Sur les routes cachées de notre argent : quand nos banques investissent dans le sale, le toxique et le guerrier

Est-ce bien le moment ? À l’heure où des citoyens perdent leur emploi. À l’heure où des sociétés vont déposer le bilan. À l’heure où la crise économique frappe de plein fouet. Est-ce bien le moment de sortir une enquête sur les banques ?

À cette question légitime, nous répondons plus que jamais par l’affirmative. Comment déplorer les conséquences d’une crise sans s’interroger sur ses causes ?

On entend partout que notre modèle économique doit être repensé. Le tout-au-carbone, la surconsommation, la déforestation ou la mondialisation des échanges sont pointés du doigt comme autant de responsables de la pandémie.

Les banques et les gestionnaires d’actifs sont la colonne vertébrale du système. Ils sont les faiseurs de roi. Ils peuvent accélérer le développement de certaines activités. Ils ont la capacité de façonner le monde dans un sens plutôt qu’un autre. Leur pouvoir d’influence est sans égal.

Bien sûr, il y a plus d’un an, au moment de lancer cette investigation, on ignorait tout du coronavirus, du confinement et de tout ce qui allait suivre. En toute humilité, il faut reconnaître que ce n’était pas notre histoire. Mais, aujourd’hui, elle résonne différemment. Elle est d’actualité. Et, on va vous la raconter depuis le début.

Au commencement, il y a 200 milliards d’euros. C’est le montant total des fonds de placements belges en 2019. C’est à peu près l’équivalent du PIB de la Croatie, de la Lettonie, du Luxembourg et de la Slovénie réunis. Les banques nous poussent toujours plus à y investir nos économies.

Mais, où va notre argent ? Le magazine #Investigation a remonté la piste de ces fonds bancaires pour faire parler nos euros. Un voyage qui nous a conduits des Etats-Unis au Yémen en passant par le Cameroun.

Ce que nous y avons trouvé est sidérant. Même sous le couvert d’investissements durables, les banques y cachent parfois des secteurs controversés. Sans le savoir, notre argent finance le sale, le toxique voire le guerrier.

Les fonds de placement, c’est quoi ?

Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience. Un jour, votre banquier vous appelle. Il vous explique que votre compte épargne ne rapporte plus rien. Il a raison.

Il y aurait beaucoup mieux pour faire fructifier votre argent : une épargne-pension, une assurance-vie… Tous ces produits reposent sur le même principe des fonds de placement.

Pas besoin d’être riche. Vous pouvez même investir un petit montant tous les mois. Mais, au fait, c’est quoi un fonds ? On va essayer de faire simple.

Quand nous investissons notre argent dans un fonds de placement, nous confions notre argent à la banque. Avec cet argent, la banque va acheter des actions ou si vous préférez des parts de gâteau de différentes sociétés. C’est comme si elle en devenait copropriétaire.

Et dès que ces entreprises génèrent des bénéfices, elles vont reverser à ses actionnaires de l’argent. Ce que l’on appelle des dividendes.

Mais, la banque peut aussi choisir de prêter directement notre argent à des sociétés voire même à des états. Au bout d’un certain temps, ces sociétés et états s’engagent à lui rembourser la somme avec un intérêt. Ce sont les obligations.

La banque investit donc notre argent dans un panier rempli d’actions et d’obligations. C’est un grand marché qui bouge tout le temps. À tout moment, la banque peut décider d’acheter ou de vendre ces actions et obligations.

Notre argent circule partout dans le monde. L’objectif est évidemment de vous faire gagner de l’argent. La banque empoche au passage des frais d’entrée et de gestion.

Mais, le jeu comporte toujours une part plus ou moins importante de risque. Quand on joue au casino, on peut perdre. Le rendement n’est pas garanti.

ÉTAPE 1 : se mettre à la place du client

Il est temps de se glisser dans la peau du consommateur. En février 2019, nous prenons rendez-vous dans 4 grandes banques : Belfius, BNP Paribas Fortis, ING et KBC. Environ 3 Belges sur 4 sont clients dans au moins une de ces banques.

Notre scénario est simple : "On veut investir 5000€. Nous n’avons pas besoin de cet argent tout de suite. Pas avant 5 ans voire plus". Quels placements les banques vont-elles nous conseiller ?

Après avoir dressé notre profil d’investisseur et répondu à un questionnaire, les banquiers vont nous sortir toute une série de noms bizarres : "Sivek global medium, Amundi Funds Equity Europe Conservative, BNP Paribas B Strategy Europe Neutral, Candriam Equities L Global Demography…". Ce sont ces fameux fonds de placement.

"Dans quoi on investit ?". À cette question, les réponses sont vagues. "Ça investit dans presque tout. Le panier est tellement grand qu’il est difficile de vous dire : Ok, vous investissez là-dedans, là-dedans…'". Ou encore : "C’est un fonds qui est quand même global. En fait, il suit une tendance… C’est justement l’évolution démographique".

Bref, nous ne sommes pas plus avancés. On a dû faire le boulot nous-mêmes.

ÉTAPE 2 : ouvrir les poupées russes

"En une petite journée, ce sera réglé", pensions-nous naïvement en voulant rassembler les informations sur la quinzaine de fonds proposée en agence. Pour le coup, on s’est bien planté.

Première difficulté : arrêter le temps. Il faut faire une photographie à un moment donné car les flux d’argent bougent de jour en jour. On va devoir attendre parfois plusieurs mois pour obtenir tous les rapports annuels ou semestriels qui collent parfaitement à la période de notre exercice.

Ensuite, on découvre les fonds de fonds. C’est un peu comme les poupées russes. Vous ouvrez un fonds. Et à l’intérieur, il y en a plusieurs. Parfois plus de 30. C’est à devenir fou. Et, c’est souvent là que se cache le diable. Au total, on a dû analyser 110 fonds. Ça nous prend 7 jours complets pour compiler, revérifier et extraire les données.

Pour mieux les visualiser, il nous faut un endroit symbolique. Sur le sol de la nef centrale de l’ancienne Bourse de Bruxelles, on colle plus de 500 pages de rapports. L’équivalent de 16.000 lignes d’actifs qui représentent 10 milliards d’euros.

Ce sont des noms de sociétés ou d’états dans lesquels nos banques investissent. C’est la carte du monde de notre argent. La masse d’informations est volumineuse. Seul, c’est impossible. Plusieurs ONG et asbl participent à la recherche : Amnesty International, Fairfin, Financité, Greenpeace, le Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité (GRIP) et Univers Santé de l’UCLouvain. Elles nous aident à y voir plus clair dans ce labyrinthe de feuilles. Où va notre argent ? Petit tour d’horizon secteur par secteur (cf. extrait vidéo).

  1. L’alcool : AB InBev, Carlsberg, Heineken, Diageo, Pernod Ricard, Rémy Cointreau…
  2. Le tabac : Philip Morris, British American Tobacco, Imperial Brands.
  3. Les jeux de hasard : Las Vegas Sands, MGM Resorts International, Wynn Resorts. Rectificatif: le groupe Casino-Guichard n'est pas actif dans les jeux de hasard.
  4. Le pétrole : Chevron, Exxon Mobile, Total, Royal dutch Shell, BP, Gazprom, Eni, Occidental Petroleum…
  5. Les sables bitumineux (une extraction pétrolière très polluante) : Cenovus Energy, Husky Energy, Suncor Energy, Canadian Natural Resources, Conocophillips, Tatneft…
  6. Le charbon : Uniper SE, RWE AG, China Coal Energy, Yanzhou Coal Mining, Coal India, Polska Grupa Energetyczna SA.
  7. Les mines : Glencore, BHP Billiton, Rio Tinto…
  8. Les paradis fiscaux : diverses sociétés enregistrées à Jersey, Guernesey, l’île de Man, les Bermudes, les îles Caïmans…
  9. Le secteur chimique (pesticides) : Bayer, BASF, Syngenta, FMC, Dow, Dupont…
  10. L’armement : BAE Systems, Dassault Aviation, Thales…

En 2019, les quatre grandes banques ont toutes investi sans exception dans chacun de ces secteurs au travers de leurs fonds classiques. Impossible de tout passer en revue.

Il y a aussi des surprises : Corecivic, une société de prisons privées présente dans un fonds KBC (un prochain article y sera consacré) ou encore des compagnies complices de dictatures.

Annika Cayrol, chercheuse au Réseau Financité s’arrête sur un rapport semestriel : "China Petroleum&Chemical Corporation, Petrochina et Petronas. Ces entreprises sont complices du régime soudanais où l’on peut dire qu’il y a eu un génocide. Ce n’est pas du tout respectueux des principes contenus dans les conventions internationales ratifiées par la Belgique. C’est inadmissible".

Un investissement qui crée des cadavres

Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique, pointe Dassault Aviation : "C’est probablement un des meilleurs exemples que l’on puisse donner d’un investissement qui crée des cadavres ".

Il fait référence à l’avion de combat Rafale commercialisé par le groupe industriel français et vendu à plusieurs états controversés tels que l’Egypte ou le Qatar. L'Egypte fait également partie de la coalition militaire menée par l’Arabie Saoudite contre les rebelles Houthis au Yémen. Dans ce conflit, les frappes aériennes de la coalition ont fait de nombreuses victimes civiles.

Lorsqu’on couple le Rafale avec la technologie de guidage des missiles de Thales, une autre société d’armements présente dans les fonds d’investissement, "on est dans des missions qui ont pour but de faire un maximum de dégâts à la partie adverse, de provoquer des morts et des destructions", ajoute Yannick Quéau, directeur de la recherche du GRIP.

Quand on ne s’embarrasse même plus des droits humains, pourquoi se préoccuper du climat ou de la santé ? Soyons de bon compte. Nous verrons quelques rares évolutions positives au cours de l’année.

Exemple : KBC annonce exclure purement et simplement le tabac de tous ses investissements. Quelques jours après cette annonce, le rapport semestriel du fonds KBC Bonds Corporate Euro fait pourtant mention d’un prêt de plus de 3.700.000€ à Philip Morris sous forme d’obligations. Idem pour Imperial Brands à hauteur d’1.225.000€. Ce sont deux géants du tabac. Nous sommes le 31 mars 2019. Six mois plus tard, les deux cigarettiers seront sortis du fonds obligataire.

Pour le reste, la réalité des rapports annuels est froide et implacable. La transition écologique est de l’ordre du discours. Dans les actes, le secteur financier investit encore massivement dans l’économie carbonée. "Ils sont incapables de répondre aux défis de notre société", conclut Frank Van Aerschot de Fairfin.

ÉTAPE 3 : Placer son argent dans les fonds durables

Toutes les banques nous contrediront en mettant en avant leurs fonds durables comme gage d’une grande prise de conscience du secteur. On les appelle aussi les fonds verts ou les investissements socialement responsables (ISR).

Valérie de Gheldere, spécialiste ISR chez BNP Paribas Fortis, nous en donne la définition : "L’investissement socialement responsable prend en compte des critères financiers et des critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance (ESG)". C’est dans l’air du temps.

Selon une évaluation faite par BeAMA (Belgian Asset Managers Association), les fonds durables représentent 20% du marché en Belgique, soit 40 milliards d’euros. "C’est clairement une tendance. On voit, entre 2018 et 2019, une croissance d’environ 18% de ce genre d’actifs", annonce Olivier Goerens, directeur Marketing&Sales Private&Wealth chez Belfius.

Seules ces deux banques nous ont accordé une interview. KBC et ING ont refusé de répondre à nos questions face caméra.

Les fonds verts seraient la crème de la crème. Plus soucieux de l’environnement, des droits humains et de la bonne gestion. Ça reste encore à voir.

On se remet au travail. On prend à nouveau rendez-vous dans les quatre mêmes banques. Le scénario est identique au premier sauf que cette fois, nous voulons investir nos 5000€ dans quelque chose d’éthique.

Les banquiers vont nous sortir plusieurs fonds durables. Et promis, dedans, il n’y a plus rien de sale. "Toutes les sociétés qui sont controversées sont directement retirées. Donc, les secteurs controversés, dans tous les domaines, que ce soit le pétrole, guerre…", claironne une employée de BNP Paribas Fortis.

À l’agence Belfius, on nous explique très précisément toutes les activités qui sont exclues des fonds durables : "Sont exclus usuellement l’alcool, le tabac, les mines, tout ce qui est pétrole, la pornographie…".

Les discours tenus en agence ne collent pas vraiment à la réalité des rapports annuels. Très rapidement, nos experts font ressortir des intrus : Diageo, Philip Morris, Exxon Mobil, Total, Shell, BHP Billiton…

Dans certains fonds durables, nous trouvons aussi des multinationales de l’agrobusiness dont une active dans l’huile de palme ou même des compagnies d’armement. Nous reviendrons en détail sur ces deux secteurs dans d’autres articles.

C’est de la communication trompeuse

Totalement irresponsable, incompréhensible, scandaleux”. Nos experts manquent de qualificatifs pour décrire leurs découvertes.

Les intitulés des fonds durables sont même parfois trompeurs. Un fonds BNP Paribas appelé Low Carbon investit dans Airbus. Un constructeur d’avions est-il vraiment un exemple à suivre en termes d’émissions carbone ?

"Il faut voir la composition. Il faudrait regarder l’impact. Mais, clairement, Airbus, à partir du moment où ils font voler des avions… Mais, bon, voilà", reconnaît Valérie de Gheldere.

Un autre fonds BNP Paribas s’appelle Fossil Free. Il investit dans le fabricant de pneus Michelin, les autoroutes du Sud, BMW, Daimler, Coca Cola. "Ce sont toutes des activités qui ont besoin du pétrole pour fonctionner. Ce n’est même pas du greenwashing. C’est de la communication trompeuse qui va induire les investisseurs complètement en erreur", commente Juliette Boulet, porte-parole de Greenpeace Belgique. Pour un pneu, comptez en moyenne 27 litres de pétrole. Pas vraiment "fossil free".

Nous avons fait remonter aussi quelques-unes de ces contradictions chez Belfius. Est-ce normal du tabac dans un produit d’assurance durable ? "C’est un cas dont on a connaissance depuis un petit temps. Ce que nous allons faire, c’est immédiatement demander de changer ça parce que ce n’est pas en ligne avec nos valeurs. On sait qu’il y a encore peut-être un effort de communication à faire vis-à-vis de nos clients pour qu’ils comprennent bien ce qui se trouve derrière tel fonds ou l’autre", admet Olivier Goerens.

À la fin de notre histoire, un sentiment s’impose. Celui de “Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais”. Ce n’est pas seulement une impression.

C’est la réalité des documents que nous avons analysés durant de longs mois. Nous avons trouvé de nombreuses exceptions aux grandes règles que les banques prétendent suivre.

La création d’une catégorie d’investissement socialement responsable en dit déjà long sur le monde de la finance. Comme si tous les autres investissements avaient le droit d’être parfois socialement irresponsables.

À la lumière de la nouvelle pandémie mondiale, il est temps que tous les investissements quels qu’ils soient respectent les droits de l’homme, l’environnement et la bonne gouvernance. C’est devenu maintenant une question de survie.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK