#Investigation: les victimes de la pollution aux PCB, et maintenant on fait quoi ?

Dernier volet de notre enquête "Vieux fers, le vrai prix du recyclage". Au début de notre périple, les chiffres plaçant les broyeurs à métaux wallons en tête des plus gros émetteurs de PCB d’Europe paraissaient très abstraits. Ils sont devenus plus concrets après avoir découvert que les riverains d’une de ces entreprises sont significativement plus exposés à ces polluants toxiques.

Des victimes existent. La plus emblématique est certainement Emmanuel Desquenes. Cet agriculteur de la région montoise a vu son élevage bloqué depuis avril 2020. Sans le savoir, il avait donné de la luzerne contaminée aux PCB à son troupeau. Aujourd’hui encore, ses vaches sont interdites à la vente. Depuis le début de l’affaire, 8 bovins ont été analysés. 6 étaient non conformes aux réglementations européennes et contaminées aux PCB.

Son champ de luzerne se trouve à côté de deux entreprises connues pour émettre des PCB. D’une part, le broyeur à métaux de Cometsambre et d’autre part, la cimenterie d’Obourg du groupe Holcim.

Dans les rapports d’autocontrôle du broyeur, nous avons vu des rejets de PCB très importants. Au premier semestre 2018, on a mesuré à la sortie de sa cheminée une concentration maximale de 79.000 ng/m³. La moyenne des installations sur 2018 et 2019 se situe à 27.316 ng/m³. Soit plus de 270 fois au-dessus de la valeur limite d’émission qui est fixée à 100 ng/m³. Elle n’était pas encore d’application à l’époque.

La moyenne du broyeur pour l’année 2020 se situe à 3896 ng/m³. Toujours 38 fois au-dessus. Après le placement de son filtre à charbon actif en septembre 2020, l’entreprise s’est rapprochée de l’objectif avec une valeur de 107 ng/m³. Il y a une nette amélioration. Bien entendu le litige avec l’agriculteur se situe avant cette date.

Du côté de la cimenterie, le groupe Holcim nous a communiqué ses mesures de PCB totaux de 2012 à 2019. Sa moyenne est de 168 ng/m³ avec un maximum à 399 en février 2013. Le législateur lui fixe une valeur limite d’émission plus souple de 500 ng/m³. La cimenterie est donc dans les clous de son permis.

Une différence de taille

Comment déterminer quelle entreprise est responsable de la contamination du champ de luzerne de l’agriculteur ?

Dans ce débat, il existe un document très instructif signé par l’Institut Scientifique de Service Public (ISSeP). Il met en évidence une grande différence entre les deux entreprises : la hauteur de la cheminée.

La cheminée de la cimenterie (120 m) est 6 fois plus haute que celle du broyeur à métaux (20 m). Grâce à une modélisation sur une carte, l’ISSeP montre que les retombées au sol des polluants de la cimenterie vont aller au-delà de la culture de luzerne. Ce qui n’est pas le cas du broyeur qui va l’impacter directement.

Les données ne font pas l'affaire du broyeur

Nous avons soumis ce document au Pr. Anne-Claude Romain du Département des sciences et gestion de l’environnement – ULiège. Avec les données de débit d’air complémentaires reçues par le Service public de Wallonie, son analyse est claire : " Les deux données " hauteur de cheminée " et "débit d’air" plus faibles pour CometSambre ne font pas l’affaire du broyeur… : le dépôt se fait forcément plus près pour le broyeur que pour la cimenterie. La modélisation de l’ISSeP le montre. A cela s’ajoute la quantité rejetée, qui est plus importante pour le broyeur, et qui en plus sera moins diluée suite à la hauteur de rejet et au débit d’air".

Elle nous avait déjà expliqué le principe général quelques semaines plus tôt (vidéo ci-dessous). Ce document avec les données complémentaires fournies confirme donc sa première analyse.

Par rapport à ce dossier, l’entreprise Cometsambre nous a répondu par mail : "Une procédure judiciaire est en cours afin de déterminer les éventuelles responsabilités […] Comme il l’a toujours affirmé, Cometsambre ne fuira pas ses responsabilités là où elles sont établies. Mais, il souhaite à ce stade que les expressions autour de cette affaire soient empreintes de la nuance et la prudence nécessaires."

En attendant son procès contre Cometsambre, l’agriculteur Emmanuel Desquesnes continue à nourrir ses bêtes sans aucune rentrée financière. Ses pertes sont estimées aujourd’hui à plus de 350.000 euros.

Une eau conforme pas si conforme

À Aubange, des riverains ont vu leur ruisseau (Broch) complètement pollué par les rejets des eaux industrielles du broyeur à métaux d’Ecore. Le ruisseau analysé à la demande des riverains contient des concentrations d’aluminium 40 fois supérieures aux doses mortelles pour la faune aquatique. À 300 m du point de rejet, il y a encore trois fois plus d’hydrocarbures (C10-C40) et 9 fois plus de plomb que ce qui est autorisé dans le permis.

On ne peut pas dire que ça vient d'ailleurs

Le Pr. Patrick Kestemont, spécialiste en écotoxicologie de la vie aquatique à l’UNamur avait décortiqué le rapport d’analyses du Broch pour nous : "On ne peut pas dire que ça vient d’ailleurs. On va retrouver de l’aluminium. On va retrouver du Fer. On va retrouver ces hydrocarbures, restes d’huiles minérales. Donc, c’est totalement en relation avec l’activité de cette entreprise."

L’asbl Cades qui regroupe des citoyens engagés dans la défense de l’environnement a fait analyser des légumes qui poussaient à côté du ruisseau. Certains contenaient aussi trop de plomb. Au-delà des normes européennes. Ce sont les légumes qui étaient les plus proches du point de rejet de l’entreprise.

Sans cette initiative, les habitants auraient dû se contenter d’un mail du SPW Agriculture, Ressources naturelles, Environnement. On leur annonçait que "la qualité du Broch, au moment du prélèvement de l’ISSeP, était conforme aux normes et ne mettait pas en évidence un impact significatif des établissements sur l’eau".

En creusant plus loin, on comprendra que le prélèvement de l’ISSeP a été réalisé bien plus loin que là où les habitants ont identifié une pollution massive de leur ruisseau. Nous avons vu cette partie du ruisseau en décembre, en janvier et en avril. Nous pouvons attester que les eaux noires irisées étaient toujours présentes.

L’école fermée de Courcelles

À Courcelles, l’École de la Motte a fermé ses portes le 23 avril dernier. En cause, une énième explosion dans le broyeur voisin de l’entreprise Keyser. La décision de déménager l’école avait déjà été prise début 2021 au nom du principe de précaution.

En 2018, les autorités avaient mesuré dans les retombées atmosphériques de l’école des concentrations de PCB en moyenne 40 fois supérieures aux critères actuels fixés dans le permis d’environnement de l’entreprise.

On déménage une école à cause d’une entreprise

En février, la Bourgmestre Caroline Taquin (MR) nous le confirmait déjà : "Aujourd’hui, on déménage une école à cause d’une entreprise". La déclaration nous avait marqués. Comme un étrange sentiment que la phrase aurait dû être prononcée dans l’autre sens.

"Tant que l’on sait qu’il y a un risque que cette entreprise continue à fonctionner, on ne doit pas prendre le risque d’exposer plus longtemps les enfants à la pollution", nous explique Caroline Taquin. La libérale se donnait un délai de 5 ans pour organiser le déménagement. La décision sera prise beaucoup plus vite suite aux derniers incidents.

La commune s’est constituée partie civile contre l’entreprise qui sera poursuivie devant le tribunal correctionnel de Charleroi le 11 mai prochain. Comment l’entreprise a-t-elle pu fonctionner aussi longtemps sans réel problème ?

Les riverains qui sont toujours là après le déménagement de l’école, ne comprennent pas. Les signaux d’alerte ont été nombreux et les accidents récurrents. Parmi lesquels :

  • Incendie en juin 2008, août 2013, 14 septembre 2016 provoquant l’évacuation de l’école, le 24 décembre 2020.
  • En séance du conseil communal le 29 septembre 2016, un Echevin de la majorité parle déjà d’une dizaine voire une quinzaine d’explosions annuelles. Récemment, on citera celles du 15 janvier 2019 et du 12 juin 2019
  • Confinement de l’école en juin 2014 suite à la propagation d’un nuage de poussières.
  • Dépassement des normes de rejets fixées dans le permis d’environnement le 21 octobre 2019 et 27 février 2020.
  • Dans les Plans internes de surveillances des obligations environnementales, nous avons noté plus de 30 dépassements des valeurs limites d’émission pour les rejets canalisés dans l’air et 80 dépassements dans les rejets d’eaux usées industrielles sur une période allant de 2015 à 2019. (Notre propre rapport d’analyses réalisé à la fin 2020 montre aussi de grande différence entre l’amont et l’aval du point de rejet de l’entreprise Keyser).

Ce ne sont que quelques-uns des nombreux incidents. L’entreprise vient de placer un filtre à charbon actif sur sa cheminée en novembre 2020. Mais, les problèmes de tri des déchets à l’entrée du broyeur (bonbonnes de gaz, carburants…) semblent avoir à nouveau rattrapé l’entreprise. Une enquête est en cours pour déterminer la cause de la dernière explosion.

Pourquoi la Bourgmestre, Caroline Taquin n’a-t-elle pas fait fermer ne fût-ce que provisoirement la société Keyser dans le passé ? Il ne faut pas oublier que l’article D149 du Code de l’Environnement donne aux bourgmestres des pouvoirs importants en la matière : " Lorsqu’il a été dressé procès-verbal d’une infraction […] le bourgmestre, sur rapport de l’agent, peut :

1° ordonner la cessation totale ou partielle d’une exploitation ou d’une activité ;

2° mettre les appareils sous scellés et, au besoin, procéder à la fermeture provisoire immédiate de l’installation".

Il serait étonnant que la bourgmestre de Courcelles n’ait jamais reçu de rapport du Département Police et Contrôle vu le pédigrée de la société Keyser.

inacceptable sur un plan sanitaire

Fin 2019, la commune avait également obtenu copie d’un avis du service toxicologique du CHU de Liège. Il analysait précisément les retombées atmosphériques du broyeur de Courcelles. Les conclusions parlent clairement de "danger qui met gravement en péril la protection de l’environnement et la sécurité ou la santé de la population, qu’il s’agisse de travailleurs du site ou de la population riveraine". Alors, pourquoi, les autorités locales n’ont pas pris de mesures fermes contre l’entreprise alors que la situation était jugée "inacceptable sur un plan sanitaire"?

j’attends aussi le geste fort de la Ministre

Caroline Taquin nous avait répondu longuement dans une interview du mois de février (voir vidéo ci-dessous) dont nous diffusons un extrait plus large. "Je n’ai pas eu tous les avals pour signer les arrêtés de fermeture. Je n’ai pas la matière pour pouvoir fermer l’entreprise sans prendre le risque sur mes seules épaules d’un recours et d’une réouverture. J’attends le geste fort au niveau de la justice. Mais, j’attends aussi le geste fort de la Ministre (NDLR = Céline Tellier) qui a dans ses compétences la gestion de ce type d’entreprise ".

Cela nous rappelle la réaction de la Commune de Châtelet. Après avoir reçu nos résultats démontrant une exposition plus forte de ses citoyens aux PCB, le Bourgmestre, Daniel Vanderlick (PS), nous avait renvoyés vers la Région wallonne estimant le dossier trop technique.

En cas d’inaction du Bourgmestre, les agents du Département Police et Contrôle de Wallonie disposent des mêmes prérogatives. Et en dernier recours, la Ministre wallonne de l’Environnement peut agir.

Jusqu’à présent, personne n’a encore osé prendre ses responsabilités. Mais, Céline Tellier a tenu un discours de fermeté devant notre caméra : "S’il y a encore des dépassements, les PV seront transmis à la justice. Si on doit aller jusqu’à des fermetures d’usines, on ira jusqu’à des fermetures d’usines". Quels actes seront posés dans les prochains jours et par qui ? C’est devenu une question de crédibilité politique. Peu importe le niveau de pouvoir.

Aujourd’hui, nous savons que 5 broyeurs sur les 7 en Wallonie ont été verbalisés dernièrement. D’après nos informations, des arrêtés de mises sous scellés provisoires seraient en cours de rédaction. Les cibles le plus souvent citées sont Ecore à Aubange et Keyser à Courcelles. À l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’y a eu qu’une seule fermeture, celle de l’École de la Motte.


Voici les derniers PISOE (Plan interne de surveillance des obligations environnementales) de tous les broyeurs à métaux pour l’année 2020. Ces documents sont publics et disponibles au Service Public de Wallonie (cpes@spw.wallonie.be) :

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