#Investigation: certaines maisons de repos profitent-elles de l'argent de nos aînés ?

En ligne de mire, les gestionnaires des maisons de repos privées à but commercial. Ce sont pour la plupart des multinationales, en général cotées en bourse, détenus par des fonds de pension ou d’investissement ou encore des holdings de grosses familles industrielles. Les plus connues sur le marché sont Korian, Senior Living Group, Orpea, Armonea, Vulpia, Le Noble Âge, … Leur but : faire des bénéfices.

Des factures pour des coups de téléphone non aboutis

L’histoire se passe dans un, voire plusieurs établissements d’un groupe commercial, français, coté en bourse : Le Noble Âge. Le groupe possède 72 établissements, dont 4 en Belgique.

Yvan, le père de Marielle y séjourne. Il possède un GSM qu’il utilise régulièrement. Mais le temps s’écoule et il est dépassé par la technologie. Yvan n’arrive plus à l’utiliser. Marielle décide alors de faire installer un poste de téléphone fixe dans sa chambre. Elle paie 16 euros de redevance par mois, ainsi que les factures des coups de téléphone effectué. Le temps passe, les mois passent.

Et puis un jour, Marielle regarde les factures de plus près… Et là, c’est la stupeur. "Ils doivent faire fortune avec ça", explique Marielle. Son père forme le 0 pour sortir, puis le 02…. Il hésite, les secondes passent. Il raccroche. Coût de l’opération : 5,86 euros centimes, alors qu’il n’a effectué aucune opération. Et ça se répète tout le temps. A chaque "essai", c’est facturé.

Marielle demande alors des explications à la direction de la maison de repos. Car elle n’est pas d’accord qu’une communication soit facturée, alors qu’il n’y a pas eu de communication pour finir !

La direction ne nie pas. "Nous avons en interne une centrale téléphonique qui permet à nos résidents d’avoir une ligne de téléphone individuelle. Cette centrale engendre un coût supplémentaire… […] Chaque appel entamé, erroné, est facturé car il génère une connexion qui est inhérente au système. Ce fonctionnement est le même pour tous les résidents".

Marielle est estomaquée.

Plus tard, Yvan quitte la résidence pour une autre maison de retraite. Là encore, un "souci" survient. La maison de repos lui facture un préavis de 30 jours, alors qu’il est stipulé dans le contrat que le préavis est de 15 jours. A 103 euros la chambre par jour, cela fait une belle différence. La direction a reconnu son erreur ; cependant si Marielle ne vérifie pas, c’est 1700 euros qui sont payés en sus.

"Ça ne donne aucune confiance à mettre nos parents dans des maisons de repos comme celle-là, où on les exploite financièrement", conclut Marielle, dégoûtée.

Le Noble âge présente un chiffre d’affaires de 437 millions d’euros… Un chiffre qui pose question devant ces pratiques commerciales éthiquement discutables. 

Des primes pour remplir les maisons de repos

On le sait, avec la crise sanitaire que l’on connaît depuis le début de l’année 2020, les lits des maisons de repos se sont vidés. Nos aînés ont été les premiers à faire les frais du Covid. Certains établissements ont même perdu la moitié de leurs résidents. Alors, il faut remplir, faute de quoi, les rentrées financières ne suivent plus.


►►► #Investigation : pourquoi les résidents de maison de repos n’ont-ils pas été hospitalisés pendant la première vague du coronavirus ?


Un document de Senior Living Group montre que des primes sont proposées au personnel des maisons de repos du groupe, dans le cas où il fait rentrer un résident. 500 euros dans un premier temps, puis 500 autres euros si le résident est toujours là un an plus tard. Cela peut poser un problème d’éthique comme nous l’explique le Docteur Mark Huylebroeck, médecin coordinateur de maison de repos : "Admettons qu’un travailleur fait rentrer un résident. Il reçoit alors une prime de 500 euros. Quelques mois plus tard, le résident demande l’euthanasie car il souffre trop. Dès lors, le travailleur pourrait exercer une pression envers le médecin pour le dissuader de pratiquer l’euthanasie. Car si le patient meurt endéans un an, le travailleur ne recevra pas l’autre moitié de la prime (500 euros)".

Une autre pratique similaire du même groupe. Un travailleur qui permet à la maison de repos d’engager un infirmier, reçoit une prime de 1000 euros. Il faut se rappeler que le métier d’infirmier(ère) est en pénurie. Proposer une prime n’est pas illégal, mais ne s’agit-il pas d’une concurrence déloyale avec d’autres maisons de repos qui ne peuvent pas se permettre de proposer ce genre de primes ?

Comment appâter le résident ?

Un autre truc pour "remplir les lits" est de proposer une promotion. Par exemple, plutôt que de faire un prix de 99,92 euros par jour, on propose une promotion à 62,90 euros. La promotion ne sera valable que pour 3 mois, ou 6 mois. Le résident ou sa famille a l’impression de faire une affaire. Et en tout petit, en dessous du prix : "Appelez-nous pour les conditions".

En général, le résident ne change plus de maison de repos. Le prix repasse au tarif plein, et c’est dans la poche. C’est une façon comme une autre de fidéliser un client. Ce n’est pas du tout illégal, c’est un procédé bien connu des commerciaux dans tous les secteurs confondus.

Des économies sur la nourriture : 3,90 euros par jour par résident

Savez-vous combien coûte le poste de nourriture par jour pour un résident ? Entre 3 euros et 9 euros ! Pour le petit-déjeuner, dîner, 4 heures et souper.

Nous avons rencontré un cuisinier qui travaille dans une maison de repos d’un groupe commercial. Ce cuisinier, sous couvert d’anonymat nous explique comment il réussit à faire à manger pour 3,90 euros centimes par jour, par résident : "Au lieu d’utiliser de la crème, on met du lait par exemple, au lieu d’utiliser des légumes frais, on fait de la soupe avec de la poudre, on utilise des viandes de moindre qualité, … On doit faire avec ce qu’on nous donne. On n’a rien en réserve non plus. On n’est pas spécialement fier de ce que l’on sert, mais on n’a pas le choix".

D’autre part, les multinationales, contrairement aux plus "modestes  maisons de repos, bénéficient de l’achat groupé. Il est clair que commander 10.000 yaourts sera plus intéressant financièrement que d’en commander 150.

Des vols : une pratique malheureusement courante

Lors de notre enquête, nous avons rencontré de nombreuses familles, victimes de vols en maisons de repos.

Comme dans les hôpitaux, il est préférable de ne pas avoir d’objets de valeur ou de l’argent liquide dans sa chambre. Le problème, c’est que le résident pourrait alors se sentir infantilisé, car il doit s’adresser à sa famille. 

Parmi les familles de victimes que nous avons rencontrées, des vols ont également eu lieu pendant la crise sanitaire, au décès du proche.

Peu de victimes déposent plainte, estimant que cela ne sert à rien. Il est bien évidemment difficile de prouver le vol.

Un grand micmac dans les maisons de repos

Depuis 2019, les compétences des MR ont été régionalisées. Chaque région a donc sa réglementation et il est parfois bien difficile de s’y retrouver.

Il existe des maisons de repos publiques (CPAS, …), des maisons de repos privées commerciales, et des maisons de repos privées à but non lucratif.

En Wallonie, on compte 602 maisons de repos. La loi limite à 50% la présence des maisons de repos à but commercial. En revanche, à Bruxelles, il n’y a pas de réglementation. On frôle donc les 70% de maisons privées commerciales.

La plupart de ces établissements commerciaux appartiennent à des multinationales étrangères, pour beaucoup cotées en bourse.

Le leader sur le marché est le groupe français Korian.

Orpea, français également, possède 1014 maisons de repos dans le monde, dont 64 en Belgique. Coté en bourse, il possède 64 millions d’actions, à environ 100 euros. Faisons le calcul: ça porte à 6 milliards 400 millions la valeur du groupe.

Après avoir lu cet article, vous allez certainement vous dire que toutes les maisons de repos sont des pompes à fric. Rassurez-vous, il en existe de nombreuses qui ne sont pas du tout comme celles décrites ci-dessus… Il y a du bon et du moins bon partout. Alors un conseil : renseignez-vous convenablement avant de franchir le pas d’une maison de repos.

Quelques groupes commerciaux bien présents :


 

Retrouvez notre enquête ce mercredi soir sur La Une ou sur Auvio.

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