#Investigation : transport routier, entre dumping social, manque de contrôles et traite d'être humain

 Skiptrans, filiale roumaine de Jost Group. Campagne de recrutement.
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Skiptrans, filiale roumaine de Jost Group. Campagne de recrutement. - © Tous droits réservés

"Un cancer généralisé ! Voilà le diagnostic que je fais de la situation actuelle dans le transport routier en Europe". Ce constat, c’est celui de Roberto Parillo, le responsable général du transport routier à la CSC. Depuis plus de 20 ans qu’il scrute la situation des entreprises belges et qu’il défend les droits des chauffeurs routiers, il voit une situation qui ne cesse de se dégrader.

Dumping social généralisé

"Aujourd’hui, le dumping social est quasiment généralisé parmi les grosses entreprises de transport belge. Et ce sont les travailleurs qui trinquent. Tout comme notre régime de sécurité sociale."

Dumping social. Un terme technique qui agite les passions. Car derrière ce terme technique, on retrouve des problématiques aussi importantes et concrètes que la concurrence déloyale, la fraude sociale ou encore la traite d’être humain.

Pour Roberto Parillo, le dumping social consiste à "profiter des différences de salaires entre pays de l’Union européenne, pour engager de la main-d’œuvre à moindre coût en payant les travailleurs au salaire de leur pays d’origine et en les faisant travailler dans des conditions inacceptables. Tout cela en payant un minimum de charges sociales et patronales".

Pour notre syndicaliste, la pratique est clairement illégale et la justice devrait sanctionner les sociétés de transport qui ont recours à de tels procédés.

Le principe de la filiale

Un avis que ne partage pas forcément Michaël Reul, le secrétaire général de l’Union Professionnelle du Transport Routier (UPTR), l’une des deux principales fédérations qui défend les intérêts des entreprises belges.

Selon lui, "il faut pouvoir distinguer les sociétés belges qui font venir de la main-d’œuvre bon marché via ce que l’on appelle des sociétés boîtes postales, cela, c’est clairement illégal, de celles qui ouvrent des filiales dans ces pays et qui y développent de véritables activités".

Et justement, parmi les plus importantes sociétés de transport belges, quasi toutes ont une ou plusieurs filiales à l’étranger.

C’est le cas de l’entreprise Essers au nord du pays, plus grosse société de transport poids lourd en Belgique, spécialisée dans le transport de produits pharmaceutiques. C’est le cas aussi de l’entreprise Jost Group au sud du pays, société active notamment dans le transport pour la grande distribution. Toutes deux ont notamment une ou plusieurs filiales en Roumanie. Et assurent qu’elles y développent des activités de transport et de logistique et qu’il ne s’agit nullement de vulgaires sociétés boite aux lettres.

Skiptrans, la filiale roumaine de Jost Group

Pour le vérifier, nous nous sommes rendus à Cluj, ville de 450.000 habitants située en Transylvanie dans le Nord -ouest de la Roumanie. C’est là que se trouve la société Skiptrans, la filiale de Jost Group. L’entreprise se situe juste en face de l’aéroport. Un bâtiment moderne de 2 étages dans lequel 80 personnes travaillent quotidiennement. Activité administrative, c’est indéniable. Mais aucune preuve d’une activité industrielle et de transport. Sur place peu de camions. Par contre, on retrouve de nombreuses publicités via des campagnes d’affichage pour des chauffeurs destinés au transport international.

Il faut dire que tous les 15 jours, la société Skiptrans organise le transfert d’une centaine de chauffeurs roumains depuis Bucarest jusqu’à Maastricht aux Pays-Bas. Le voyage s’effectue par avion privé payé par la société. Une fois à Maastricht les chauffeurs roumains sont répartis dans les différents entrepôts belges de Jost Group.

Conditions sanitaires déplorables

"Avant de faire du transport international, lorsqu’ils arrivent en Belgique ou qu’ils ne roulent pas le week-end, les chauffeurs roumains dorment dans de vieux poids lourds sans chauffage. Ou bien ils sont entassés les uns sur les autres dans de sommaires dortoirs", nous explique Christophe Krichel, ancien concierge chez Jost Group qui a quitté l’entreprise il y a un an à la suite de problèmes de santé et aussi parce qu’il ne supportait plus cette situation.

"Pour moi, la manière dont Jost Group traite ses chauffeurs roumains, c’est de la maltraitance, il n’y a pas d’autres mots. Et quand l’un d’entre eux n’était pas d’accord avec la façon dont il était traité, on le jetait dehors avec ses valises et il devait se débrouiller pour rentrer en Roumanie par ses propres moyens".

Une enquête qui traîne

En 2015, le parquet fédéral a mené plusieurs perquisitions au sein de l’entreprise Jost Group. Roland Jost, le grand patron, et deux de ses collaborateurs ont même été placés en détention préventive. Aujourd’hui, la société est sous le coup d’une inculpation pour fraude sociale et traite d’être humain. Certaines sources évoquent 60 millions d’euros sur deux exercices fiscaux. Plus de 5 ans plus tard, on ne sait toujours pas si l’entreprise sera renvoyée devant un tribunal. Et certains s’agacent des lenteurs de la justice.

"Malgré l’enquête du parquet fédéral, le groupe Jost continue à faire venir des chauffeurs roumains en Belgique par avion tous les 15 jours", s’indigne Roberto Parillo. "Résultat, ces gens touchent un salaire de 400 euros plus environ 1000 à 1500 euros d’indemnités qui elles, sont exonérées de charges. Tout bénéfice pour l’entreprise Jost. Et qui c’est qui trinque ? La sécurité sociale ! Quant à ceux qui travaillent honnêtement, ils nous interpellent et nous demandent comment pareille situation est possible".

Distorsion de concurrence

Et effectivement. Voilà ce que nous dit Pierre Goose, le patron d’une petite société de transport basée à Bastogne en province de Luxembourg. Son entreprise est spécialisée dans le transport de poutrelles et compte une dizaine de poids lourds.

Tous ses chauffeurs sont belges, disposent d’un contrat belge, et Pierre paye donc ses charges et ses cotisations selon le régime social et fiscal belge. "Moi je me casse la nénette. Je paye tout ce que je dois payer. Alors quand je vois que certains ont recours à de telles pratiques et engagent des chauffeurs roumains au contrat roumain et que cela leur coûte 3 fois moins chers, je ne trouve pas ça normal !".

Pas assez de moyens pour contrôler

Pour contrôler la légalité de ces pratiques, la police de la route dispose d’une brigade chargée de lutter contre le dumping social. En province de Liège, elle est dirigée par l’inspecteur principal Raymond Lausberg. En presque 40 années de métier, le policier est devenu un expert pour repérer les infractions. Son constat sur la situation actuelle est sans appel.

"Aujourd’hui, le secteur du transport en Europe est devenu une véritable jungle. Lors de mes contrôles ciblés sur le dumping social, à peine 5 pourcents des sociétés sont en règle. Pourtant, l’Europe vient de voter de nouvelles règles. C’est le paquet mobilité qui impose notamment aux chauffeurs de prendre leur repos hebdomadaire de 45 heures en dehors de leur camion. Eh bien ce n’est quasiment jamais respecté".

Raymond Lausberg fustige aussi le manque de moyens dont il dispose pour mener à bien ses missions. "Nous ne sommes que quelques-uns à la police de la route pour faire des contrôles poids lourds axés sur le dumping social. C’est pourtant une priorité du gouvernement fédéral. Mais que voulez-vous qu’on fasse alors que des dizaines de milliers de camions circulent chaque jour sur nos autoroutes".

Jost Group porte plainte pour harcèlement et répond aux soupçons

Parmi les poids lourds régulièrement en infraction, il y a ceux de la société Jost. Le policier est d’ailleurs sous le coup d’une plainte de la société en question pour harcèlement. "Jost Group estime que je les contrôle plus que les autres. Ce n’est pas vrai. Je suis serein. J’attends des nouvelles de la justice. Et j’estime qu’une société de transport n’a pas à avoir peur des contrôles si elle est en règle".

Dans le collimateur de la justice. Sous le feu des critiques des organisations syndicales, Jost Group a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions. C’est la porte-parole Véronique Hustin qui nous reçoit au siège social de l’entreprise situé au Luxembourg.

A propos de la plainte contre le policier, "je ne suis pas au courant", déclare Véronique Hustin.

Sur les accusations de traite d’être humain, Véronique Hustin se veut très claire : "Nous ne transigeons jamais avec la dignité humaine et nous traitons nos chauffeurs roumains tout à fait correctement".

Quant aux soupçons de fraude sociale, la porte-parole du groupe Jost se dit "tout à fait sereine sans donner plus de détail, l’instruction étant toujours en cours. "On peut se revoir quand elle sera bouclée, je me ferai un plaisir de répondre à toutes vos questions".


"Chauffeurs de l’Est, les esclaves de la route ?", un reportage à découvrir ce mercredi 5 mai dès 20H15 sur la Une TV dans le Magasine Investigation.

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