenade) qui ne génèrent pas de suspension significative de poussière {...} Il n’y a actuellement aucun danger pour la santé publique".

Cette interprétation n’est pas du tout partagée par le docteur en Physique nucléaire de l’ACRO, David Boilley : "Il n’y a pas d’information pour les riverains. Il n’y a pas de caméra de surveillance. Juste une simple clôture. Ce n’est pas une situation acceptable pour des déchets radioactifs. Cette terre devrait être placée en décharge ".

Aujourd’hui, un sol contaminé à plus de 20.000 Bq/kg se trouve donc toujours dans l’espace public à Olen. C’est 20 fois au-dessus des normes d’exemption européennes qui, de nouveau, ne semblent pas s’appliquer car la décharge D1 n’est plus en exploitation. Tout comme pour la rivière Molse Nete fortement polluée, l’AFCN a décidé de ne prendre aucune mesure jugeant le risque actuel acceptable.

Peut-être, est-il temps de se poser la question autrement : "Et si mon propre enfant poignait par hasard dans cette terre contaminée au radium, en accepterais-je le risque… même sporadique ?". C’est finalement pouvoir se mettre à la place des populations que l’AFCN est censée protéger. Aujourd’hui, ces riverains ignorent tout de cette décharge car l’information sur place fait cruellement défaut.

A terme, l’Agence reconnaît qu’un assainissement sera nécessaire. Mais, on en parle depuis l’an 2000. 20 ans pendant lesquels la contamination n’a pas attendu les décideurs pour sortir du site en plusieurs endroits. Le 23 janvier 2020, Umicore s’est vue remettre par la Bourse de Bruxelles le prix de l’entreprise durable de la décennie. Triste ironie du sort.


Rendez-vous dans #Investigation ce mercredi 9 décembre à 20h20 sur La Une ou sur Auvio

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