Les petits secrets du nucléaire : les dessous de l'enfouissement des déchets

les petits secrets du nucléaire : les dessous de l’enfouissement des déchets.
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Le nucléaire fascine. Fascination car il produit la moitié de toute l’électricité belge avec peu de matières premières.

Le nucléaire inquiète. Inquiétude car ces matières premières comptent parmi les plus dangereuses de la planète. Tchernobyl et Fukushima sont là pour en témoigner.

Le nucléaire divise. Division car en parler, c’est se positionner idéologiquement. Le plus grand défi de cette enquête sera de sortir de l’idéologie et du militantisme. Elle se basera essentiellement sur des faits, des chiffres et des analyses scientifiques. Elle ne tranchera pas la question de la prolongation des centrales belges. D’autant plus qu’Engie-Electrabel a annoncé récemment sa volonté de respecter le calendrier légal de sortie du nucléaire en 2025. Le débat qui nous occupe est celui des déchets radioactifs. Que les centrales ferment ou non, ils seront là pour des centaines de milliers d’années. Pour une éternité. Le nucléaire sans les déchets, ce serait le rêve. Mais, depuis toujours, c’est le caillou dans la chaussure de cette énergie à la puissance inégalée.

Que va-t-on pouvoir apporter de neuf dans ce débat passionnel ? Au travers d’une série d’articles, nous allons porter un regard critique et indépendant sur certaines versions officielles. Nos déchets seraient gérés de manière sûre et propre. Leur enfouissement serait la seule solution à long terme et le financement d’une telle opération serait réglé grâce au sacro-saint principe du pollueur-payeur. Autant de messages de communication que nous allons décortiquer. L’enquête révélera aussi ce que l’on peut appeler les petits secrets du nucléaire. Des raccourcis qui sont parfois pris avec la réalité du terrain.

Que faire de nos déchets radioactifs ? Cette question est là depuis la création des premiers réacteurs en Belgique. Entre 1960 et 1982, la seule réponse consistait à les jeter en mer. La Belgique en a balancé 30.000 tonnes dans l’Atlantique Nord lors de 15 opérations différentes. En 1972, un expert du centre d’étude de l’énergie nucléaire à Mol, un certain M. de Maere, prétendait à ce propos que : " Les études qui ont été faites à ce sujet permettent de penser qu’il n’y a vraiment strictement aucun danger ". Dix ans plus tard, l’histoire lui donnera tord et la pratique sera totalement bannie.

C’est quoi un déchet ?

Commençons par la base. Dans toute une série de domaines (médecine, production d’électricité, recherche scientifique, industrie, agroalimentaire), on utilise des substances radioactives. Elles émettent un rayonnement ionisant, une sorte d’onde qui peut traverser et endommager les tissus vivants. Ces déchets sont dangereux pour l’homme et l’environnement. En réalité, il en existe trois grandes catégories (voir vidéo plus bas).

Les trois catégories

  1. La première, la catégorie A. Ce sont des déchets de faible et de moyenne activité. Par exemple, des vêtements de protection de travailleurs exposés, ou encore les seringues utilisées en médecine nucléaire. Ces déchets ont une courte durée de vie. De quelques heures jusqu’à 30 ans. Pour être précis, on parle ici de demi-vie. Une période au bout de laquelle l’activité de la source radioactive sera réduite de moitié. Et on considère qu’au bout de 10 demi-vies, la matière radioactive devient inoffensive. Comptez donc 300 ans pour être débarrassé totalement des déchets de courte durée de vie. En Belgique, on trouve environ 70 000m³ de déchets A. Ils resteront entreposés en surface dans des bunkers sécurisés.
  2. Ensuite, vient la catégorie B (10 900m³). Des déchets de moyenne activité. Ça peut être des éléments de centrales nucléaires comme des canalisations, des vannes ou encore des bétons fortement activés.
  3. Enfin, il y a les déchets C de haute activité, les plus dangereux (2600m³). Ils génèrent de la chaleur. C’est le combustible des réacteurs nucléaires. L’un des plus connus est l’uranium. Une fois que ces barres de combustibles sont usées, on les entrepose de deux façons. À la centrale de Tihange, elles vont dans une grande piscine de refroidissement. Elle arrive bientôt à saturation. À Doel, on les place dans des grands conteneurs. Ce que l’on appelle un entreposage à sec.

Les déchets B et les déchets C ont un point commun : une longue durée de vie. Ça peut aller de 30 ans jusqu’à un million d’années. Inimaginable à l’échelle d’une vie humaine.

Depuis 1975, les déchets C s’accumulent donc dans les centrales en attendant une solution définitive. Et ce pour une raison un peu technique. Une question de vocabulaire. Officiellement, les déchets C sont appelés " combustibles usés ". Ils appartiennent donc toujours à Engie-Electrabel et ne sont pas encore considérés légalement comme des déchets. Car, une partie pourrait être encore retraitée (comprenez " recyclée ") en vue d’une seconde utilisation. Ce retraitement est pourtant interdit par la Belgique depuis 1993. Si ce combustible ne peut être recyclé, il sera alors officiellement reconnu comme déchet. Il devra être transféré à l’ONDRAF, l’organisme national qui gère nos déchets radioactifs. Cette instance publique est directement sous la tutelle du ministère de l’Energie et de l’Economie. Elle récupère tous les déchets nucléaires du pays.

5 piscines olympiques de déchets

Que va-t-on faire des déchets B (10 900m³) et C (2600m³) présents sur le territoire belge ? Les deux cumulés représentent l’équivalent de 5 piscines olympiques. La Belgique est en infraction depuis 2015. L’Europe oblige chaque État membre à établir une politique nationale à long terme pour gérer ces déchets radioactifs de longue durée de vie. Et le gouvernement fédéral n’a toujours pas tranché cette question.

Les options sont maigres. Les fonds marins et la calotte glaciaire de l’Antarctique sont protégés par des traités internationaux. Un stockage dans ces lieux est formellement interdit. L’envoi dans l’espace n’est théoriquement pas proscrit et certains pays comme les Etats-Unis y avaient déjà pensé. Mais, les risques seraient énormes en cas d’explosion d’un tel convoi spatial. Donc, dans la pratique, cela semble irréaliste.

La seule solution serait l’enfouissement. Ce que l’on appelle le stockage géologique profond. Il y aurait un consensus international sur cette option. L’idée serait de construire des galeries en béton à 400 mètres de profondeur. Les déchets radioactifs viendraient remplir chacune des galeries. À la fin, on ferme tout. Et la terre serait capable de retenir la radioactivité pendant des centaines de milliers d’années. Sur les 21 pays de l’OCDE qui ont ou ont eu des réacteurs en exploitation, tous ont choisi cette voie. Seuls la Belgique, l’Italie et le Mexique n’ont pas encore de politique nationale.

Au printemps 2020, l’ONDRAF a donc accéléré le mouvement en lançant une consultation publique afin que la Belgique se prononce sur le principe de l’enfouissement. " C’est notre responsabilité de trouver une solution pour ces déchets. Seul le stockage géologique peut garantir une sûreté à long terme ", avance Sigrid Eeckhout la porte-parole de l’ONDRAF.

Où va-t-on les enfouir ?

C’est la question brûlante. Le gérant de nos déchets radioactifs affirme ne pas avoir encore choisi de lieu. Pourtant, en réalité, un seul endroit a été vraiment bien étudié depuis 40 ans. C’est l’argile de Boom en Campine. Dans le sous-sol flamand de Mol, le laboratoire HADES à 225 mètres de profondeur teste les propriétés de cette terre. La porte-parole affirme que : " Toutes les recherches que nous avons faites sur plus de 40 ans montrent que l’argile de Boom est une couche géologique adéquate et stable qui pourrait accueillir un stockage géologique. L’argile va capter les radioéléments comme l’uranium, le plutonium, l’américium. Et, ils ne pourront plus jamais s’échapper ".

L’argile de Boom en question

Cet enthousiasme n’est pas partagé par tous les scientifiques. C’est le cas de Bertrand Thuillier. En 2018, cet ingénieur agronome français, professeur associé à l’Université de Lille a mis en garde nos politiques. Selon lui, l’argile de Boom ne serait pas assez épaisse pour protéger durablement une ressource en eau potable, la nappe aquifère Neogene. " L’argile de Boom ne fait que 100 m d’épaisseur. Vous allez avoir une structure industrielle extrêmement importante qui va prendre environ 60 mètres de perturbation dans la roche. Donc, automatiquement, il ne restera que 15 à 20 mètres de chaque côté. 20 mètres, c’est très peu en distance pour protéger sur des milliers d’années une ressource en eau importante pour vous. Il y aura une migration possible des radioéléments ".

En 2011, L’Agence fédérale de contrôle du nucléaire avait déjà pointé cette faiblesse dans l’étude de cette couche géologique : " La présence de couches aquifères dans l’environnement de l’argile de Boom est à peine mentionnée […] et n’est pas prise en considération ni dans l’évaluation des avantages et des inconvénients de cette formation hôte, ni dans la perspective de comparaison avec d’autres formations possibles […]. "

C’est juste pour une question d’argent

Pourquoi conserver cette roche comme option possible si elle risque de ne pas convenir ? " Il y a eu déjà beaucoup d’argent investi dans l’étude de cette couche-là. C’est juste pour une question d’argent. Ce n’est pas possible de conserver ce site-là ", conclut Bertrand Thuillier. Nous avons vérifié les chiffres. En 40 ans, environ 400 millions d’euros ont été injectés dans le labo HADES.

Des alternatives en territoire wallon

Sur ce coup-là, l’ONDRAF a pris les devants en prenant en compte ces différentes critiques. Dans son rapport sur les incidences environnementales, le gérant de nos déchets radioactifs a donc pointé d’autres couches d’argile en Belgique. Majoritairement en Wallonie. Des noms de régions apparaissent : les massifs du Brabant et de Stavelot, Namur et Dinant, la Gaume, le Bassin de Mons, le plateau de Herve, le synclinal de Neufchâteau ou encore le faciès de La Roche. Ce sont des zones en sous-sol qui s’étendent bien au-delà des simples noms de villes.

Le seul fait d’avoir mentionné ces alternatives va provoquer une levée de boucliers au sud du pays. De nombreuses communes ont voté une motion contre le projet d’enfouissement. Sur la chaîne locale TV LUX, Willy Borsus, Vice-Président de la région wallonne, va prendre position contre le stockage géologique défendu pourtant par sa collègue de parti, Marie-Christine Marghem, encore Ministre fédérale de l’Énergie à l’époque. Le dossier ira même jusqu’à créer un incident diplomatique avec le Luxembourg. Le Grand-Duché estime ne pas avoir été consulté sur un projet qui pourrait avoir un impact environnemental transfrontière. La Belgique s’est également mis à dos l’Allemagne qui accuse notre pays de ne pas avoir respecté les conventions internationales.

Au-delà de l’aspect politique du dossier, restons concentrés sur son aspect purement technique. Est-il vraiment possible d’enfouir des déchets de haute activité dans toutes ces alternatives wallonnes ? On a demandé à deux universitaires de se pencher sur la question : Johan Yans, Directeur du département de Géologie de l’UNamur et Serge Brouyère, Professeur en Hydrogéologie & Géologie de l’environnement à ULiège. Ils n’ont jamais fait partie d’aucun comité scientifique de l’ONDRAF et ils ne sont liés à aucun niveau de pouvoir politique. Ce qui leur permet d’avoir un regard totalement indépendant. Au parc à mitrailles de Court-Saint-Étienne, nous allons imprimer une grande carte de Belgique et ils vont passer en revue les différentes zones qui concernent le sous-sol wallon.

Au fur et à mesure de l’expérience, les deux scientifiques vont écarter très rapidement plusieurs zones : " La région de la ville de Namur est à exclure car on a une intensité de fractures qui sont en surface et qui s’enfoncent en profondeur ", explique Johan Yans. Son collègue liégeois poursuit sur le bassin géologique de Dinant : " On y trouve les plus gros captages d’eaux souterraines de Wallonie comme celui de Modave. Je pense que l’on doit exclure le stockage dans cette zone ". Les spécialistes enchaînent avec les régions de Mons, Herve et de la Gaume. Chaque fois, la couche d’argile y est trop peu épaisse et pas assez profonde.

On peut quasi-tout sortir de l’inventaire

Serge Brouyère n’y va pas par 4 chemins : " On a quand même pratiquement tout ce que l’on a vu qui n’a finalement pas beaucoup d’intérêt. On est vraiment dans un cas où, par élimination, on peut quasi-tout sortir de l’inventaire ".

On peut, en effet, constater que l’on devrait davantage insister sur l’approche technique géologique de façon à avoir des bases crédibles sur lesquelles s’appuyer et prendre des décisions raisonnées ", poursuit Johan Yans.

La Région Wallonne par l’entremise de la Ministre de l’Environnement, Céline Tellier (Ecolo) avait rendu un avis négatif en se basant également sur des critères géologiques identiques.

Force est de constater que la partie géologique du dossier de l’ONDRAF ne fait seulement que 4 pages. Bien trop maigre que pour trancher définitivement la question. Comment dire oui ou non au principe de l’enfouissement sans avoir la preuve que le sous-sol belge est capable d’accueillir un tel type de stockage ? Ne serait-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ?

Si l’AFCN est en faveur de cette solution, le gendarme du nucléaire reconnaît néanmoins que " La sûreté d’un stockage géologique sur le territoire Belge ou d’un stockage multinational devra encore être démontrée ". La démonstration n’est toujours pas faite.

L’ONDRAF persiste et signe. L’organisme garantit à 100% la sûreté du stockage géologique pour un million d’années : " Toutes les recherches et tous nos calculs pointent là-dessus ", martèle Sigrid Eeckhout, la porte-parole.

Accident dans le centre d’enfouissement américain

Cette garantie, on l’avait donnée aussi aux habitants de Carlsbad aux Etats-Unis. Dans cette région du Nouveau-Mexique se trouve un site d’enfouissement de déchets nucléaires d’origine militaire. On y stocke des déchets de moyenne activité. Au moment de sa mise en exploitation en 1999, un message de communication circule : " Ces déchets ne bougeront pas pendant 10.000 ans ".

15 ans plus tard, deux incidents majeurs surviennent. En février 2014, un engin minier prend feu. Les travailleurs sont évacués. 9 jours après, une réaction chimique se produit dans quelques fûts à 650 mètres de profondeur. S’ensuit une fuite radioactive qui va remonter à la surface et qui sera mesurée à 800 mètres à l’extérieur du site. Résultat : 21 travailleurs contaminés à des doses non mortelles et un site à l’arrêt pendant 3 ans. Le département de l’Energie va débourser plus de 500 millions de dollars pour décontaminer et remettre l’activité en route. Le risque 0 n’existe pas.

Ce serait mentir que de le dire

Il est d’ailleurs assez étonnant d’entendre Marie-Christine Marghem, la Ministre fédérale sortante de l’Energie. Son discours ne colle pas du tout à celui de l’ONDRAF qui était pourtant sous sa tutelle : " La garantie absolue qu’il n’y aura pas d’accident, pas d’exfiltration de radioactivité pendant des centaines de millions d’années, par hypothèse, on ne peut pas la donner. Et ce serait mentir que de le dire ".

L’hydrogéologue d’ULiège, Serge Brouyère abonde dans le même sens : " Dire que quelque chose est sûr à 100% dans ce genre de domaine, ce n’est pas raisonnable. C’est plus un message de communication. Ce n’est pas un résultat scientifique. Ça, je n’y crois pas ".

Aucune expérience humaine du genre n’a déjà été tentée. Sur les 6 sites d’enfouissement déjà en exploitation à travers le monde, aucun d’eux ne stocke déjà des déchets de haute activité. Ce sont les plus dangereux. Ils génèrent de la chaleur et peuvent modifier la température du sous-sol. Un projet est en cours de construction en Finlande. Mais, il n’est pas encore en activité.

Un stockage irréversible

Le plus étonnant est sans doute le côté irréversible du stockage géologique profond. Après une période de 100 ans, tout sera fermé. Une fois remplies, les galeries seront remblayées avec du ciment. Bref, il sera impossible d’accéder à nouveau aux déchets.

Johan Yans : " On pourrait proposer à l’ONDRAF d’avoir des solutions réversibles. On a déjà parfois du mal à investiguer à 20 ans, à 1000 ans. On parle en unité de temps qui dépasse la conscience humaine. On est en train ici de parler de durée de 100.000 ans voire du million d’années. On est en dehors de toute imagination ".

La question reste entière : " Que faire alors de ces déchets radioactifs si on ne les enfouit pas dans le sol ? ". Les opposants à l’enfouissement proposent un entreposage en surface ou subsurface en attendant que la science trouve une solution acceptable. Elle n’est toujours pas sur la table.

Solutions pour le futur

Il y a bien quelques perspectives comme le projet Myrrha en Belgique. Un réacteur de recherche par accélérateur de protons. Grâce à lui, on pourrait développer le concept de transmutation. Ce qui permettrait de transformer des déchets de longue durée de vie en matières radioactives de courte durée. Ce projet est toujours en construction et les recherches en conditions réelles ne commenceront pas avant 2033.

À l’étranger, on évoque également des réacteurs nucléaires qui pourraient fonctionner avec d’autres combustibles comme le Thorium. Ces réacteurs à sels fondus produiraient 99% de déchets de courte durée de vie et permettraient de " brûler " les déchets nucléaires existants. On citera enfin, à titre d’exemple, Terra Power, une entreprise fondée par Bill Gates. Elle travaille sur la conception de réacteurs à ondes progressives utilisant 100% de l’uranium, y compris l’uranium appauvri issu des usines de retraitement de combustibles usés.

Ces projets prometteurs réduiraient certainement la masse et l’impact des déchets sans les éliminer totalement. Dans les faits, rien n’est encore opérationnel à grande échelle. La recherche nucléaire coûte beaucoup d’argent et demande du temps.

Deux options s’offrent donc à la Belgique à moyen terme : miser sur la science ou enfouir ses déchets pour toujours. Dans les deux cas, c’est un pari sur l’avenir. Aujourd’hui, régler la question des déchets nucléaires, c’est choisir " la moins pire " des solutions.


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